 © Evguenï Taran |
Un téléfilm de Christophe Malavoy (2003), d’après son roman Parmi tant d’autres, coproduit par Nelka Films, Arte France et France 2.
1 h 30 min |
Avec Christophe Malavoy (André), Caroline Victoria (Odette), Vladimir Volkov (Albert), Marie-José Nat (Éva), Alain Ganas (le docteur), Tatiana Bédova (l’infirmière), Victor Smirnov (le médecin-chef), Viatcheslav Verbine (l’aumônier)
vendredi 6 février 2004, 20 h 40
Le film
Christophe Malavoy adapte ici à l’écran son roman, Parmi tant d’autres, dans lequel il évoquait la figure de son grand-père, mort au front, et les répercussions de cette mort dans la mémoire familiale dont il est l’héritier. On retrouve dans son film cette trame narrative : la mort du grand-père, son transport à l’hôpital de campagne le plus proche, son agonie, tandis que parallèlement, à Paris, Albert, le fils d’André, se bat contre une étrange langueur. Le changement de titre signale bien l’approche spécifique du téléfilm : il s’agit moins de raconter l’histoire d’un soldat tué à la guerre parmi tant d’autres que de montrer la survie d’un homme dans le souvenir qu’il laisse à son fils. Le film de Christophe Malavoy est ainsi à la fois un film de guerre, dans lequel les combats sont montrés de façon tout à fait réaliste (c’est la plus grande réussite du film), et un film d’analyse psychologique, sur le travail de deuil et les rapports intimes et invisibles qui tissent la relation d’un fils à son père par delà la mort de celui-ci. La richesse du film, et sa difficulté indéniable, tient dans sa tension entre diverses composantes éloignées, voire opposées. Ainsi, au réalisme fait de bruit, de sang et de boue du combat des poilus, au réalisme de leur lutte pour la survie dans l’hôpital de campagne, s’oppose l’aspect fantastique de l’identification du fils à son père, qui l’amène à voir et entendre ce que vit son père et à connaître lui aussi, mais sur un mode rêvé, la réalité de la guerre. La chronologie du récit est de même perturbée par les va-et-vient de la mémoire de l’enfant : les passages du front à l’arrière contaminent peu à peu la narration et l’ordre des scènes quitte la simple chronologie pour adopter le cheminement psychologique du fils, suivre l’allure de son identification et celle de ses souvenirs.
La démarche
La tension entre le témoignage historique et l’événement fantastique
[Français, 3e]
Une présentation réaliste de la guerre
Visionner le début du téléfilm et faire caractériser les lieux. Opposer dans l’ensemble de leurs attributs le front et l’arrière : un monde d’homme vs une maison de femmes (avec l’enfant) ; le désordre et le bruit vs le calme et l'ordre ; extérieur sale et boueux vs intérieur bourgeois, calfeutré et confortable. Rapporter les conclusions d’une telle étude et les confronter avec les connaissances historiques des élèves et avec les textes littéraires ou lettres de poilus évoquant cette différence.
Étudier les aspects les plus visibles de la façon dont la guerre est filmée : place de la caméra, plans serrés, mouvements heurtés, désordre des hommes et des sons... Montrer comment Malavoy parvient à nous faire entrer dans cette guerre en refusant de la rendre trop lisse et trop jolie. On pourrait comparer avec d’autres films sur la guerre de 1914 (le téléfilm d’Yves Boisset, Le Pantalon, le film de Kubrick, Les Sentiers de la gloire, celui de Tavernier, Capitaine Conan...), avec des images d’archives, films ou photos, et avec des textes littéraires évoquant les tranchées. Montrer que le même réalisme domine les scènes situées dans l’hôpital de campagne.
Rechercher les grands thèmes de l’imaginaire collectif lié à la première guerre mondiale (la boue, les liens entre soldats, la correspondance, les cadavres, les gueules cassées, etc.).
Montrer la part de recréation d’une époque historique : importance du choix du point de vue (un homme instruit, en position de commandement) ; alternance entre le front et l’arrière, etc. Insister sur le fait que ce n’est pas un documentaire mais bien une œuvre de création, au même titre que les romans sur la guerre ne se limitent pas à de simples témoignages historiques.
La sortie hors des sentiers réalistes : un film fantastique ?
Étudier en détail le personnage du petit garçon : identité complète, portrait physique et moral, caractéristiques, rôle et place dans la narration filmée. Montrer comment il partage (puis vole presque) la vedette à son père : faire remarquer que sa présence est de plus en plus importante dans le film. Chercher les liens visibles et invisibles qui relient le fils à son père (la boîte des dernières affaires du mort, la pathologie de l’enfant, ses rêves ou délires qui l’amènent au chevet de son père). Se demander si ce lien entre deux générations d’homme transforment un film « réaliste » en film fantastique. Demander aux élèves un travail de réflexion et d’argumentation à ce propos : le film est-il réaliste ou non ? S’agit-il d’un film fantastique ?
La mécanique de la mémoire
[Français, 4e-3e]
La déconstruction de la chronologie
Faire établir la chronologie des événements du fils et remettre dans l’ordre les différents épisodes présentés : rencontre des parents, grossesse de la mère, départ à la guerre, ordre d’attaque, blessure pendant l’assaut, agonie à l’hôpital, mort du père, visite du prêtre pour annoncer cette mort, maladie du fils... Analyser les désordres de la narration filmique, les mettre en relation avec l’ordre du récit dans les textes littéraires.
Souligner les répétitions, notamment la scène où l’enfant, assis dans l’escalier, apprend les circonstances de la mort de son père. Montrer comment la répétition de cette scène en fait une véritable scène fondatrice pour l’enfant et pour ses désordres intérieurs : faire constater que ce sont les mots décrivant l’agonie du père qui semblent développés dans la « maladie » fantastique de l’enfant, que c’est à ces mots que se rattachent la majeure partie des rencontres entre le fils et son père.
Chercher à justifier le parti pris non linéaire du film et conclure sur des pistes d’interprétation de tels désordres : s’agit-il de montrer la survivance du père malgré sa mort, ou d’évoquer les perturbations de la temporalité que la mort vient imposer aux vivants en brisant la ligne de vie de quelqu’un qui les accompagnait ?
Montrer comment ce traitement du temps renforce l’aspect fantastique du film : retour sur scène de personnages morts ou supposés tels ; rencontre du père et du fils en terrain de guerre.
Les déclencheurs du souvenir
Étudier le passage d’une époque, d’un lieu à l’autre : demander aux élèves ce qui déclenche le mécanisme du souvenir. Il peut s’agir d’un objet, d’une photo, d’un bruit ou d’une voix. Comparer avec d’autres images ou d’autres textes ayant pour thème la mémoire (voir à ce propos le travail proposé sur le site de l’académie de Nancy-Metz qui établit un rapprochement entre Parmi tant d’autres et le passage de la madeleine de Proust, lien dans « Pour en savoir plus »). Proposer un exercice d’écriture adoptant cette contrainte : choisir et décrire un objet lié à un souvenir d’enfance ; évoquer ce souvenir et le lier à la description.
Le document
Christophe Malavoy, acteur au cinéma et au théâtre, auteur, déjà réalisateur pour la télévision d’un film, « La Ville dont le prince est un enfant » (1996), d’après Henry de Montherlant, revient sur l’adaptation à l’écran de son roman « Parmi tant d’autres ».
Lorsque vous avez écrit « Parmi tant d’autres », aviez-vous déjà en tête son adaptation à l’écran ?
Lorsqu’on écrit un roman, on ne pense pas obligatoirement à l’écran, mais il y a des images qui naissent sous la plume et on tente de les traduire avec des mots, parfois même des silences. Avec le film, mon ambition n’a pas été de raconter nécessairement l’histoire de mon grand-père. J’ai voulu davantage traiter ce que les êtres se transmettent d’une génération à l’autre, et cette nécessité de produire de l’humain, de se prolonger dans l’autre.
Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour passer des mots aux images ?
La littérature suggère et le cinéma révèle. L’adaptation a donc été un gros travail de réécriture. Je me suis surtout attaché à restituer l’émotion contenue dans le livre. L’enfant qui, dans le livre, est au second plan, est devenu le personnage principal du film. La guerre et le travail de deuil sont vus à travers le prisme de l’émotion enfantine. J’ai voulu montrer la difficulté d’être des enfants qui, très tôt, se posent des questions sur la vie, la mort, Dieu... Des questions qui nous embarrassent car il faut peut-être une vie, justement, pour y répondre.
Quelle singularité aviez-vous envie de faire entendre sur la guerre de 14-18 ?
La Grande Guerre a inspiré une importante littérature. On peut même dire que de grands auteurs en sont nés : Barbusse, Genevoix, Cendrars, Céline, Jünger... Sur cette guerre, tout ou presque a déjà été écrit. Ce qui me semblait important était d’imposer un style, une forme, témoignant d’une vision très intérieure. J’ai voulu traduire l’idée que le temps est une seule et même matière, un seul et même espace, que ce qui est passé fait intimement et parfois cruellement partie de notre présent, inspire, dirige notre vie et nos actions futures.
[...]
Comment avez-vous travaillé à la recréation historique ?
J’ai accumulé documents audiovisuels, journaux, récits de poilus, mais aussi des photos, certaines en relief sur des doubles plaques selon le procédé du Vérascope de Richard. À partir de cette matière et des décors que nous avions repérés, Véra Zelinskaïa a redessiné et peint à la gouache une trentaine de maquettes. Il fallait que nous puissions nous rapprocher de ces décors presque monochromes, faits de terre et de boue. Techniquement, on a travaillé à des vitesses d’obturation différentes pour recréer l’esprit des films réalisés dans les tranchées avec la caméra Pathé.
Propos recueillis par Christine Guillemeau, Arte magazine.
Pour en savoir plus
À lire
MALAVOY Christophe, Parmi tant d’autres, J’ai lu, 1998. Le roman à l’origine du téléfilm.
MALAVOY Christophe, J’étais enfant pendant la guerre de 14-18, Sorbier, 2001.
Nous ne citerons pas les grands romans, très connus, sur la Grande Guerre, ni les plus récents, le plus souvent adaptés au cinéma. Parmi la très dense production de littérature jeunesse concernant la guerre de 1914-1918, signalons :
DU BOUCHET Paule, Le Journal d’Adèle, Gallimard-Jeunesse, coll. « Folio junior », 1998. Accessible dès la 4e, la guerre vue de l’arrière.
DU BOUCHET Paule, À la vie à la mort, Gallimard-Jeunesse, coll. « Scripto », 2002. Des nouvelles sur fond de guerre (1914-1918 ou 1939-1945).
MINGARELLI Hubert, Le Bruit du vent, Gallimard-Jeunesse, coll. « Folio junior », 2003. Un roman sur l’immédiat après-guerre et les difficultés de reprise des rapports entre un père de retour du front et son fils adolescent.
À consulter
Une séquence pédagogique détaillée à partir du roman de Malavoy, pour une classe de lycée professionnel, mais adaptable aussi en collège, construite par Evelyne Lenotte, Mireille Masciulli et Anne Desgrandchamps.
www.ac-nancy-metz.fr/
Sur le site du CRDP de Rennes, une bibliographie très complète (documentaires, fictions, BD...) sur la guerre de 1914.
www2.ac-rennes.fr/
Un site réunit un grand nombre de dessins variés sur la Grande Guerre, assortis de quelques textes fameux.
http://dessins1418.free.fr/
Marianne Chomienne, professeur de lettres modernes |
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