 Le Codex Vaticanus
© Biblioteca apostolica Vaticana |
Une série documentaire de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat (2004), coproduite par Arte et Archipel 33, avec le soutien du Centre national de la cinématographie, de la Procirep et de l’Angoa-Agicoa.
10 x 52 min |
les vendredis et samedis du 3 au 17 avril 2004
Les émissions
(1/10) Jésus après Jésus
Vers l’an 30 à Jérusalem, Jésus est crucifié par les Romains. Trois siècles et demi plus tard, le christianisme devient la religion officielle de l’Empire. En combien de temps Jésus est-il devenu Jésus-Christ, le « Fils de Dieu », « Dieu fait homme » ? Jésus a-t-il fondé l’Église ? Après sa mort, est-ce Pierre, le chef des disciples, qui le remplace à la tête de la communauté ?
(2/10) Jacques, frère de Jésus
Dans les premières années, pourquoi Jacques, appelé le « frère du Seigneur », semble-t-il le véritable successeur de Jésus ? Jésus a-t-il eu des frères ? Mais pourquoi certains évangiles proclament-ils la virginité de Marie, la mère de Jésus ? Pourquoi sa famille pense-t-elle que Jésus est « fou » ? Sa mère et ses frères s’étaient-ils opposés au groupe des douze disciples ?
samedi 3 avril, 20 h 45
(3/10) Un royaume qui ne vient pas
Au lieu de se cacher ou de fuir en Galilée, les disciples de Jésus se regroupent à Jérusalem. Pourquoi courent-ils ce risque ? De son vivant, qu’attendaient les disciples de Jésus ? Qu’espèrent-ils toujours après la mort de leur maître ? Le royaume qu’il leur avait annoncé était-il un royaume présent ou à venir ? Était-ce le royaume d’Israël ou un royaume céleste ? Jésus ressuscité doit-il revenir ? Et quand ?
(4/10) Querelle de famille
À Jérusalem, la communauté s’organise en attendant l’arrivée de la fin des temps. Quel est le conflit qui déchire le groupe et oppose les « hébreux » aux « hellénistes » ? Qui était Étienne, leur chef, et le premier martyr après Jésus ? Pourquoi son exécution provoque-t-elle une rupture décisive à l’intérieur du mouvement et son expansion hors des frontières de la Judée ?
vendredi 9 avril, 22 h 15
(5/10) Paul, l’avorton
Paul, à en croire les Actes des apôtres, aurait participé à la mise à mort d’Étienne, puis à la persécution des premiers chrétiens. Paul s’est-il converti sur le chemin de Damas ? Qui était l’apôtre Paul, le seul personnage du Nouveau Testament à être à la fois l’auteur des épîtres qui portent son nom et le héros du livre des Actes ? Pourquoi se nomme-t-il lui-même « l’avorton », le dernier des derniers ?
(6/10) Concile à Jérusalem
Dans les années 40, le mouvement des partisans de Jésus se répand à travers la diaspora juive. À Antioche, comme ailleurs, une communauté rassemble des juifs, mais aussi des païens. Peuvent-ils vivre ensemble ? En 49 ou 50, une assemblée se tient à Jérusalem pour résoudre la question cruciale : faut-il être juif pour devenir chrétien ? C’est-à-dire les hommes doivent-ils être circoncis ? Pourquoi Paul s’oppose-t-il à Pierre – le porte-parole des disciples – et à Jacques, le frère de Jésus ?
samedi 10 avril, 20 h 45
(7/10) Jours de colère
En 50 ou 51, depuis Corinthe, Paul envoie ses instructions à la communauté chrétienne de Thessalonique. C’est la première épître aux Thessaloniciens, le texte le plus ancien du Nouveau Testament. Pourquoi Paul dénonce-t-il les juifs comme les « ennemis de tous les hommes » ? Est-il l’instigateur de l’antisémitisme chrétien ? L’apôtre peut-il avoir été l’auteur de ces phrases ?
(8/10) Le Roman des origines
À la fin du premier siècle, l’auteur de l’évangile selon Luc écrit un deuxième livre, les Actes des apôtres, pour raconter la naissance du mouvement chrétien. Le récit des Actes est-il un document d’archives ou bien l’histoire héroïque des premiers temps, revue et corrigée par un habile théologien ? Qui veut-il convaincre ? Les juifs ? Les craignant-Dieu ? Les élites romaines ?
vendredi 16 avril, 22 h 15
(9/10) Rompre avec le judaïsme
Propagandiste de la foi en Jésus-Christ, l’apôtre Paul passe pour être l’inventeur du christianisme. A-t-il trahi Jésus ? A-t-il provoqué la rupture avec le judaïsme ? Ses épîtres, dès les années 50-60, ont-elles le retentissement qu’elles auront plus tard ? Pourquoi le rôle occupé par Paul dans l’histoire du christianisme doit-il beaucoup à Marcion, un hérétique du IIe siècle ?
(10/10) Verus Israël
En 70, Jérusalem est prise par les légions romaines, le Temple est détruit. En 135, la nation juive est écrasée. Quelles sont les conséquences de l’échec des deux révoltes juives ? Pourquoi le judaïsme prononce-t-il l’exclusion des chrétiens ? Mais pourquoi les chrétiens refusent-ils de créer une religion séparée ? Pourquoi, vers l’an 150, le christianisme se déclare-t-il verus Israël, le « véritable Israël » ? Quelle conséquence cela entraîne-t-il pour les juifs ?
samedi 17 avril, 20 h 45
La série
Sept ans après Corpus Christi, Jérôme Prieur et Gérard Mordillat proposent une nouvelle série documentaire en dix volets qui enquête, à partir des textes néo-testamentaires, sur l’émergence de la religion chrétienne entre l’an 30 et l’an 150 de notre ère.
Le principe de la série demeure le même : donner la parole aux chercheurs d’aujourd’hui, exégètes du Nouveau Testament, historiens du judaïsme ou spécialistes de la littérature chrétienne, qui interrogent les textes parvenus jusqu’à nous et qui émettent des hypothèses sur les étapes de la naissance du christianisme.
Des questions centrales sont ici abordées, dont l’importance a rejailli sur l’histoire ultérieure de notre civilisation judéo-chrétienne. Comment a été récupéré l’héritage de Jésus après sa mort ? Comment se sont résolus les premiers conflits au sein de la communauté chrétienne ? Comment la nouvelle religion a-t-elle pris son essor ? L’antisémitisme chrétien est-il né à ce moment-là ? Des personnages essentiels sont mis en avant : Paul, bien sûr, considéré comme l’inventeur du christianisme, mais aussi, plus énigmatiques, Jacques, le frère de Jésus, et Étienne, chef de la première communauté de Jérusalem.
On ne le dira jamais assez, en dépit de l’austérité du dispositif (les experts interviewés sur un fond obstinément noir) et de la difficulté de l’objet d’étude, le plaisir de suivre cette confrontation de spécialistes, le cheminement d’une réflexion fondée sur la méthode, sur l’examen des traces et le questionnement des indices est un moment rare à la télévision. À l’heure où, avec le film de Mel Gibson, l’imagerie traditionaliste de l’épisode de la Passion du Christ se dote d’un énième surgeon doloriste pour le moins discutable, il ne faut pas manquer l’indispensable et salutaire série de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat.
La démarche
[Histoire, 2de : « Naissance et diffusion du christianisme »]
Préambule
Un exercice de lecture. Cette série documentaire rassemble les travaux de nombreux exégètes et historiens portant sur la période de rédaction et de composition des textes qui constituent le Nouveau Testament. Leurs discours, extrêmement structurés et argumentés, nous éclairent sur le christianisme primitif, de la mort de Jésus au « divorce » entre les communautés chrétiennes et juives au milieu du IIe siècle. La série constitue une immense entreprise de vulgarisation de compréhension des écrits chrétiens.
Comme l’indiquent les titres de la série, les sujets sont abordés de façon thématique. Une question d’un enjeu considérable traverse cependant l’ensemble des épisodes : quels liens unissent le christianisme primitif et le judaïsme ? Ce n’est pas le consensus qui est recherché mais une mise à plat extrêmement riche des recherches bibliques actuelles.
Les chercheurs. Les chercheurs que nous écoutons dans cette série suivent la méthode historico-critique. Ils sont de confessions diverses, et leurs analyses portent sur l’établissement du texte, l’analyse philologique et sémantique, littéraire et stylistique, l’histoire des formes, des traditions, de la rédaction ou enfin de la critique historique. Ils n’ont pas été choisis pour leur représentativité, afin de correspondre à un panel du paysage religieux contemporain, mais en raison de l’état de leurs recherches ou de leur capacité à exprimer de manière pédagogique leurs connaissances.
Le dispositif. La mise en scène est minimaliste et se résume à filmer le chercheur sur un fond noir. Seule cette page d’encre noire, ajoutent les réalisateurs, semblait correspondre à l’acte de lecture. Pourtant, l’intervention des réalisateurs est immense car la parole est distribuée entre les différents exégètes à travers le montage. Une table ronde eût été impossible car chacun développe son argumentation à partir d’outils qui lui sont propres.
La seule respiration visuelle, sous la forme de plans introduits au milieu des interviews, est le texte manuscrit de bibles lues et relues jusqu’à en être tachées et écornées, bibles annotées, ou pages de texte immensément agrandies. On fera remarquer aux élèves que les mêmes textes apparaissent sous différentes traductions, en français, anglais, italien et allemand, ainsi qu’en grec, langue de la première rédaction. Cette mise en scène fait ainsi référence au patrimoine commun à l’ensemble de la civilisation occidentale.
Un cas d’école. Les différents thèmes évoqués permettent une contextualisation des textes. Après avoir suivi L’Origine du christianisme, nul n’ignorera les débats autour des liens entre le christianisme et le judaïsme. Cette approche permet une mise à distance, un questionnement qui correspondent à la démarche historique telle qu’elle est enseignée en 2de. À toute autre échelle, bien sûr, car les raisonnements qui nous sont exposés sont plus complexes et les références des chercheurs multiples. C’est pourquoi les épisodes ne seront pas étudiés dans leur intégralité et beaucoup d’entre eux s’adressent uniquement aux enseignants. Cependant, pour certains, un axe d’étude accessible aux élèves sera proposé.
Jésus après Jésus (1/10)
Repérer les questions traitées dans cet épisode. Jésus a-t-il fondé l’Église ? Qu’est-ce que l’Église ? Paul est-il à l’origine d’une nouvelle religion ? Jésus est-il Dieu ? Que se passe-t-il au lendemain de la mort de Jésus ? Pierre est-il le premier à qui Jésus ressuscité apparaît ? Pierre est-il le successeur de Jésus à la tête de l’Église ? Quel portrait de Pierre nous donnent les textes chrétiens ?
Les deux premières questions abordées dans le documentaire recouvrent des points traités en cours de seconde : l’explication du mot « Christ » et le fait qu’il n’y ait pas de christianisme du vivant de Jésus, la nature des Églises primitives, où « Église » a le sens de communauté, avant de prendre un sens institutionnel.
Par la suite, la question du portrait de Pierre dans les évangiles permet d’illustrer la nature des évangiles synoptiques, ceux de Matthieu, Marc, et Luc. Ce ne sont pourtant pas les concordances qui sont pointées ici, mais au contraire la forte indépendance des textes. Sans qu’elle soit explicitement exprimée dans l’épisode, la question de la construction de l’Église autour de Simon/Pierre et de la légitimité de l’institution papale est envisageable à travers les discussions autour du rôle qui est attribué par Jésus à cet apôtre.
Jacques, frère de Jésus (2/10)
Repérer les questions traitées dans cet épisode. Quel rôle joue la famille de Jésus dans la communauté primitive ? Marie a-t-elle eu d’autres enfants ? Quels problèmes pose la proclamation de la virginité de Marie ? Qui est Jacques, frère de Jésus ? Jésus ressuscité est-il apparu à Jacques ? Jacques est-il le véritable chef de la communauté primitive ? Quelles traces de Jacques retrouvons-nous dans la tradition chrétienne ?
Il est particulièrement agréable de s’inspirer de cet épisode pour travailler avec les élèves, car on est certain de leur réserver des surprises ! Cependant il faudrait ajouter que le débat est extrêmement ancien et faisait rage dès le IVe siècle. D’après le Dictionnaire de la Bible d'André-Marie Gérard, le sujet est catégoriquement clos. Dans l’article « Frères et sœurs de Jésus », on peut lire : « ...les élucubrations gratuites du Milanais Helvétius (fin IVe siècle) qui imagine d’autres maternités de Marie après la naissance de Jésus ne pèsent rien en regard de la plus ancienne tradition chrétienne sur la virginité perpétuelle de la mère du Christ. Aucun esprit sérieux ne saurait mettre celle-ci en doute [...]. » L’existence de frères et de sœurs de Jésus pose évidemment la question de la nature humaine ou divine du Christ. L’Origine du christianisme s’interrompt avant que les chrétiens ne se divisent sur cette question lors des conciles des IVe et Ve siècles.
Un royaume qui ne vient pas (3/10)
Repérer les questions traitées dans cet épisode. Qu’espéraient les disciples de Jésus ? Pourquoi les disciples étaient-ils douze ? Le royaume espéré est-il sur terre ou au ciel ? L’attente du royaume anime-t-elle la vie de la première communauté ? Quand doit avoir lieu le retour du Christ ressuscité, la « parousie » ?
Avant de visualiser l’épisode, expliquer le titre en rappelant la situation politique de la Palestine au début de notre ère et les attentes des mouvements messianiques et eschatologiques.
L’épisode permet aux élèves de travailler sur l’argumentation. La question posée est la suivante : Jésus prônait-il la libération de la Palestine ?
Les interlocuteurs reconnaissent tous que les sources nous manquent sur le sujet. Pourtant, certains démontrent que Jésus n’avait pas de programme politico-militaire, alors que d’autres montrent que ce programme était présent mais qu’il a ensuite été occulté dans les textes car il était impensable que le Christ annonce une libération qui ne se soit pas réalisée.
On demandera donc aux élèves de tracer un tableau et de suivre ces deux raisonnements. Dans un premier temps, il s’agira de relever les arguments.
Exemple :
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Jésus prônait la libération de la Palestine |
Jésus n’était pas un activiste politique |
Argument 1 |
Jésus s’inscrit dans la tradition messianique et eschatologique. Il est un des nombreux prophètes qui annoncent la libération de la Palestine |
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Argument 2 |
Ponce Pilate a fait arrêter et crucifier Jésus ; il représentait donc une menace politique, que signale l’inscription sur la croix « Jésus, roi des Juifs » (l’enseignant pourra développer ses connaissances sur les débats qui font rage autour de l’inscription sur la croix de « Jésus roi des Juifs », à partir de l’épisode de Corpus Christi portant le titre de l’inscription. |
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Argument 3 |
En 90, dans les Antiquités juives, Flavius Josèphe minimise les dangers que les chrétiens représentent pour les Romains par rapport à un autre texte, La Guerre des Juifs écrit en 70. Le même processus de minimisation se serait donc déroulé dans les écrits évangéliques. |
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Argument 4 |
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Dans un second temps, les élèves détermineront la nature des arguments employés (arguments internes ou externes au texte). On pourra enfin montrer l’enjeu sous-tendu par cette question, puisqu’il s’agit, pour les tenants de la version « pacifiste », de concevoir initialement le christianisme comme une religion différente du judaïsme.
Querelle de famille (4/10)
Repérer les questions traitées dans cet épisode. Quels documents permettent de reconstituer les origines du mouvement chrétien ? Pourquoi les disciples s’établissent-ils à Jérusalem plutôt qu’en Galilée ? Comment s’organise la première communauté ? Le conflit entre les « hébreux » et les « hellénistes » marque-t-il la première rupture décisive ? Quel rôle joue Étienne, le chef des hellénistes, dans les Actes des apôtres ?
Une communauté primitive plurielle et divisée. Ce volet de la série met à mal l’idée, si chère à Luc et à la tradition chrétienne médiévale, de l’unité et de la fraternité qui auraient caractérisé la première communauté chrétienne de Jérusalem. À travers l’analyse d’un épisode méconnu du récit de Luc dans les Actes des apôtres, la « Séparation des hébreux et des hellénistes » (Actes, VI, 1-6), les intervenants mettent en lumière ce que l’évangéliste, avec tout son talent, s’est efforcé de minimiser, à savoir l’existence à Jérusalem de deux communautés distinctes et de tensions entre elles (à partir de la 29e min). Avant la diffusion, on expliquera aux élèves que Jérusalem était à cette époque une cité multiculturelle, abritant une communauté importante de Juifs hellénisés aux côtés de celle, plus nombreuse, des Juifs de langue et de culture sémitique. L’épisode narré par Luc atteste que ce clivage traversait également la communauté des premiers chrétiens, ce qui contredit l’image d’unanimité (« ils sont un corps et une âme ») qu’il promeut généralement. Outre la différence de la langue, les « hébreux », c’est-à-dire les judéo-chrétiens, semblent avoir été plus attachés à la loi juive que les hellénistes, que l’un des chercheurs interrogés n’hésite pas à qualifier de plus « libéraux ». Souvent pétris de philosophie grecque, les hellénistes ont une culture qui les conduit à penser l’universalisme. Cette différence est cruciale pour comprendre l’essor du christianisme en dehors de la sphère du judaïsme. Après le martyre de leur chef, Étienne, le groupe des hellénistes est expulsé de Jérusalem. Sa dispersion dans le monde hellénistique va conduire à l’évangélisation des premiers païens. Et, par cette ouverture, engager le christianisme dans un processus conduisant à la séparation avec le judaïsme.
Paul, l’avorton (5/10)
Repérer les questions traitées dans cet épisode. Comment connaissons-nous le personnage de l’apôtre Paul ? Les épîtres de Paul s’accordent-elles à la vision de l’histoire transmise par les Actes des apôtres ? Quelles informations peut-on tirer des épîtres de Paul ? Comment les Actes des apôtres s’emparent-ils de la figure de Paul ? Paul a-t-il été converti sur le « chemin de Damas » ? Paul est-il un apôtre au même titre que ceux qui ont connu Jésus de son vivant ?
Thème : comment construire une histoire du christianisme primitif à partir des textes bibliques ? Cette question, non directement formulée, traverse pourtant cet épisode de la série consacré à la figure de l’apôtre Paul. Elle peut servir de fil conducteur à un travail conduit avec les élèves sur la notion de source historique. Le « discours » construit par le montage des différentes interventions repose sur la confrontation des deux sources essentielles à la connaissance de Paul : les épîtres, que celui-ci a composées entre 50 et le milieu des années 60 et les récits que Luc consacre à Paul dans les Actes des apôtres, rédigés une vingtaine d’années après la mort de Paul. Comme dans les autres épisodes, le dialogue permanent des chercheurs avec les textes rend sensible et vivant le processus intellectuel à l’œuvre dans l’effort d’établissement d’une « vérité historique ». Les interrogations qu’ils formulent concernent l’existence des deux portraits, assez contrastés, que l’on peut brosser de Paul à partir du Nouveau Testament. La lecture des épîtres nous le fait apparaître comme « un chef chrétien radical et dynamique, qui a pris ses distances avec quelques-uns des préceptes du judaïsme ». Les Actes de Luc, au contraire, le campent en juif respectueux de la Loi. Les chercheurs montrent que pour résoudre cette contradiction, il est nécessaire d’interroger les textes selon la méthodologie de la critique historique : qui parle ? d’où et à quel moment ? à quel public s’adresse-t-on et quel est le but que l’on poursuit ? On pourra demander aux élèves d’essayer, à partir d’un tableau à deux colonnes, de répondre à ces questions pour les deux textes cités plus haut.
Exercice : en s’appuyant sur la diffusion de la séquence consacrée à la comparaison des épîtres de Paul et du récit de Luc dans les Actes (9e et 27e min), puis sur le prologue de l’évangile de Luc, on constatera que l’évangéliste présente son travail comme celui d’un historien (enquête préalable et mise en forme des données recueillies dans un « exposé suivi »), mais on fera apparaître des lacunes et des impossibilités. Avec les élèves, on relèvera quatre exemples parmi les arguments avancés par les chercheurs interrogés.
Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé exactement de tout depuis les origines, d’en écrire pour toi l’exposé suivi, excellent Théophile, pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçus. (Luc, I, 1-4) |
Concile à Jérusalem (6/10)
Repérer les questions traitées dans cet épisode. Pourquoi les disciples vont-ils vers les païens malgré l’interdiction formelle de Jésus ? Pourquoi Paul fait-il de la place des non-Juifs dans la communauté une question vitale ? Faut-il être juif pour être chrétien ? Quels problèmes posent la cohabitation des Juifs et des non-Juifs ? Quelle répartition le concile de Jérusalem assure-t-il entre Pierre et Paul, entre apôtre des Juifs et apôtre des gentils ?
Cet épisode nous plonge au cœur des débats qui ont agité les premières communautés chrétiennes autour de la question de l’accueil des non-Juifs. L’émergence de deux tendances opposées avait été abordée dans le quatrième épisode, Querelle de famille. On les retrouve ici, avec davantage de lisibilité. Les gentils adhérant au mouvement chrétien doivent-ils également devenir prosélytes, c’est-à-dire se faire circoncire et obéir à la loi mosaïque ? Telle est la question débattue entre Paul et les apôtres lors d’une réunion tenue à Jérusalem, en 49 ou 50. Elle atteste du dynamisme des jeunes communautés dans le monde hellénistique, mais également des inquiétudes que celui-ci suscite au sein du groupe traditionaliste des judéo-chrétiens de Jérusalem. Le film montre bien que, « sur le terrain », la difficulté était bien plus d’ordre culturel et social que doctrinal. Si le concile de Jérusalem adopte une conciliante position d’ouverture à l’égard des pagano-chrétiens en ne réclamant pas d’eux la circoncision, la question de leur coexistence avec les judéo-chrétiens au sein des communautés n’est pas tranchée pour autant. C’est ce qu’atteste l’incident d’Antioche rapporté par Paul. Les interdits, notamment alimentaires, propres à la loi mosaïque pèsent sur l’unité des communautés chrétiennes dont l’un des fondements est la pratique de la communauté de table. Pour l’un des chercheurs interrogés, la cause principale du divorce entre le judaïsme et le christianisme résulte de la part prépondérante rapidement prise par les gentils dans la communauté chrétienne. C’est sans doute cet accroissement de la proportion des non-Juifs parmi les chrétiens qui conduit Paul à vouloir dépasser le clivage en proposant la foi comme seul mode d’accès au salut. Ce qui, en relativisant l’importance des coutumes et pratiques juives, conduit irrémédiablement à enclencher un processus de déjudéisation du christianisme.
Jours de colère (7/10)
Repérer les questions traitées dans cet épisode. La première épître aux Thessaloniciens est-elle le plus ancien document chrétien ? Comment lire les versets 14 à 16 de l’épître aux Thessaloniciens ? Doit-on parler d’antijudaïsme ou d’antisémitisme à propos de ces versets ? Paul peut-il en être l’auteur ? Les versets 14 à 16 auraient-ils été ajoutés postérieurement à l’épître aux Thessaloniciens ? Quand auraient-ils pu être introduits dans le texte de Paul ?
La question posée dans cet épisode est celle de ce qu’on appellerait avec anachronisme l’antisémitisme chrétien. À la lumière de la Shoah, la question est considérée avec acuité par les exégètes. Elle resurgit également à travers les actualités cinématographiques qui invitent les enseignants à préciser les liens entre judaïsme et christianisme. À propos de La Passion du Christ de Mel Gibson d’une part, on retrouvera dans Corpus Christi les arguments permettant de réfuter la position soutenue dans le film sur le rôle des juifs dans la crucifixion de Jésus.
En 2002, la sortie d’ Amen de Costa Gavras, dont l’affiche mêlait croix chrétienne et croix gammée mettait en cause l’attitude du Vatican et en particulier de Pie XII durant la Shoah. Rappeler que ce n’est qu’après le concile de Vatican II, avec l’encyclique Nostra aetate en 1965 que l’Église lave les juifs de l’accusation de déicide.
Cet épisode est donc pour les enseignants l’occasion de présenter des textes chrétiens moins idylliques que ceux qui sont habituellement retenus dans les manuels. On y trouve en effet une version du christianisme insistant sur le message d’amour universel expurgée de tous les passages polémiques.
Le Roman des origines (8/10)
Repérer les questions traitées dans cet épisode. La chute du temple de Jérusalem en 70 est-elle l’événement majeur de l’histoire chrétienne ? Peut-on dater la rédaction des actes des apôtres ? Peut-on identifier l’auteur des actes des apôtres ? L’auteur a-t-il été un compagnon de voyage de Paul ? Le récit des actes des apôtres concorde-t-il avec le récit des mêmes événements dans les épîtres de Paul ? Quel est le projet de l’auteur des actes des apôtres ?
Derrière un titre très polémique, l’épisode pose la question de la rédaction et de la constitution du Nouveau Testament. Il faut alors se souvenir de l’étymologie de Bible, (ta biblia = les livres, une bibliothèque), et concevoir la Bible comme un recueil de plusieurs livres, 27 dans le cas du Nouveau Testament. Ce n’est qu’à la fin du IIe siècle que les communautés chrétiennes en vinrent à constituer le canon actuel, excluant les écrits dits apocryphes, comme Le Pasteur d’Hermas, l’épître de Barnabé, l’épître de Clément, évêque de Rome, adressé aux Corinthiens... Cette « collection » est mise en évidence dans l’épisode par la séparation « physique » de l’évangile selon Luc et des Actes des apôtres, qui, d’après les chercheurs, sont du même auteur. C’est cette collection de 27 livres qui a été considérée comme normative ou canonique, c’est-à-dire inspirée par Dieu selon les chrétiens. La tradition perd la trace de ce travail. Par exemple, saint Jérôme justifie à partir d’un texte de l’Ancien Testament (Ézéchiel, I, 5) cette « compilation » en quatre évangiles qui avait été annoncée. Ces quatre évangiles ont été annoncés bien à l’avance comme le montre le livre d’Ézéchiel, dans lequel la première vision présente la composition suivante : « ...et au centre il y avait l’image de quatre animaux , et leur face était la face d’un homme et la face d’un lion, et la face d’un bœuf et la face d’un aigle », écrit saint Jérôme. Il poursuit en expliquant pourquoi le lion préfigure Marc, le bœuf Luc... C’est ainsi qu’apparaît la représentation symbolique des quatre évangélistes en animaux.
Rompre avec le judaïsme (9/10)
Repérer les questions traitées dans cet épisode. Paul est-il l’inventeur du christianisme ? Paul est-il juif ou chrétien ? A-t-il rompu avec le judaïsme ? Quelle place occupaient les épîtres de Paul à la fin du Ier siècle après Jésus-Christ ? Qui est Marcion, l’éditeur des lettres de Paul ? Quelle théorie défendait Marcion, l’inventeur du Nouveau Testament ?
Le thème : Paul, sa pensée et sa postérité. Avant de montrer tout ou partie de cet épisode aux élèves, en discuter avec eux le titre Rompre avec le judaïsme. Montrer que l’usage du verbe, et non du substantif correspondant, « rupture », suggère l’idée d’une démarche volontaire ou nécessaire. Tout au long du documentaire, les arguments avancés sont en fait très nuancés et conduisent à distinguer intention et résultat. Le titre doit donc se comprendre comme la position d’une problématique et appellerait en conséquence un point d’interrogation.
Comme dans les autres épisodes de la série, la juxtaposition des arguments des intervenants construit une véritable polyphonie, par instant réellement discordante. On fera remarquer aux élèves que les points de désaccord sont traduits et soulignés par un montage serré : les opinions divergentes se succèdent à un rythme relativement élevé. Inversement, les explications retenues par les deux réalisateurs comme permettant l’intelligence ou le dépassement d’une question sont valorisées par la réalisation (longs plans-séquences). C’est tout particulièrement le cas de l’analyse développée ici par l’historien Daniel Schwartz (19e et 30e min). Elle aborde la question, centrale chez Paul, de sa prise de distance avec les trois fondements de l’identité juive dans l’Antiquité : le triple attachement à la terre, à la filiation et à la loi juives. Il sera intéressant d’étudier cette séquence en détail avec les élèves. D’une part pour son caractère abordable en raison de l’unicité du point de vue exprimé et, d’autre part, pour ce qu’il dit de la tendance spiritualisante du christianisme, caractéristique fondamentale de la religion naissante. En relativisant ces trois fondements de l’identité juive (à titre d’exemple : ce n’est pas la filiation d’Abraham par la chair qui compte, mais celle qui, par l’esprit, fait des croyants des fils d’Abraham), Paul développe une rhétorique dont, même s’il n’en a pas eu l’intention, la conséquence est la rupture progressive avec le judaïsme.
Verus Israël (10/10)
Repérer les questions traitées dans cet épisode. Quelles relations les chrétiens entretiennent-ils avec les Romains ? Qui sont les judéo-chrétiens ? Quels liens peut-on faire entre les judéo-chrétiens et l’islam ? Combien de religions naissent après la chute du Temple en 70 ? Comment l’opposition entre judaïsme et christianisme est-elle mise en scène par les premiers intellectuels chrétiens ? Comment, pourquoi et quand les chrétiens se séparent-ils du judaïsme ?
Dans cet épisode, on retrouvera de multiples fois les mots usurpation, vol, dépouillement, et dérober. L’affectif affleure dans ces termes utilisés par les exégètes juifs, à propos de l’affirmation chrétienne d’être le verus Israël, le « véritable Israël ». D’autres parlent de « confiscation d’héritage ».
L’épisode clôture la série en montrant qu’à partir de cette affirmation, le mot juif change de sens dans le vocabulaire chrétien. Contrairement à ce qui avait été montré dans tous les épisodes précédents, les termes juif et chrétien s’excluent réciproquement et définitivement. Et être juif signifie être non-chrétien. Seuls à se réclamer du double héritage, les judéo-chrétiens sont exclus des deux communautés et victimes des persécutions du christianisme dominant au IVe siècle. Les chrétiens construisent alors leur propre image du juif, et dans cette construction, le juif devient l’ennemi et l’usurpateur.
La refondation pharisienne. La refondation pharisienne du judaïsme évoquée dans l’épisode n’est pas au programme. Cependant, il est possible d’expliquer aux élèves que la destruction du Temple par Titus en 70, puis l’écrasement par Hadrien de la révolte menée par Bar Kokhba en 132-135 entraîne de nombreuses transformations au sein du judaïsme. Les « partis » qui étaient le plus impliqués dans le mouvement messianique comme les Zélotes, ou dont le destin était lié au Temple, comme les Sadducéens, disparaissent. Seuls restant, les Pharisiens initient une entreprise d’écriture et de formation de la littérature rabbinique. Les rabbins fixent la liturgie synagogale, délimitent le canon de la Bible hébraïque, puis mettent par écrit les base du Talmud.
Bible et Coran. Les éléments apportés dans cet épisode sur les liens entre les textes chrétiens et le Coran peuvent nourrir le cours sur la Méditerranée au XIIe siècle. Il est par exemple possible de travailler sur la comparaison des récits chrétiens racontant la nativité et des sourates 3 et 19 portant sur la naissance de Jésus. Cet exercice permet de monter les liens entre les écrits, tout en pointant les divergences liées au fait que ce soient les communautés judéo-chrétiennes qui ont transmis cette culture biblique.
Pour en savoir plus
« La naissance du christianisme », TDC, n° 787, janvier 2000. Notice. Sommaire.
NOUAILHAT René, La Genèse du christianisme. De Jérusalem à Chalcédoine, Cerf, CRDP de Franche-Comté-Cerf, coll. « Histoire des religions », 1997. Notice.
MORDILLAT Gérard, PRIEUR Jérôme, Jésus après Jésus, Seuil, 2004.
GÉRARD André-Marie, Dictionnaire de la Bible, Robert Laffont, 2000.
MORDILLAT Gérard, PRIEUR Jérôme, Jésus contre Jésus, Seuil, 2000.
MAYEUR Jean-Marie (dir.), Histoire du christianisme, vol. 2 : Naissance d'une chrétienté, DDB, 1995.
MILLET Olivier et DE ROBERT Philippe, Culture biblique, PUF, 2001.
BASLEZ Marie-Françoise, Bible et Histoire, Gallimard, coll. « Folio Histoire », 2003.
QUESNEL Michel et GRUSON Philippe (dir.), La Bible et sa culture, DDB, 2000.
Corpus Christi. FREYD Denis, MORDILLAT Gérard, PRIEUR Jérôme. CNDP, 2001. Coll. « Côté télé ». VHS : 10 x 52 min. Notices.
Le site d’Arte consacre plusieurs pages à cette série.
www.arte-tv.com/
Anouck Durand et Julien Maraval, professeurs d’histoire et de géographie |
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