 D.R. |
Une série documentaire en douze épisodes de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur (1997).
12 x 52 min |
TNT : le dimanche à partir du 3 avril 2005, 12 h 35 Libre de droits
Les épisodes
Crucifixion
TNT : dimanche 3 avril 2005, 12 h 35
Jean le Baptiste
TNT : dimanche 10 avril 2005, 12 h 35
Temple
TNT : dimanche 17 avril 2005, 12 h 35
Procès
TNT : dimanche 24 avril 2005, 12 h 35
Barabbas
TNT : dimanche 1er mai 2005, 12 h 35
Roi des Juifs
TNT : dimanche 8 mai 2005, 12 h 35
Judas
TNT : dimanche 15 mai 2005, 12 h 35
Pâque
TNT : dimanche 22 mai 2005, 12 h 35
Résurrection
TNT : dimanche 29 mai 2005, 12 h 35
Christos
TNT : dimanche 5 juin 2005, 12 h 35
Le Disciple bien-aimé
TNT : dimanche 12 juin 2005, 12 h 35
Selon Jean
TNT : dimanche 19 juin 2005, 12 h 35
La série
La série Corpus Christi est fondée sur une démarche télévisuelle qui prend pour méthode l’enquête scientifique et fait donc avancer la connaissance, tout en restant dans le champ de la télévision. Mordillat et Prieur sont à l’origine des réalisateurs de cinéma. Absence de représentations picturales, clair-obscur du cadre, lecture presque liturgique des extraits ou commentaires pointillistes, les contraintes qu’ils se sont fixées correspondent à des exigences formelles mises ici au service d’une télévision qui choisit de privilégier le sens et de filmer le discours, le logos, en train de se faire.
Comme la connaissance et la recherche, les douze émissions avancent selon une progression non linéaire. Les savants confrontent chaque hypothèse, chaque contradiction du texte aux autres sources, aux faits. Pour atteindre la vérité, il faut souvent repasser au même endroit, revenir encore au texte, s’en imprégner. Le respect de la parole et de la démarche des intervenants, la mise en perspective scrupuleuse de leurs travaux sont des points forts de la série.
Mais ces précautions, ces vérifications, ces tâtonnements ne sont pas vains. L’exégèse n’est pas conduite pour le seul plaisir du commentaire des textes. Avec des boucles, des détours, après avoir été certains d’avoir fait accepter et légitimer leur méthode, Mordillat et Prieur nous emmènent bien quelque part. Temple, Procès, Barabbas, Pâque, Résurrection, Christos retracent le parcours d’un Christ historique – seuls les événements qui résistent à l’examen sont conservés. Roi des juifs, Judas, Le Disciple bien-aimé, Selon Jean développent patiemment une thèse sur l’origine du christianisme et le statut des Évangiles, thèse qui risque fort de faire rebondir les discussions. Car, après plus de dix heures de film, dans Selon Jean, les auteurs livrent enfin les conclusions de leur enquête. La voix off, si discrète, si prudente jusqu’à présent, expose en quelques phrases le résultat du travail : « L’Évangile selon Jean porte en lui les traces d’un conflit qui à l’origine n’oppose que des juifs. Une minorité qui reconnaît en Jésus le messie qu’Israël attend et une majorité qui n’accepte pas cette interprétation. Les signes de tension, puis de rupture entre ces deux courants du judaïsme sont repérables dans le texte. » La tradition fixe en effet la naissance du christianisme à la Pentecôte de l’année de la mort de Jésus, soit en 30 de notre ère. Si l’on suit la thèse de Corpus Christi, Jésus a été exécuté par le pouvoir romain pour des raisons politiques. Il se présentait comme le roi des Juifs, celui qui rétablirait sur terre le royaume d’Israël. Cette option inquiétait à bon droit les Romains, mais également les juifs modérés qui se contentaient de la domination libérale de l’empereur. Les disciples de Christos incarnent donc une tendance radicale et messianique d’un judaïsme alors composé par de multiples mouvements et communautés : Esséniens, Sadducéens, Pharisiens, Zélotes... C’est seulement lorsqu’à l’hostilité de la majorité des juifs s’ajoutent l’échec de la guerre de libération de 66-70 et l’attitude de plus en plus répressive du pouvoir romain, que la rupture avec le reste de la communauté juive se consomme dans la deuxième moitié du premier siècle.
Or, et voici la deuxième partie de la thèse, c’est la période où les Évangiles, en particulier celui de Jean, sont rédigés. Dès lors, plus que sur l’époque de Jésus, ce texte nous renseigne d’abord sur le schisme qui se produit à l’intérieur du judaïsme dans la deuxième moitié du premier siècle. Le christianisme serait donc né entre 50 et 80 en Asie mineure. Avant l’an 50 de notre ère, la distinction entre chrétiens et juifs n’aurait donc pas de sens.
On rappellera que le premier texte païen à évoquer le Christ est un texte de Suétone. L’auteur des Vies des douze Césars, qui écrit vers 120, évoque une mesure prise contre eux en 49 par l’empereur Claude, expulsant de Rome les juifs « qui s’agitent sous l’impulsion de Christos ». Avant cette date, il n’existe aucune mention de cette hérésie juive qui, deux siècles et demi plus tard, allait devenir la religion officielle de l’Empire romain.
Pistes à suivre
[Histoire, philosophie, lycée]
Un dispositif singulier à la télévision
On analysera et justifiera le dispositif télévisuel : le générique, en noir et blanc, silencieux, très sobre, alterne le voilé et le dévoilé de lettres ; il annonce ainsi la recherche d’une élucidation de la vérité, fondée sur des textes. Toute l’émission consiste en interviews de « savants », de chercheurs, tous des hommes, cadrés serrés en plans poitrine, très éclairés, sur un fond uniforme, neutre. Ils sont en costume de ville, généralement sans insignes religieux apparents. En montage alterné, ils répondent à des questions qui ne sont pas entendues du téléspectateur. Les seules images hors plateaux sont des livres, des pages de textes, commentées en voix off par une femme, dans un but pédagogique. Un souci également présent au banc-titre à travers de multiples définitions de vocabulaire savant, des dates, des noms d’auteurs de textes sacrés. Aucune image (picturale ou géographique) des lieux saints évoqués (par exemple le Golgotha), ni des personnages incarnés en peinture, aucune musique ni bruit d’ambiance – rien que de la parole et du texte, seuls témoins ici décrétés indiscutables, mais dont le sens reste à interpréter.
Les sources chrétiennes du christianisme
À partir du Disciple bien-aimé.
La progression vise à la fois à faire connaissance avec les textes fondateurs du christianisme et à élaborer une méthodologie critique pour les aborder d’un point de vue historique.
On pourra visionner d’abord les vingt-trois premières minutes, qui évoquent les différentes thèses sur les étapes de rédaction des Évangiles, puis la seconde partie, qui s’interroge sur l’identité du « disciple bien-aimé », auteur présumé de l’Évangile selon Jean.
Avec la Bible, que l’on fera feuilleter aux élèves, on précisera le statut des différents textes qui évoquent la vie de Jésus. On distinguera les quatre Évangiles, selon Marc, Matthieu, Luc et Jean. Les trois premiers sont appelés « synoptiques » parce qu’ils présentent de nombreuses similitudes. On peut donc les suivre et les lire en parallèle. L’Évangile selon Jean, dont il est principalement question dans Corpus Christi, est d’une composition plus originale. Ces quatre Évangiles sont dits « canoniques » parce qu’ils ont été reconnus par l’Église comme les seules sources officielles de la doctrine chrétienne – en opposition aux Évangiles « apocryphes » (selon Pierre et selon Thomas), non reconnus par l’Église.
En soulignant la quasi-absence de sources non chrétiennes, on notera que les Évangiles sont donc les principales sources pour connaître la naissance du christianisme. Comme toute source, ils demandent donc à être soumis à une double critique, interne (cohérence des faits, du style...) et externe (confrontation avec d’autres documents).
En reprenant le début de l’émission, on réfléchira à la question de leur datation. Pour poser les données du problème, on fera faire une frise chronologique pour mettre en relief le décalage temporel entre la vie du Christ, la date présumée de rédaction des Évangiles et les dates des premiers textes qui nous sont parvenus. Quels problèmes historiques pose ce décalage pour la connaissance de l’époque de Jésus ?
On reprendra, avec un schéma, l’hypothèse expliquée par Marie-Émile Boismard (10e min) : comme les Évangiles de Matthieu et de Luc, rédigés sans que leurs auteurs se connaissent, se sont inspirés de Marc, et que l’on retrouve chez l’un et chez l’autre des passages qui ne sont pas chez Marc, on suppose une source antérieure, Q, la « source », différente de l’Évangile de Marc, précédant ceux de Matthieu et Luc et qui ne nous serait pas parvenue. Cette hypothèse d’une source antérieure fait remonter d’une génération, vers + 50, un premier niveau de rédaction des Évangiles. Quel est l’enjeu historique de cette théorie ?
On relèvera dans la deuxième partie de l’émission les différentes hypothèses émises pour déterminer l’identité de l’auteur des Évangiles selon Jean. Pourquoi les spécialistes écartent-ils aujourd’hui l’idée officiellement admise que l’apôtre Jean en serait le rédacteur ?
En s’inspirant de la méthode proposée dans Corpus Christi, on comparera le texte de Jean sur la crucifixion (« Ils prirent donc Jésus [...] Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit ») aux passages équivalents dans Marc, Matthieu et Luc. On fera un tableau indiquant pour chaque Évangile la dénomination du lieu où Jésus fut crucifié, le texte de l’écriteau ordonné par Pilate pour désigner Jésus, la réponse de Pilate aux grands prêtres. On relèvera les variantes entre les Évangiles : quels points reviennent dans les grands textes ? Que nous apprennent-ils sur l’identité de Jésus et le motif de sa condamnation à mort ?
Une épistémologie de la Résurrection
À partir de Résurrection.
On rappellera les étapes de la Résurrection : crucifixion, mise au tombeau, découverte du tombeau vide, apparition de Jésus à sa mère, à Marie-Madeleine et à ses disciples qui ne le reconnaissent pas. On soulignera les différences de récit selon l’époque et la source (Évangiles canoniques ou apocryphes).
S’agit-il d’un événement historique ? Non, si l’on entend par là qu’il fut vérifié par des témoins oculaires – c’est d’ailleurs le propre de cette résurrection que d’être comprise après coup. Seule une affirmation théologique, une lecture de foi, permettent d’affirmer la réalité de la Résurrection.
On récapitulera les questions posées par l’émission, dans l’ordre de leur exposition, et on s’interrogera sur leur dimension (questions pratiques, logiques, historiques, religieuses, psychologiques) : que faisait-on des crucifiés ? Qui a enseveli le corps ? Pourquoi le corps a-t-il disparu ? Était-il habituel d’embaumer un corps au Moyen-Orient ? S’agit-il d’embaumer ou, simplement, de préparer le corps d’abord enseveli à la hâte ? La Résurrection était-elle prévue, attendue (Jésus l’avait annoncée métaphoriquement, sans être entendu de ses disciples) ? N’est-elle pas une légende habituelle lors de la disparition de leaders charismatiques ? Quels groupes religieux de l’époque pouvaient croire à cette idée ? Qu’ont fait les apôtres après la mort du Christ ? Comment Jésus est-il apparu après sa Résurrection et à qui ?
Par une recherche iconographique, on confrontera les représentations de la Résurrection aux différents récits : on notera que les Évangiles canoniques ne proposent aucune description de la sortie du tombeau. En fait, les représentations picturales ne s’accordent qu’aux Évangiles apocryphes : dans celui de Pierre (écrit vers 150 après J.-C.), on parle d’anges soutenant un Christ très grand, céleste, précédé de sa croix, sous les yeux de gardes de Pilate.
Le document
Jérôme Prieur et Gérard Mordillat expliquent leur méthode et les enjeux historiques de leur travail.
Nous avons considéré l’Évangile de Jean comme un document d’archives que nous avons soumis à l’examen critique de disciplines de recherche très différentes : l’histoire, la critique textuelle, la linguistique, l’archéologie, l’épigraphie. Mais nous avons aussi voulu filmer les questions, les hypothèses, les incertitudes, bref la démarche même de la recherche. Au fond, nous avons voulu transposer à la télévision la méthode de l’enquête scientifique.
L’Évangile selon Jean a été recouvert par des siècles et des siècles d’interprétations religieuses – mais c’est avant tout un livre. Il est à la fois porteur d’Histoire et il a une histoire. Il nous dit que Jésus était juif, uniquement juif, qu’il fut condamné en tant que juif par les Romains. Mais on ne peut pas dissocier le texte de l’époque à laquelle il a été écrit. L’histoire que raconte l’Évangile de Jean est une histoire à double niveau. Elle se joue à l’époque de la vie de Jésus, autour des années 30, et elle se joue en même temps, de manière implicite, à l’époque de la rédaction finale des Évangiles, à la fin du Ier siècle. On s’aperçoit alors que ces textes sont contemporains d’une guerre de religion à l’intérieur du judaïsme. En fait, le « schisme » entre juifs et judéo-chrétiens se produit à la fin du Ier siècle. Finalement, les Évangiles sont des documents qui nous racontent ce schisme.
Propos recueillis par Pierre Ramognino.
Pour en savoir plus
La série Corpus Christi est éditée par le SCÉRÉN-CNDP. 6 VHS : 2 x 52 min. Notices.
« La naissance du christianisme », TDC, n° 787, CNDP, 1er janvier 2000. Notice.
LEQUIN Yves, Pour enseigner les origines de la chrétienté. Cerf, CRDP de Franche-Comté, CRDP de Basse-Normandie, 1996. Notice.
BOULADE Gabriel et al., Pour lire les textes bibliques, CRDP de Créteil, 2e édition, 2002. Notice.
MORDILLAT Gérard, PRIEUR Jérôme, Corpus Christi, Arte Éditions, Mille et Une Nuits, 1998.
— Jésus après Jésus, Seuil, 2005.
— Jésus, illustre et inconnu, Albin Michel, 2004.
— Jésus contre Jésus, Seuil, 2000.
SACHOT Maurice, L’Invention du Christ. Genèse d’une religion, Odile Jacob, 1998. Une brillante analyse de la constitution du christianisme en religion.
TROCMÉ Étienne, L’Enfance du christianisme, Hachette Littératures, 1999. L’auteur présente la manière dont le christianisme s’est détaché du judaïsme.
BROWN Raymond E., Que sait-on du Nouveau Testament ?, Bayard, 2000. Une somme qui ne néglige pas d’aborder les questions controversées.
CARON Gérald, Qui sont les juifs de l’Évangile de Jean ?, Bellarmin, coll. « Recherche », 1997.
La série Corpus Christi fait l'objet d'un dossier spécial sur le site d'Arte.
www.arte-tv.com/
Catherine Paulin, professeur de philosophie
Pierre Ramognino, professeur d’histoire et de géographie
in Téléscope, n° 192, 4 avril 1998. |
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non commercial, privé ou scolaire.
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