Note de lecture  
 



La Culture des sentiments : l'expérience télévisuelle des adolescents

Dominique Pasquier. Paris : éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1999. 238 p . ( Ethnologie de la France).
ISBN : 2 7351 0843 0

Fiche réalisée par Arnaud Parienty, professeur au lycée Paul-Lapie à Courbevoie

 

 
 

Résumé
L'ouvrage analyse, à travers l'étude des fans du feuilleton Hélène et les garçons, qui connut un succès étonnant en 1993-94, la relation des jeunes téléspectateurs à la télévision, mais aussi la difficulté de l'apprentissage des rôles féminins dans la France des années 90 (la quasi-totalité des « fans » d'Hélène sont des filles). De type interactionniste, l'étude est centrée sur la réception des émissions par les spectateurs.

Commentaire critique
De l'étude de Dominique Pasquier ressortent deux points forts : il faut prendre les fans au sérieux et ne pas prendre le téléspectateur pour un imbécile. Les fans, c'est-à-dire les préadolescentes qui envoient plusieurs milliers de lettres chaque jour aux studios de production d'Hélène et pleurent à ses concerts, ne sont pas victimes d'hystérie. Elles ne se projettent pas dans un conte de fées moderne pour échapper au réel. Elles cherchent des réponses aux questions difficiles que leur situation leur pose et auxquelles leur entourage ne donne pas de réponse satisfaisante. Ces questions tournent autour de la définition des rôles de sexe : qu'est-ce qu'être femme en France aujourd'hui ? Qu'est-ce qui distingue aujourd'hui filles et garçons ? Faut-il accepter la situation de concurrence entre les sexes ou lui préférer une situation de complémentarité ?

Ces questions sont posées à la télévision parce que les modèles fournis par les mères sont peu engageants, si on admet par exemple que le salariat à temps complet s'est généralisé sans que le partage des tâches domestiques change pour accompagner cette évolution. D'une certaine façon, Hélène fournit des réponses aux tensions et conflits de rôles nés des transformations de la condition féminine. Contrairement à ce qui a souvent été écrit sur cette série, elle n'est nullement hors du monde mais concentrée sur un certain monde, celui des rapports entre les filles et les garçons, ce qui est en soi un point de vue sur le monde, et un point de vue source de conflits avec les mères qui, comme le fait remarquer l'auteur, ne considèrent pas forcément qu'un couple stable est l'ultime ambition d'une vie réussie.

De ce point de vue, la comparaison internationale des modes de réception et des publics de la série dans divers pays est très intéressante : alors que les écolières françaises y trouvent des modèles de comportements à adopter face aux garçons, les Ukrainiens y voient un monde extraordinaire de permissivité et les Norvégiens une mise en scène de l'amour à la française.

Le second point fort de l'analyse est de montrer que le téléspectateur a un point de vue. Loin d'être la victime plus ou moins consentante des stratégies manipulatoires élaborées par les dominants, que présente souvent la sociologie de la télévision, il a, même très jeune, la capacité de distinguer les personnages et les acteurs, de percevoir la machinerie industrielle qui produit le spectacle, ses intérêts financiers, son artifice. Lorsqu'un personnage déçoit l'attente des fans, c'est d'ailleurs vers le ou les scénaristes qu'elles se tournent pour exiger le retour à la normale.

Il s'en déduit que l'étude de la télévision ne peut se limiter à l'émission en négligeant la réception. Les conditions de cette réception varient selon le milieu social. Par exemple, la télévision est plus fréquemment regardée collectivement dans les milieux populaires, et l'auteur montre combien cette variable peut être importante.

La réception n'est d'ailleurs pas détachée des utilisations qui en seront faites ultérieurement : discussions dans la cour de récréation sur les situations, les réactions des personnages, lettre envoyée aux acteurs, mais aussi critique ou parodie. Car l'auteur montre la grande diversité des usages sociaux qui sont faits d'Hélène et les garçons, jusqu'à ce groupe de Sciences Po qui affichait chaque jour un résumé de l'épisode précédent, habitude analysée par l'auteur comme « un jeu de travestissement social : une sorte de snobisme exacerbé, moins à l'égard des fans que de la communauté critique qui croit utile de dénoncer la série pour pouvoir la regarder ».

L'accent mis sur la réception n'empêche pas l'auteur d'analyser l'émission, en particulier les valeurs fort conservatrices qui la sous-tendent. Mais là n'est pas l'essentiel dans ce travail exemplaire, qui produit du sens tout en montrant (sans le dire) que la sociologie empirique peut aussi être critique de la critique.

Niveau de lecture
Au premier degré, cet ouvrage savant est très simple. Le professeur pourra y puiser des exemples pour les classes de seconde et de première, et les étudiants de tout niveau peuvent le lire avec profit.

 
       
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