Le Casanova de Fellini
 
Le séducteur ridicule
Comment un réalisateur peut-il suggérer sa vision d’un personnage ? Le titre du film « Le Casanova de Fellini » insiste sur l’aspect subjectif de la vision du personnage historique. Fellini rejette l’image de séducteur flamboyant qui entoure habituellement Casanova pour proposer une vision différente, acerbe et sordide : le Casanova de Fellini apparaît en effet comme un « personnage ridicule » (selon les mots du réalisateur), plus proche du fanfaron pitoyable que de l’aventurier irrésistible. Mais quels sont les moyens cinématographiques par lesquels s’impose cette vision ?
 
La séquence que nous allons analyser s’ouvre sur la représentation d’un opéra auquel Casanova assiste, au milieu d’un large public. Mais Fellini choisit de ne montrer que le final de ce spectacle grandiloquent : loin de se complaire dans l’imagerie flamboyante et spectaculaire, et d’inscrire son personnage dans un tel monde, il filme « l’après coup », et nous montre un Casanova seul et comme perdu dans la salle qui s’est vidée et dont les lumières se sont éteintes.
Ce choix est révélateur du projet de Fellini : il s’agit de dépouiller le personnage de tous les mythes qui ont fabriqué son image ; et dans ce but, le film oscille entre deux tendances contraires : cette séquence choisit de se défaire du décorum grandiloquent pour montrer le vide que la fête camoufle. D’autres séquences, au contraire, jouent sur la surenchère dans le décorum pour montrer à quel point la fête est triste.

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Extinction des feux
La séquence montre donc ce qui se passe par-delà les apparences et les reflets colorés de la fête : aux multiples couleurs d’une représentation lyrique tout en mouvements [1] succède un monde étrangement figé, monochrome et fade [2]. L’extinction des feux, qui occupent littéralement toute une partie de la séquence, est riche en impressions : le monde de la fête et des apparences tombe avec les lustres, et le siècle des Lumières s’éteint derrière Casanova. Cette chute attaque sans équivoque l’image de Casanova : les cadrages jouent sur la perspective et suggèrent le risque pour le personnage d’être écrasé par ce monde en décomposition [5].
 
Le vide et la solitude
La solitude du personnage est suggérée par le contraste qui se crée entre les premières secondes de la séquence et la suite. La salle, pleine de monde, se vide en un instant et Casanova reste seul, comme perdu dans un monde trop grand pour lui. Les cadrages, là encore, suggèrent remarquablement cette solitude, en jouant sur les effets de plongée [3] et l’immensité du décor [4]. Le travail sur le son accentue cette impression de vide et de solitude : les résonances et les bruits lointains renforcent paradoxalement le silence et achèvent d’inscrire le personnage dans un monde déserté.
Autre paradoxe : la présence d’autres personnages, parmi lesquels les serviteurs chargés d’éteindre les lustres, accentue elle aussi la solitude de Casanova. C’est que la réalisation insiste sur l’incommunicabilité entre ces personnages et Casanova. Casanova disparaît en effet de l’image quand ils apparaissent, et le spectateur reste toujours à distance de ces serviteurs : ils semblent enfermés dans un ballet mécanique aux accents militaires qui les ridiculise et les déshumanise [6].
 
La mère
La rencontre improbable avec la mère transforme le décor, car le théâtre devient celui de l’âme du personnage. En vidant la salle et la scène de leurs couleurs flamboyantes, et en déplaçant l’attention vers la loge où se tient la mère, Fellini révèle l’antichambre ou les coulisses de cet esprit : la figure de Casanova comme homme à femmes et séducteur irrésistible laisse ainsi la place à celle du personnage infantile, écrasé par la figure maternelle. Cet écrasement se donne d’abord à voir dans la mise en scène du face-à-face de Casanova et de sa mère, celle-ci dominant son fils du haut de sa loge [7], avant d’être mis en image de manière littérale. Fellini condense en effet sa vision du personnage et de son existence en le montrant gravissant la pente de la salle et titubant sous le poids de sa mère [8].
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Benjamin Delmotte
 
 
Le Casanova de Fellini, un film italien de Federico Fellini (Il Casanova di Federico Fellini, 1976, VOSTF), scénario de Federico Fellini et Bernardino Zapponi, avec Donald Sutherland (Giacomo Casanova), Tina Aumont (Henriette), Cicely Browne (Madame D’Urfe), Carmen Scarpitta (Madame Charpillon), Clara Algranti (Marcolina), Daniela Gatti (Giselda), Margaret Clementi (Sister Maddalena), Olimpia Carlisi (Isabella).
2 h 46 min
 jeudi 5 octobre 2006, 21 h 00



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