Résumé
Le concept de pouvoir, en économie, évacué dans le cadre du « paradigme walrasien », réapparaît comme pouvoir de marché, de négociation, dans le cadre de « la théorie standard élargie » (rationalité substantielle). Mais pour Pierre Dockès, seule l'autorité comme « pouvoir institué » (dans les entreprises), dans le cadre du contrat de travail et d'une « rationalité limitée » peut permettre de comprendre l'exploitation sociale en se référant à une « convention d'obéissance » et à l'histoire.
Commentaire critique
Dans la première partie, Pierre Dockès après avoir défini le pouvoir comme une relation asymétrique « sous l'effet de la menace d'une sanction crédible » (Gintis et Bowles), en raison d'une connaissance commune ou partagée common knowledge : (cf. D.K. Lewis et T.C. Schelling ) distingue la coercition (la menace qui ne s'exerce pas dans le cadre de l'échange et consiste à infliger une perte franche) et le pouvoir de marché (la menace porte uniquement sur l'espérance de gain (réciproque) anticipé par l'une des parties et devenu habituel dans le cadre d'une transaction économique véritable). L'homo strategicus qui connaît la théorie des jeux peut aussi, une fois le contrat signé, recourir à l'opportunisme ( mauvaise exécution du contrat) et les menaces en terme de réputation constituent une forme de pouvoir social, institutionnel (formel ou informel) qui crédibilise ces sanctions garantissant l'exécution des contrats.
Ainsi l'analyse de Pierre Dockès s'inscrit dans le cadre de ce qu'il appelle l'« individualisme institutionnel » (Agassi) ou encore la « nouvelle économie institutionnelle », qui lui semble plus performant que le cadre de la « théorie standard élargie » qui met l'accent sur le caractère incomplet des contrats, l'asymétrie informationnelle, le rôle des incitations (cf. numéro spécial de la Revue d'économie industrielle, 2e et 3e trimestre 2000, consacré à « l'économie des contrats ») : « L'individualisme méthodologique est nécessaire à condition d'en sortir. [...] Il est possible d'y arriver, tout en récusant le « holisme », en prenant en compte les institutions » (p. 8). Pour Pierre Dockès, dans la lignée de North, « les institutions générées par des hommes animés par des projets, cherchant à obtenir quelque avantage pour eux ou pour leur groupe » « n'aboutissent pas au résultat désiré par leurs initiateurs » (p. 55), en raison du rôle que l'histoire joue à travers le phénomène de path dependency . Ainsi, c'est le regroupement des « travailleurs libres » (à l'origine le travail forcé, avec les workhouses assises sur la coercition,) au sein de la fabrique qui a permis la division du travail (M. Weber) (p. 65). Et aujourd'hui, pour Dockès, la privatisation des entreprises publiques s'inscrit dans « un renouveau du très ancien processus de destruction de la propriété collective [...], une sorte de retour des enclosures (p. 72) où les institutions protectrices « oscillent entre (...) la charité et l'enfermement ». L'analogie est sans doute un peu rapide (cf. voir Giovanna Procacci, in Le Contrat : usages et abus d'une notion, sous la dir. de Sabine Erbès-Seguin, Desclée de Brouwer, 1999, fiche CNDP)...
Dans la deuxième partie, Pierre Dockès s'intéresse à l'exercice de l'autorité dans les organisations et s'interroge sur son fondement « d'un point de vue statique et individualiste » : quel pouvoir peut asseoir l'autorité, la relation de subordination du salarié ? Quels sont les arguments en économie permettant de comprendre « à quoi sert l'autorité », la « hiérarchie » ?
Si le marché s'oppose à l'organisation, le pouvoir de marché apparaît comme une condition nécessaire mais non suffisante de l'autorité patronale : pour Pierre Dockès, l'assimilation opérée par Alchian et Demsetz entre l'ordre donné par un employeur à son employé et celui d'un client à un commerçant n'a guère de sens en raison du caractère privé de l'autorité exercée sur le salarié (l'employeur est juge et partie) et parce que les bases du pouvoir de marché reposent sur une asymétrie dans la possession des actifs puisque la propriété des actifs non humains (le capital) permet de contrôler les actifs humains (la force de travail) (cf. Hart et Moore). L'autorité apparaît nécessaire pour assurer la coordination des activités (qui procure un gain social) en raison des intérêts divergents et des problèmes d'information (Arrow), les « coûts de transaction » (Coase et Williamson) justifiant le recours aux organisations. Certes il s'agit d'un jeu à somme non nulle mais l'achat de la soumission n'est utile qu'au patron selon Herbert Simon ou Bowles et Gintis, pour rendre exécutoire un contrat incomplet (aléa moral).
La troisième partie « Histoire et institutions : comprendre l'exploitation » constitue une critique de la partie précédente : « De la subordination acceptée (ou imposée) à la subordination effective (et « sans traîner les pieds »), il y a un pas » (p. 156). Stephen Marglin est évoqué : « on n'est pas en présence de travailleurs choisissant la hiérarchie capitaliste plutôt que le recours au marché ou l'association entre pairs », « ils n'ont plus d'autre choix que le salariat ou le chômage ». Ainsi seule une « convention d'obéissance » c'est à dire une règle comportementale (et non un contrat), « fondée sur la routine d'obéissance » permettrait de comprendre la subordination effective. La stabilisation de la convention d'obéissance est obtenue «dans la mesure où les dominés estiment qu'il n'existe pas d'autres voies, individuellement mais aussi collectivement et dans l'imaginaire avec l'effondrement des « modèles » alternatifs », « ensuite, surtout peut-être , il y a la production de l'habitude, disons le dressage », et « la discipline s'obtient en mêlant menaces et promesses » (p. 176).
Ce que montre Pierre Dockès est, au fond, particulièrement remarquable : l'économie pour penser la relation salariale comme relation de subordination durable et effective doit non seulement réintroduire l'histoire mais aussi la sociologie (cf. Revue Economique, mars 1989, L'économie des conventions) . À cet égard Pierre Dockès s'il parvient « à poser quelques jalons d'une économie politique du pouvoir » selon ses propres mots, est loin d'être limpide : « si le concept weberien de légitimité de l'autorité ne me paraît pas pleinement satisfaisant, c'est d'abord parce que le terme est connoté. Le légitime glissant vers le justifié » (p. 85) et « il n'est pas souhaitable de faire référence à une légitimité, mais préférable de définir l'autorité comme une « règle durable », comme une institution. » (p. 86). Or Weber nous dit que « coutume ou intérêt, ne peuvent pas plus que des motifs d'alliance strictement affectuels ou strictement rationnels en valeur, établir les fondements sûrs d'une domination. Un facteur décisif plus large s'y ajoute normalement : la croyance en la légitimité (Max Weber, Economie et société, t.1, Pocket p. 286). Or c'est précisément « ce retour du refoulé » qui apparaît dans les trois dernières pages de son livre : « l'imaginaire » et le « dressage » ou ce qu'on peut appeler légitimité (« croyance sociale » ) et socialisation sont nécessaires pour penser l'autorité...
L'analyse de Pierre Dockès constitue donc une réponse critique mais partielle pour penser le pouvoir et l'autorité en économie.
Niveau de lecture
Étudiants en économie ayant déjà des notions dans le domaine de l'économie des contrats, de la théorie des conventions, ou désireux de faire un « détour de production » pour comprendre pleinement les enjeux ; enseignants.
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Note de lecture rédigée par Monique
Abellard,
professeur au lycée Paul-Lapie, à Courbevoie
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DOCKÈS
Pierre Pouvoir et autorité en économie Paris : Economica, 1999. 190 p.
ISBN : 2-7178-3941-0 |
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Produits et catalogues / Revue DEES juin 2001
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