Interface
Entre le 26 octobre et le 23 décembre 2008, une équipe palestinienne et une équipe israélienne ont suivi six personnes habitant Gaza et six Sderot (petite ville voisine côté israélien). Ils ont envoyé presque chaque jour une vidéo de deux minutes à diffuser en ligne sur le site d’Arte. Juste avant la guerre qui vient d’avoir lieu, ce webdocumentaire a tenté de faire comprendre comment se déroule la vie de chaque côté de la frontière. L’occasion de revenir sur la position du spectateur en régime documentaire.
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Quand nous arrivons sur le site de Gaza/Sderot, un écran divisé en deux par un pointillé nous accueille : à gauche Gaza, à droite Sderot. Une image du premier plan de la dernière vidéo se trouve de chaque côté, celle du 23 décembre 2008. Dès que la première vidéo est finie, la vidéo d’à côté commence. Mais on peut aussi circuler selon plusieurs axes : ne suivre qu’un personnage, choisir un thème (pénurie, optimisme, humour, mariage...), se déplacer sur une carte (à partir d’une photo satellite sur le modèle de Google Map) pour aller sur le port de Gaza, dans un lycée à Sderot, etc. Lorsque nous avons vu une vidéo, un menu nous propose ainsi plusieurs choix : « En même à Gaza (ou à Sderot) » ou « Continuer avec X » (le personnage que nous venons de suivre) ou « Avant à Gaza (ou à Sderot) ». Ce documentaire dont nous sommes en quelque sorte les monteurs, sur le modèle des récits dont nous sommes les héros, rend donc sensible à quel point la suite des séquences, et le montage qui en découle, est décisif en régime documentaire. Car nous ne connaissons pas le contenu des vidéos en ligne, mais nous produisons des effets de sens avec les vidéos que nous regardons successivement.
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Lorsque nous voyons ainsi un mariage judéo-marocain à Sderot où quelques mots d’arabe sont prononcés, puis que nous regardons une vidéo où de jeunes Gazaouies racontent comment un mariage palestinien a été interrompu par une coupure d’électricité, puis, quelques instants plus tard, une autre vidéo où nous voyons une famille palestinienne discuter de cadeaux possibles autour d’une lampe ou d’une bougie, dans l’obscurité, jusqu’à ce que l’électricité revienne, puis que resurgissent en nous ces paroles de paix en hébreu d’un ambulancier palestinien ou ces rires de jeunes filles fières des tunnels qui permettent aux Gazaouis d’échapper un peu au blocus, etc., nous fabriquons un film qu’un autre internaute fera sans doute différemment. Nous confrontons nos propres idées et sentiments préalables au fruit de notre circulation au travers de ces petites pastilles vidéos. De plus, circuler au sein de cet ensemble, c’est franchir à de nombreuses reprises la frontière entre les deux villes, frontière si présente dans les paroles des personnes qui nous parlent et figurée par ce pointillé entre les deux parties de l’écran. Ce pointillé contient en lui tout le paradoxe de la situation à laquelle l’internaute se confronte : il sépare mais il est aussi ce qui permet de relier les deux espaces puisqu’il est notre point de repère dans la circulation. Bien sûr, les effets de sens se contredisent à mesure que nous regardons des suites de séquences. L’expérience est donc troublante, surtout sur un sujet aussi complexe et déchirant : elle a le mérite de rendre l’internaute en partie responsable du sens, à l’opposé de ces reportages au journal télévisé que nous regardons sans pouvoir parler ou répondre.
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Ici, le webdocumentaire nous oblige nous-mêmes à confronter, à comparer les personnes, les situations, les discours. Il nous pousse à nous interroger sur le discours que nous fabriquons à mesure : pourquoi ai-je choisi de cliquer sur tel thème, y a-t-il un sujet dont je ne veux pas entendre parler, ai-je voulu « équilibrer » les choses en choisissant « état de siège » puis « roquettes kassam » ? Ce n’est pas que nous ne fassions pas cela lorsque nous regardons d’ordinaire un documentaire, mais ici, pourrait-on dire, tout en développant le sens de la responsabilité de celui qui regarde, le travail d’interprétation du spectateur, ses choix politiques et moraux s’explicitent. Habituellement, si l’on écarte le documentaire purement scientifique (celui qui nous restitue l’état de la science actuelle sur la naissance de l’univers ou la vie des batraciens), le documentaire nous conduit à prendre position par rapport à la position du documentariste, telle que nous pouvons la reconstituer via la voix off, les choix de tournage et de montage. Nous le considérons comme le « responsable » du film. Cette dimension ne disparaît pas dans ce webdocumentaire – elle apparaît même parfois plus nettement dans la mesure où la logique de circulation en fonction d’une attente spécifique peut se trouver déplacée par la logique discursive de telle ou telle pastille – mais nous devenons bien coresponsables du sens. Contrairement à notre position traditionnelle, c’est ainsi notre interprétation qui est première, qui est en débat, et la responsabilité du documentariste qui est seconde. En nous déléguant partiellement le montage, ce webdocumentaire ne nous met pas seulement « en face » d’une réalité humaine et politique brûlante, il fait de nous une interface, une zone de contact où, avec nous, en nous, les paroles et les situations passent la frontière.
Guillaume Soulez, sémiologue
Université Paris III-Sorbonne nouvelle Site du webdocumentaire. http://gaza-sderot.arte.tv/ En raison de l’actualité, Arte diffuse samedi 7 février 2009 à 18 h 05 sur son antenne une version montée en 52 minutes du webdocumentaire Gaza/Sderot, la vie malgré tout.
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