 D.R. |
Une pièce de Jules Renard, adaptée et mise en scène par Jacques Renard, produite par Arte France/Agat Films & Cie/La Comédie-Française, dans la collection « Les levers de rideau », diffusée dans le cadre de Comédia.
39 min |
Diffusion : mardi 7 novembre, 2 h
Le film de Jacques Renard nous fait découvrir une œuvre en réalité peu connue. Non pas le roman Poil de Carotte, dans lequel Jules Renard évoque une enfance malheureuse, mais la pièce de théâtre. Ce « lever de rideau », en un acte et en un décor unique, écrit par Jules Renard en 1900 (soit quatre ans après le succès du roman) et dédié à Antoine, reprend des éléments du roman, sans toutefois en faire une véritable adaptation. La mère trop sévère, le père trop lointain, Annette, la bonne, se retrouvent donc autour de Poil de Carotte pour lui permettre d'exprimer pleinement sa douleur, sa souffrance d'enfant mal aimé.
Il ne s'agit pas, cependant, d'une représentation de théâtre filmée, mais d'une véritable mise en scène cinématographique, le choix de tourner dans des décors naturels permettant de mieux faire le lien entre le roman et la pièce.
Le film, joué par les comédiens du Théâtre français, nous donne donc l'occasion de connaître un texte peu joué, dont les rapports qu'il entretient avec le célèbre roman seront passionnant à étudier. La parole est ici largement donnée au père, son attitude enfin expliquée ; la mère quant à elle, domine, mais de loin. Poil de Carotte, enfin, n'y est pas tout à fait conforme à son image romanesque. Le texte est centré sur un épisode nouveau des aventures du jeune garçon : ses retrouvailles avec M. Lepic. Certaines répliques, cependant, semblent tout droit tirées du roman.
Pistes à suivre...
Un enfant mal aimé
Poil de Carotte est d'abord et avant tout l'histoire d'un enfant mal aimé, d'un enfant malheureux au sein de sa famille. On pourra faire noter aux élèves ce paradoxe d'un jeune garçon élevé en pension, loin des siens et animé d'un seul désir, celui de quitter ses parents chez qui il est en vacances pour deux mois. On demandera ensuite aux élèves de relever tous les types de maltraitances, violences physiques et morales, dont il est la victime : les brimades maternelles, l'anonymat dans lequel le tient son père lui-même qui a oublié jusqu'au prénom de son fils (François), etc. L'éventail des signes du manque d'amour est large. Enfin, on pourra demander aux élèves quelle image ils se font de Félix, le frère de Poil de Carotte : son statut de fils préféré, invisible dans la pièce, ne rend que plus douloureuse encore la situation de son frère cadet.
L'enfance humiliée
Au début de la pièce, Poil de Carotte accueille Annette, la nouvelle bonne engagée par sa mère. C'est l'occasion pour lui de se présenter à quelqu'un qui ne le connaît pas. On demandera aux élèves de relever les éléments de cet « autoportrait » en cette ouverture de pièce, ne serait-ce que pour s'apercevoir que l'on peut y lire en creux le portrait d'une mère tyrannique, Poil de Carotte reprenant à son compte les reproches que lui adresse sa mère. Il a en quelque sorte intégré l'opinion de Mme Lepic comme son identité propre et les oppositions d'Annette ne font que souligner la différence entre ce que l'on sait du garçon et ce qu'il dit de lui. Autre exclusion qu'on étudiera avec profit : celle dont se rend coupable le père en interdisant à son fils de l'assister durant la chasse.
Un roman et une pièce
Pourquoi Jules Renard a-t-il décidé de porter Poil de Carotte sur scène ? Dans le roman déjà, les échanges de répliques entre les personnages, marqués comme dans une pièce, étaient nombreux et anticipaient sur le devenir théâtral de l'œuvre. Certains chapitres mêmes du roman sont de véritables scènes.
À la découverte de la pièce, le lecteur qui connaît le roman ne manquera pas de se poser des questions quant à l'intérêt d'une telle démarche. Est-ce une redite du roman ? une adaptation ? une façon de rendre plus vivantes les diverses mésaventures de Poil de Carotte ? Rien de tout cela. En fait, la pièce ne reprend que très partiellement le contenu du roman. Il suffit pour s'en convaincre de faire répertorier par les élèves les quelques emprunts au roman : les poules, la chasse, les dents de sagesse.
Ainsi, l'épisode des poules qui donne lieu dans le roman à un affrontement mémorable entre Poil de Carotte et Mme Lepic est ici simplement évoqué. Paradoxalement, la pièce comporte même moins d'actions que le roman. Donnant moins à voir qu'à entendre, elle se révèle moins théâtrale, si l'on peut dire, que le roman.
Grâce au théâtre, Jules Renard va cependant plus loin. La pièce, dans son cours, permet de faire évoluer les sentiments des personnages là où le roman impose des caractères immuables, fixés d'avance. Les chapitres du roman sont des unités narratives courtes et indépendantes les unes des autres. Même si la pièce comporte onze scènes, on peut la résumer sommairement à trois duos : Poil de Carotte, tour à tour avec la bonne, avec Mme Lepic, puis avec M. Lepic. On s'installe ici dans la durée et l'échange y gagne en profondeur et en tension dramatique. Il sera intéressant, pour l'étude de l'évolution des personnages, de repérer ceux qui ont changé, puis de préciser en quoi Poil de Carotte et son père se sont rapprochés.
Un théâtre à dominante psychologique
Si l'on demande de résumer les actions de la pièce, le compte-rendu sera bref : une bonne arrive dans la famille, Poil de Carotte se rapproche de son père et accepte sa situation de mal aimé.
La version dramatique de Poil de Carotte donne un rôle de premier plan à M. Lepic, tandis que sa femme est peu présente à l'image ainsi que l'indique bien le tableau de présence des personnages.
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Scènes |
Personnages |
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Poil de Carotte |
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M. Lepic |
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Annette |
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Mme Lepic |
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Tout se passe un peu comme si l'ordre d'intervention des figures parentales s'était inversé entre le roman et la pièce. Ce qui retenait l'attention dans le roman, c'était la relation entre la mère et son fils. La pièce, elle, est centrée sur les rapports entre le père et son fils.
Si la première apparition du père est rapide, on pourra faire observer aux élèves qu'elle est pleine de la promesse d'emmener Poil de Carotte à la chasse. Mais ce sont surtout les dernières grandes scènes qui devront retenir l'attention : M. Lepic y apparaît comme un être complexe et l'on commence à entrevoir les raisons de sa démission paternelle, de son retrait hors de la famille. Il sera intéressant de faire dresser son portrait moral par les élèves après qu'ils l'auront découvert dans le film : comment agit-il dans sa famille ? quels sont ses torts envers Poil de Carotte ? quelles raisons avance-t-il pour expliquer son attitude ? quelles résolutions semble-t-il prendre à la fin de la pièce ?
Mme Lepic elle-même se révèle un personnage complexe. La pièce laisse entrevoir une explication à son caractère tyrannique et à ses rapports conflictuels avec les autres : elle est une femme sans doute malheureuse.
Peu d'actions donc, mais des portraits complexes et changeants, telle est la composition de la pièce de Jules Renard.
Autour de l'émission
Des lieux
Le lever de rideau, pièce courte destinée à précéder une pièce plus longue, est une sorte de hors-d'oeuvre théâtral. Il se doit d'être resserré dans le temps, l'espace et l'action. Le film présente ainsi une sorte d'unité de lieu, une unité que le tournage en décors naturels renforce : les personnages prennent place dans le jardin de la maison des Lepic.
Les bâtiments : ils cernent l'espace ouvert du jardin. Deux bâtiments dominent :
- La maison : refuge du père, puis de la mère, qui y entrent tour à tour. M. Lepic s'isole pour se reposer avant de partir à la chasse. Mme Lepic s'y enferme et y enferme Annette, cassant ainsi la relation privilégiée qui s'établissait entre la bonne et l'enfant ; elle court s'y réfugier après la scène du baiser manqué (voir l'analyse dans la rubrique « Séquence »). La maison est en quelque sorte l'espace interdit à Poil de Carotte, cantonné au jardin.
- L'église : on la voit lorsque Mme Lepic revient, accompagnée du curé, après l'altercation qui l'a opposée à son mari. Elle offre une dimension supplémentaire au personnage de Mme Lepic, croyante ou même bigote, ainsi que la présente une autre pièce de Jules Renard, La Bigote.
Le jardin : il s'agit de celui d'une maison bourgeoise. Le jardin est ici un lieu paradoxal : loin d'être un lieu ouvert, un espace de liberté, il est le lieu d'un double interdit, un lieu de réclusion en quelque sorte. Extérieur à la maison, on y confine Poil de Carotte, moins bien traité que la bonne, exclu de chez lui de la même façon qu'il est tenu à distance de l'amour maternel. Mais c'est aussi un jardin clos, dont les murs apparaissent très visiblement. Cette clôture redouble l'interdiction décidée par Mme Lepic : Poil de Carotte n'a pas le droit de sortir du jardin, de s'en évader pour suivre son père à la chasse ; il devra au contraire en prendre soin.
Un élément de décor domine ce lieu : le banc. C'est en effet le lieu des rencontres : celle de Poil de Carotte et d'Annette, avec qui le jeune garçon établit une certaine complicité (maternelle sans doute) ; celle de Poil de Carotte et de son père, durant laquelle la relation père-fils évolue de manière favorable. Mme Lepic, quant à elle, est exclue de ce banc, ne s'en approche même pas : une haie, véritable mur, sépare définitivement l'allée qu'elle emprunte, du banc qu'elle n'utilise pas.
Des regards
Le film a des moyens que le théâtre ignore : l'usage des gros plans, notamment. C'est l'occasion de travailler sur les expressions muettes des visages et notamment sur les regards échangés par les personnages. On distinguera le regard malicieux d'Annette, visiblement complice de l'enfant, de celui, d'abord sévère, puis attristé, de Mme Lepic, ou de ceux du père, lassés ou pénétrants, lors de sa discussion avec Poil de Carotte. On étudiera enfin les regards de Poil de Carotte lui-même, appels adressés à Annette ou à son père, fatalistes lorsqu'il est avec sa mère.
Séquence
Le baiser
Étudions la séquence du baiser manqué entre Poil de Carotte et Mme Lepic. Cette séquence se situe vers la fin de la pièce (36e minute du film) et correspond au moment où Poil de Carotte accourt vers sa mère qui rentre dans le jardin pour l'embrasser. Ils se retrouvent nez à nez l'un avec l'autre. Mais aucun des deux ne se décide et aucun baiser n'est échangé. Mme Lepic rentre dans la maison, Poil de Carotte reste dehors. Cette scène, en dépit de sa durée très courte, se révèle très importante car elle fixe de manière définitive leurs relations.
Son traitement cinématographique mérite qu'on l'examine. Le réalisateur réussit à signifier beaucoup en peu de plans. La richesse et la diversité des moyens utilisés permettra ainsi une rapide initiation des élèves au langage cinématographique (plans, mouvements de caméra, etc.). En classe, on pourra étudier chaque plan en utilisant l'arrêt sur image.
La scène, quasiment muette, ne dure qu'une vingtaine de seconde. Les plans se succèdent sans transition (le montage est dit cut).
Plan 1 : il est long, on n'en prendra donc que les cinq dernières secondes. Plan fixe de demi-ensemble. Au premier plan, Poil de Carotte et son père assis sur un banc. À l'arrière-plan, Mme Lepic vient de rentrer dans le jardin. Poil de Carotte se lève, crie « Maman » et sort tout de suite du cadre par la droite.
Plan 2 : plan fixe moyen. Durée : 1 seconde. Une ellipse de quelques secondes intervient entre les deux plans. Poil de Carotte est allé vers sa mère et s'arrête les bras ouverts. Celle-ci n'est pas encore dans le cadre : elle est hors champ.
Plan 3 : plan fixe en gros plan. Durée : 3 secondes.
Visage de Mme Lepic. Contre-plongée. On adopte ici le point de vue de Poil de Carotte. Le visage apparaît impressionnant.
Plan 4 : plan fixe, rapproché et léger panoramique lors du départ de la mère pour cadrer la porte. Durée : 15 secondes.
Poil de Carotte et Mme Lepic face à face presque immobiles. Infimes mouvements de bras de Mme Lepic, Poil de Carotte se recule légèrement. Mme Lepic se dirige précipitamment vers la porte. Poil de Carotte prononce un unique mot : « Rien ». Mme Lepic rentre dans la maison. On fera remarquer le plan final sur la porte fermée.
On demandera aux élèves d'interpréter le « trou » entre les plans 1 et 2. Il permet de montrer l'empressement de Poil de Carotte, sa précipitation pour aller embrasser sa mère. On suggèrera aussi que le montage très sec (très différent du reste du film) confère à cette courte scène une atmosphère particulière, un peu irréelle ou, si l'on préfère, stylisée. La question sera de savoir si la volonté du réalisateur est de rendre cette scène émouvante et pathétique, d'y laisser planer un certain suspense (s'embrasseront, s'embrasseront pas ?), ou si au contraire pour lui le but n'est pas de la vider de tout sentiment. Une manière peut-être pour le réalisateur de signifier que le baiser était impossible dès le départ et qu'au fond Poil de Carotte n'y croyait pas vraiment...
On s'appuiera enfin sur les trois extraits proposés dans la rubrique « Texte à l'appui », pour mesurer les problèmes d'adaptation de la pièce et s'essayer à une adaptation cinématographique (ou tout au moins le découpage) des deux « baisers manqués » du roman.
Texte à l'appui
Les baisers manqués
Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre ; on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle entend les grelots de la diligence, Mme Lepic tombe sur ses enfants et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste qu'il chantonne malgré lui.
« Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne.
- Tiens, dit Mme Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot ? Il t'en coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde ? A-t-on jamais vu ? C'est encore blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original ! »
Cependant, elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
Renard Jules, Poil de Carotte (roman), Folio Classique n° 1090, p. 87-88.
Mme Lepic : [...] Cesse de t'inquiéter ; cours jouer, mon gros, pas trop loin, tandis que je jetterai un coup d'œil dans le tiroir de ma table à ouvrage.
Poil de Carotte, qui s'élançait déjà, se retourne, il suit un instant sa mère qui s'éloigne. Enfin, brusquement, il la dépasse, se campe devant elle et, silencieux, offre une joue.
Mme Lepic (Sa main droite levée, menace ruine) : Je te savais menteur, mais je ne te croyais pas de cette force. Maintenant, tu mens double. Va toujours. On commence par voler un oeuf. Ensuite on vole un boeuf. Et puis on assassine sa mère.
La première gifle tombe.
Renard Jules, Poil de Carotte (roman), Folio Classique n° 1090, p. 154.
Annette : [...] - Oh ! si, monsieur... La voilà !...
M. Lepic tourne le dos ; Mme Lepic paraît, les yeux baissés, l'air abattu.
Poil de Carotte : Maman ! Maman !
Mme Lepic s'arrête et regarde Poil de Carotte ; elle semble lui dire de parler.
Poil de Carotte, son élan perdu : Rien.
Mme Lepic passe et rentre à la maison. Annette sort par la porte de la cour.
Renard Jules, Poil de Carotte (pièce de théâtre), Folio Classique n° 1090, scène x, p. 224-225.
Pour en savoir plus
À lire
Renard Jules, Poil de Carotte, Magnard, coll. « Classiques et contemporains », 2000. Le texte édité est celui de la pièce et non le roman ; il est suivi d'une autre pièce de Jules Renard, La Bigote, dans laquelle M. Lepic précise les raisons de son éloignement par rapport à sa femme, les rapports de celle-ci avec le curé ; Poil de Carotte n'apparaît pas dans cette pièce.
Poil de Carotte, adapté par Thierry Lefevre et illustré par Marcel Laverdet, Hemma, 2000. Une version illustrée pour les plus jeunes.
Roux Annabelle, Poil de Carotte, Art et Comédie, 1999. Le roman de Jules Renard adapté sous forme de tragi-comédie musicale rock !
À voir
Poil de Carotte, film de Julien Duvivier d'après la pièce, 1932, VHS, 80 min, avec Robert Lynen et Harry Baur.
Poil de Carotte, émission de Pierre Dumayet dans la série « Lire c'est vivre », INA, 1984, 51 mn.
Ce dossier a été réalisé par Stéphane Chomienne, professeur de lettres au lycée Maupertuis de Saint-Malo, et Marianne Genzling, professeur de lettres au collège Paul-Féval de Dol-de-Bretagne. |
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- Images, écrans, réseaux / Télédoc Novembre 2000
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