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Un téléfilm français de Benoît Jacquot (1994), d'après le roman de Marivaux, avec Virginie Ledoyen (Marianne), Melvil Poupaud (Valville), Sylvie Milhaud (madame de Miran), Marcel Bozonnet (monsieur de Climal), Nathalie Krebs (madame Dorsin), Christine Murillo (madame Dutour).
2 x 1 h 30 min |
Diffusion première partie : samedi 10 février, 22 h 40
Diffusion seconde partie : samedi 17 février, 22 h 40
Après L'Assassin musicien, adaptation d'une nouvelle de Dostoïevski, Corps et Biens d'après Tendre Femelle de James E. Gunn, Les Mendiants de Louis-René des Forêts, Elvire Jouvet en 1986 ou Voyage au bout de la nuit de Céline en 1988, Benoît Jacquot poursuit son projet littéraire en adaptant La Vie de Marianne, roman inachevé de Marivaux.
Le téléfilm présente plusieurs attraits. Le premier est sans doute d'offrir une adaptation d'un roman classique, à savoir du XVIIIe siècle, pour le large public de la télévision. De plus, il faut garder en mémoire que La Vie de Marianne de Marivaux est l'un des tout premiers romans à paraître en feuilleton et dont la fin est lacunaire. Enfin, ce roman est avant tout un roman-mémoire, portant chez Marivaux le sous-titre Les Aventures de Madame la comtesse de ***, et narrant rétrospectivement la vie d'une quinquagénaire au XVIIe siècle.
L'intérêt de cette adaptation est donc pluriel : un tel film peut s'inscrire dans le cadre de l'étude du roman du XVIIIe siècle, comme peinture réaliste des mœurs de l'époque avec ce qu'elle comporte de bienséances, ou encore dans l'optique plus scolaire du baccalauréat en prolongement d'une pièce de Marivaux autour du thème « Maîtres et valets », mœurs et hypocrisie sociale de l'époque.
Pistes à suivre
La Vie de Marianne est le premier roman de Marivaux, roman qui comporte onze parties et qui reste inachevé tout comme le second, Le Paysan parvenu. Destin, pudeur, société de l'époque se mêlent dans cette œuvre. À mi-chemin entre l'autobiographie et le roman, Marivaux dépeint ici un milieu attaché aux « valeurs » et au sein duquel l'hypocrisie mondaine tient une place considérable. L'action se situe au XVIIe siècle (Marianne serait née en 1640) et soulève diverses questions. En effet, la protagoniste, Marianne, narratrice chez Marivaux, naît dans le sang, enfant épargnée lors d'une attaque de carriole. Dès lors, nous suivons le destin - ou la fortune - d'une femme sans origine, sans lignée définie, dans une société aristocratique où la valeur de l'être n'est pas prioritairement sa valeur morale. Il serait donc intéressant d'étudier les points suivants.
Les caractéristiques du romanesque
Benoît Jacquot reconstruit le monde de Marivaux en plaçant en exergue dès le premier plan le caractère hors du commun de l'héroïne. Cette première caractéristique se traduit en effet par une longue séquence d'ouverture sur l'attaque du convoi. La caméra enchaîne deux gros plans qui dramatisent la scène en mettant en évidence cet instant capital pour l'avenir de Marianne. Le plan fixe sur le visage du meurtrier, qui suspend son geste fatal, signe le destin de Marianne : à peine née, elle côtoie la mort physique et connaît une « mort sociale ». En effet, plongée dans une société où l'ascendance familiale est déterminante, elle incarne l'orpheline résolue. Elle devient un personnage singulier, qui compense son absence d'origine sociale par une noblesse de cœur.
Se succèdent dès lors des événements particuliers, qui échappent au commun. Marianne doit affronter les obstacles, en particulier franchir le fossé qui la sépare dorénavant de l'aristocratie, avec toute l'importance que les nobles attachent alors à la représentation.
Le décor contribue lui aussi au romanesque. En dépit du fait que Jacquot ait tourné ce long métrage en République tchèque, nous y retrouvons la peinture sociale de Marivaux. Enfin, l'intrigue amoureuse est capitale.
Une peinture sociale au-delà d'un vécu
Jacquot renonce à offrir une ouverture suivie d'une analepse comme c'était le cas chez Marivaux. Il s'agit moins de conserver un système narratif sous la forme de confidence d'une femme que de mettre en évidence la force et la vertu qu'elle incarne. Dans le cas présent, on peut toutefois regretter que le lecteur, qui faisait office de confident chez Marivaux, ne soit que le témoin passif d'une époque et d'une destinée. Marianne doit en effet se battre pour ne pas céder à la tentation facile, à la séduction, dans un monde où l'hypocrisie, sous couvert de religion et de décence, permet tout.
On peut l'observer dans la scène où la jeune fille affronte le prêtre en personne pour recouvrer son honneur. L'affrontement est concrétisé par la mise en scène : chacun des deux occupe en effet une moitié d'écran. La salle qui sert de confessionnal semble démesurée et met de nouveau en relief le courage dont Marianne doit faire preuve pour faire éclater la vérité. La profondeur de champ au début de la scène valorise la témérité de Marianne qui va sauver son honneur au mépris de celui de monsieur de Climal : le chemin de la réhabilitation est considérable, au double sens du terme.
Le roman, comme le souligne Spitzer , « montre l'héroïsme séculier de la femme fière et vertueuse, abandonnée à elle-même au milieu du torrent de la vie ». Le montage de Jacquot nous le dépeint bien dans les scènes de rue où il fait souvent évoluer Marianne à contresens du flux de la foule, illustrant ainsi sa position particulière.
L'appartenance générique
Jacquot restitue fidèlement le roman de Marivaux. La première partie du téléfilm s'étend jusqu'au milieu de la cinquième partie du roman de Marivaux, qui en comprend onze. L'adaptation délaisse toutefois l'originalité des romans de cette époque, leur qualité de « récit-mémoire », préférant conserver scrupuleusement le discours des personnages. Ainsi, dans les dialogues, le texte, quoique lacunaire comme l'impose toute adaptation, est respecté. En ce sens, il est facile de travailler l'éloquence et les finesses du langage en usage dans les salons, au couvent, ou encore chez madame Dutour dans la scène d'altercation avec le cocher.
À la seule vue du téléfilm, il est possible d'interroger les élèves sur l'appartenance générique de l'œuvre. Ils pourront ainsi constater qu'éléments romanesques et éléments théâtraux se confrontent.
Le téléfilm, en suivant les étapes de la vie de Marianne, s'inscrit dans une durée. La situation évolue de façon significative, selon un montage chronologique, et les séquences narratives, que les élèves seraient à même de détailler, se suivent linéairement - malgré des ellipses -, retraçant les principales étapes de l'existence de Marianne. Le réalisateur campe un Paris du XVIIe siècle et met en avant son côté pittoresque. Enfin, le personnage de Marianne, seule face au monde, est idéalisé, ne serait-ce que par le choix de la jeune Virginie Ledoyen. Cela concourt donc à le définir comme un roman.
Pourtant, le support cinématographique tend à le rapprocher du théâtre, avec ce qu'il comporte de décors, de huis clos, que les élèves pourront relever. La gestuelle s'apparente à celle du théâtre comme peut l'illustrer la scène de l'affrontement entre madame Dutour et le cocher, situation qui frôle le burlesque. Enfin, c'est le présent d'une vie qui est développé ici, l'immédiateté théâtrale.
Le motif du carrosse
Le carrosse est un élément moteur du téléfilm. Benoît Jacquot insiste par des plans larges sur ce lieu qui noue le destin de Marianne. Il devient par là un leitmotiv dans l'existence de la jeune femme, une sorte de topos établi dès l'ouverture du téléfilm. Il est intéressant, si l'on visionne la version intégrale, de faire découvrir aux élèves les différents événements liés à ce motif : miraculée de l'attaque, puis renversée par le carrosse tandis que son destin l'est aussi, lieu des avances sensuelles de monsieur de Climal qui tente un baiser... Cet espace incarnera aussi en quelque sorte l'antichambre entre le couvent et la société de Valville.
La figure du pied
Il paraît difficile d'échapper à la figure du pied qui se dévoile en quelque sorte comme un blason : il fait l'objet de louanges, d'affleurements ; il incarne à lui seul l'expression corporelle de Marianne, il constitue le refuge de la pudeur. Dans la séquence qui précède l'entrée de Marianne à l'église (dans la première partie), Jacquot filme en plan serré la cheville de la jeune fille, focalisant l'attention sur l'élément qui va devenir, implicitement, la cause de la rencontre. Dans la séquence qui succède à celle de l'accident, le pied devient l'objet de toutes les attentions. Les élèves pourront s'interroger sur la portée de la scène : comment s'expriment les sentiments ? Par quelles techniques le pied est-il valorisé ? En quoi Marianne peut-elle se sentir incommodée ?
Une scène du Paysan parvenu obéit à la même logique, en développant l'image symbolique du pied (partie IV, « Je me rendis donc chez Mme de Ferval [...] qui ne perde à être connu »). Restif de La Bretonne et son adoration pour le pied pourraient constituer matière à prolongement de l'analyse du thème.
Séquences
La scène de rencontre et le premier regard
(Seconde partie du roman.)
Marianne se rend à l'église fraîchement parée et aperçoit une première fois monsieur de Valville, fils de madame de Miran. Elle « accroche » son regard. Dans la séquence suivante, la jeune fille sera renversée par un carrosse au sortir de l'église.
Nous retrouvons dans cette séquence l'un des grands instants romanesques. Jacquot joue sur l'alternance de gros plans sur chacun des visages des deux protagonistes. Malgré le fait qu'ils ne se connaissent pas encore, le réalisateur, par ce jeu de plans, supprime la distance spatiale pour instaurer en quelque sorte une proximité sentimentale. Il joue sur les effets : d'une part, Jacob contrecarre l'effet d'infériorité instauré par la légère contre-plongée en soutenant un regard franc. D'autre part, Marianne, en dépit du plan horizontal, conserve sa majesté et sa pudeur en détournant par trois fois le regard.
La scène n'échappe pas aux lieux communs de la rencontre amoureuse dans la littérature : on assiste à la mise en place d'un cadre symbolique, une église. S'ensuit un échange de regards qui fige la scène, avec une insistance flagrante sur la perception visuelle et une peinture de profil pour Marianne. Enfin, la rencontre a indéniablement un impact sur les personnages.
L'épilogue
(Séquence de 5 mn 55 sec.)
Étudier l'épilogue du film n'est pas un choix anodin. Tout d'abord, elle offre la liberté d'être analysée pour elle-même ou par rapport à l'ensemble du téléfilm. De plus, et c'est ici un point essentiel, cet épisode est un ajout de Jacquot, qui choisit d'offrir au roman un dénouement heureux. Ce roman, au départ composé d'une confession de Marianne puis d'un soliloque de Tervire, est transposé en un téléfilm en deux parties : l'une où la vie de Marianne évolue, l'autre où la trahison de Valville fait rebondir l'action.
L'épilogue débute par un face à face entre Marianne et un homme d'âge mûr, de bonne condition sociale. Elle s'achève par la cérémonie. Les élèves pourront y compter trente plans au total.
L'ouverture de ces deux séquences narratives, liées par un raccord «plastique », s'effectue par un fondu au noir qui semble effacer tous les précédents événements. Nous sommes en présence d'un espace filmé en intérieur jour : le parloir du couvent qui devient le théâtre d'un drame à deux personnages et confronte avec sincérité leur existence. Le décor a une fonction sémantique : épuré, sans apparat esthétique qui rappellerait la superficialité de la société mondaine. Point de musique : les personnages n'useront d'aucun artifice.
Du premier au quatorzième plan (3 mn 39 sec), un montage alterné nous montre que l'échange verbal est d'importance équivalente. Malgré les barreaux qui séparent les deux protagonistes, ils sont filmés d'une façon quasi identique. L'homme qui se déclare demeure un peu dans l'ombre, discret, sa voix est posée. À partir du dixième plan, il dresse une sorte de portrait psychologique de Marianne. Il l'admire pour sa vertu, sa constance, sa franchise. Ce caractère, qui ne seyait pas à la société et qui lui a tant porté préjudice, devient, aux yeux de ce prétendant, une qualité incomparable. Les types de plans ne varient pas : il plane une constance sur ce dialogue. Ce n'est qu'au onzième plan que l'homme, répondant à l'interrogation de Marianne, nous livre des détails sur sa condition. Autant le fils du père nourricier de la femme du ministre étalait sa fortune, autant Pierre reste humble. Le visage de Marianne traduit aussi cette humilité : il reste souvent baissé. Il n'existe pas de faux-semblants dans cette scène. Enfin, au treizième plan, il loue « la qualité de son âme » : Marianne est une âme pure à ses yeux. Il oppose raison et passion et construit une contre-argumentation à ce que lui objecte Marianne. Cette stratégie argumentative mériterait d'être précisée par les élèves. La première scène s'achève sur le visage baissé de la jeune fille à l'expression résignée.
S'ensuit un raccord plastique : la prise de vue ne varie pas et au visage baissé de Marianne se substitue un visage qui doucement se relève, affrontant le spectateur. Le décor est toujours filmé en intérieur jour, signe que le monde extérieur, avec ses préjugés, n'a pas d'importance, mais le lieu a changé. L'ellipse nous a conduit à l'église. En voix off, on distingue un rituel religieux en latin. Le regard de Marianne est plus déterminé que jamais. Malgré l'espace attaché au lieu, la profondeur de champ est utilisée avec parcimonie : le couple se suffit à lui-même et fait fi de tout ce qu'on pourrait en dire.
Cette scène de mariage comprend onze plans. Le second est un panoramique oblique qui se fixe sur les profils du couple. Il n'y a plus de distance entre les deux personnages, même si Marianne demeure au premier plan. L'enjeu semble plus capital pour elle. Le panoramique se poursuit : Jacquot exclut les ruptures entre les personnages. Il annonce l'union qui suivra par un plan serré sur les mains des acteurs. D'un geste protecteur, quasi paternel, la main du futur époux se pose sur celle de Marianne. Apparaît de nouveau un gros plan sur le couple qui échange les consentements. Le tableau a quelque chose de magistral. La caméra se focalise sur eux, par un plan rapproché. En arrière-plan, on distingue la société assistant à la cérémonie.
Cette séquence narrative est rompue par l'arrivée de Valville, au fond de l'église. Il reste dans l'ombre. La caméra subjective nous dresse le tableau qui s'offre à lui : une foule qui lui tourne le dos, au milieu de laquelle se tient Marianne. Au plan 6, alors qu'il s'apprête à partir, le mot « anneau » résonne dans l'édifice et signe la rupture définitive. Rien ne le retient désormais. Le destin vient en quelque sorte de changer de main.
Un plan serré sur l'échange des alliances confirme l'existence d'un non-retour. Un panoramique oblique vers la droite signe l'envol de Marianne vers une nouvelle vie, alors que le panoramique latéral sur chacun des consentants est souligné par la musique.
Le regard de madame de Miran est bienveillant, tel celui d'une mère. La caméra balaie l'assemblée : chacune des personnes présentes est témoin d'une renaissance. Enfin, une vue de pied sur Valville conclut le spectacle : il se retire, quitte la scène. Le rideau tombe.
Un long plan arrêté sur Marianne, avec en contrechamp l'assemblée, clôt le film. La musique, au faîte de sa présence, s'achève alors.
Jacquot met ici en valeur l'analyse psychologique présente dans le roman de Marivaux. Il ne souhaite pas priver le spectateur d'un dénouement, mais sa motivation est sans doute plus profonde. En s'accordant la liberté de choisir une fin, il accorde indirectement une identité sociale à Marianne. Et la jeune fille de renaître.
En effet, la première séquence met en évidence le mystère, tant reproché, des origines de la jeune fille. L'analepse que glisse le réalisateur n'y suffit pas : madame de Miran a beau affirmer que Marianne serait née de bonne condition, ce ne sont que des indices matériels, comme des objets « clichés » supposés posséder une valeur, qui l'attesteraient. Or la fin, si elle était demeurée fidèle, eût aussi été un mystère pour le spectateur. C'est peut-être la raison pour laquelle Jacquot nous impose un imaginaire collectif et optimiste : un mariage, telle une leçon de morale.
Pour en savoir plus
MARIVAUX, La Vie de Marianne, Gallimard, coll. « Folio. Classique », 1997.
« Structures temporelles dans La Vie de Marianne », Revue des sciences humaines, 2e trimestre 1981.
SPITZER Léo, STAROBINSKI Jean, Études de style, Gallimard, coll. « Tel », 1980.
« Marivaux », Magazine littéraire, n°331, 1er avril 1995.
Le texte du roman de Marivaux, à utiliser pour la scène de l'accident.
http://jccau.multimania.com/
La Fausse Suivante, un film de Benoît Jacquot (1999), avec Sandrine Kiberlin, Mathieu Amalric, Isabelle Huppert, Pierre Arditi.
Ce dossier a été rédigé par Haud Plaquette, professeur de lettres au lycée Saint-Bernard de Troyes (10). |
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- Images, écrans, réseaux / Télédoc Février 2001
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