Note de lecture  
 



Saint-Simon et le saint-simonisme

Pierre Musso. Paris : PUF, 1999.(Que sais-je ? ; 3468). 127 p.
ISBN 2-13-049840-X

Fiche rédigée par Robert Soin, professeur au lycée Jean-Jacques Rousseau à Sarcelles

 

 
 

Résumé
L'œuvre de Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825), est toute entière orientée vers une préoccupation constante : « faire une combinaison ayant pour objet d'opérer la transition de l'ancien au nouveau régime social ». Selon lui, la Révolution française n'a pas atteint ses objectifs, elle n'a fait que remplacer les hommes sans achever la transformation de l'ordre des choses. La société industrielle (on lui doit le terme) dont il se fait le chevalier est la voie de cet achèvement et de la réalisation d'un monde moderne.

Commentaire critique
L'œuvre de Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825), est toute entière orientée vers une préoccupation constante : « faire une combinaison ayant pour objet d'opérer la transition de l'ancien au nouveau régime social ». Selon lui, la Révolution française n'a pas atteint ses objectifs, elle n'a fait que remplacer les hommes sans achever la transformation de l'ordre des choses. La société industrielle (on lui doit le terme) dont il se fait le chevalier est la voie de cet achèvement et de la réalisation d'un monde moderne.
L'intérêt de l'étude de Pierre Musso réside dans une analyse très précise de la méthode que Saint-Simon déploie pour parvenir aux transformations sociales auxquelles il aspire, ainsi qu'aux disciplines que, chemin faisant, il va féconder (sociologie, science politique…) et dans la présentation des influences durables que sa réflexion va exercer aux XIXe et XXe siècles.
Tout d'abord, si Saint-Simon est un précurseur de la société moderne industrielle, il est surtout un réformateur. Le futur n'est pas totalement à inventer, il est en gestation dans le présent. Il ne convient donc pas de faire table rase du présent mais d'agir à partir de ce dernier. L'action transformatrice consiste à repérer dans la réalité sociale présente les leviers qui permettent d'accélérer le changement social. L'originalité de la pensée s'affiche dans l'affirmation que le changement social attendu peut résulter de déplacements mineurs dans la vie politique et sociale actuelle. Ainsi, précise-t-il, dans le régime parlementaire en place, hérité du libéralisme politique anglais, il suffirait de confier les décisions économiques et le budget aux industriels pour favoriser la modernisation de la société. Si le « sang-argent » est détourné en passant dans le corps-État, le régime féodal règne, si le « sang-argent » circule en traversant le corps-État, alors on est dans le régime industriel. La solution est bien dans un petit déplacement intra-étatique, horizontal et orienté du passé vers le futur. Là se trouve toute la thématique de son article « Sur la querelle des abeilles et des frelons ».
Dès lors, la question est de savoir comment réaliser la richesse. « Pour obtenir de l'argent, il n'y a que deux moyens : soit conquérir et ruser, art de la politique, soit produire et travailler, art de l'économie ». C'est donc le travail qui trace la ligne de démarcation entre abeilles et frelons, c'est-à-dire entre politique et économie. Saint-Simon substitue la direction industrielle à la domination politique. Trois idées découlent de cette proposition. La circulation de la monnaie, les échanges et les voies de communications sont autant de composantes essentielles de la société industrielle. « L'argent peut être bon » s'il circule, autrement dit s'il revient aux producteurs plutôt que d'être accaparé par les frelons. Ensuite, Saint-Simon ne perd pas de vue la finalité de cet enrichissement, il s'agit d'enrichir l'ensemble de la société et de faire reculer la pauvreté. Par ces divers développements, l'auteur nous montre la complexité de la réflexion de Saint-Simon, influencé par Jean-Baptiste. Say et cité par Karl Marx. Enfin, se manifeste sans cesse une confiance profonde dans les bienfaits de la science et des techniques qui se développent dans les industries. Cette vision de la possibilité d'un monde à venir meilleur, grâce aux progrès scientifiques et au pouvoir des « génies » qui le détiennent ( « la souscription devant le tombeau de Newton »), préfigure les développements de la pensée positiviste du XIXe siècle. Il n'est pas anodin de rappeler, de ce point de vue, qu'Auguste Comte a été le secrétaire et disciple de Saint-Simon durant sept ans.
Dans sa célèbre « Parabole », Saint-Simon condense toutes ces idées par le biais d'une politique imagière qui rend populaire son discours. Le but est de montrer « d'un seul coup d'œil » que la société est à l'envers, qu'il y a inversion entre gouvernés et gouvernants, dominés et dominants, industriels et nobles. Il faut donc « inverser l'inversion » pour remettre la société à l'endroit. Pas avec une révolution qui ne remplacerait que les hommes mais grâce à « un système pour remplacer un système ».
La force de ce livre est de nous montrer que Saint-Simon ne se contente pas de proposer une théorie du changement social, mais qu'il cherche les moyens concrets de le réaliser. En faisant de l'atelier industriel le modèle de régulation politique et social, il trace le chemin qui permettra, selon lui, le passage du système féodal bureaucratique au système industriel démocratique. Le travail de Pierre Musso ne se réduit pas à l'étude de la politique de Saint-Simon que nous avons choisi de présenter. Il approfondit, en aval, l'épistémologie de Saint-Simon et en amont la religion de Saint-Simon, soulignant ainsi le cheminement et la cohérence de la pensée saint-simonienne. Au-delà, il relate la diffusion de la pensée du maître, tant dans sa dimension dogmatique jusque dans les années 1830 que par ses manifestations pratiques, comme par exemple les nombreux polytechniciens qui élaboreront les réseaux de communications (routes, chemins de fer, monnaie, crédit…), qui contribueront significativement au développement économique de la France durant le Second Empire.

 
       
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