The Servant
 
Maître et valet
Un majordome se rend dans la nouvelle et somptueuse demeure londonienne d’un jeune aristocrate afin d’y être engagé. La séquence d’introduction de « The Servant », le film de Joseph Losey, permet de mettre en avant certaines qualités dans la mise en scène d’une situation : les cadrages, l’orchestration des déplacements des personnages et de la caméra, ainsi que le jeu des contrastes permettent en effet d’annoncer le rapport de force qui va s’établir entre le domestique et son maître.

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La séquence qui ouvre le film annonce d’emblée les termes du rapport de force qui va se nouer entre les deux personnages masculins. La rencontre entre Barrett et Tony inaugure en effet une relation de domestique à maître au sein de laquelle les rapports de domination et de soumission sont en perpétuelle évolution. L’opposition des deux personnages se voit d’abord dans le jeu des contrastes : Barrett est une silhouette sombre, vêtue de noir, énigmatique et inquiétante [1]. C’est un « homme de l’ombre » dont l’ombre inquiétante recouvre d’ailleurs les murs de la maison. Tony, au contraire, appartient à la lumière : vêtu de couleurs claires, il est éclairé par une lumière solaire qui renforce son apparence de candeur, de jeunesse et de naïveté [2].
La mise en scène souligne encore le rapport de force en jouant notamment avec ironie sur les plongées et contre-plongées dans les cadrages. Si la plongée est censée créer une sensation de domination et d’écrasement du sujet filmé, et la contre-plongée l’effet contraire en magnifiant le sujet filmé, Losey renverse l’équilibre social dès la première séquence : le domestique, apprêté et soigné, commence par regarder de haut son maître débraillé et avachi dans un fauteuil [3]. La contre-plongée utilisée au moment où l’on découvre vraiment le visage de Tony accentue d’ailleurs cette impression : Barrett domine les choses et menace son maître comme un oiseau de proie prêt à fondre sur l’animal innocent [4].
Par la suite, les rapports s’inversent et l’équilibre social semble se rétablir, au moins en apparence, pendant le questionnaire d’embauche. Tony s’est en effet redressé et il joue son rôle de maître, insistant pour faire s’asseoir Barrett tandis qu’il reste debout et évolue autour de son subordonné. La contre-plongée est quasi permanente dans ce passage, comme pour mieux appuyer le rôle que Tony veut de se donner [5].
Cette inversion des positions de domination est redoublée par la mise en scène des déplacements des personnages lorsqu’ils montent à l’étage : Tony précède Barrett avant de l’inviter à passer devant lui [6] pour finalement le précéder à nouveau dans l’escalier [7].
La séquence fait plus que d’annoncer le rapport de force, ses ambiguïtés et ses évolutions, elle pose aussi tout de suite l’enjeu du rapport de force, à savoir la possession de l’espace de la maison. Là encore, c’est la mise en scène qui permet de nous faire saisir cet enjeu, notamment à travers les mouvements de caméra. Celle-ci a en effet un point de vue ambigu, tantôt indépendant, tantôt proche du point de vue de Barrett. Ainsi, la caméra suit le point de vue du personnage lorsqu’elle panote pour donner à voir ce que regarde Barrett. Dans tous les cas, ces mouvements donnent l’impression d’investir l’espace avec le personnage lors de son entrée dans la maison et sa découverte des lieux au début de la séquence.
Par la suite, lorsque Tony et Barrett montent ensemble à l’étage, les cadrages inscrivent toujours les personnages dans l’espace de la maison, les inscrivant dans des limites notables, que ce soit l’étroitesse d’un cadre de porte ou la barrière formée par la rambarde de l’escalier [8]. Il y a quelque chose d’étroit, d’étriqué dans cette maison, l’impression venant sans doute de ce que Losey filme très souvent le resserrement formé par les chambranles de porte. Le rapport de force est donc filmé de façon à faire saisir l’enjeu (l’espace de la maison) en faisant d’emblée comprendre qu’il n’y a pas de place pour deux dans cette maison. La petite gêne au moment de franchir la porte de la pièce de l’étage en témoigne. Tony, qui ouvre la porte pour laisser entrer Barrett, entre finalement en même temps que lui et les deux hommes semblent pressés l’un contre l’autre [9] : il n’y a pas de place pour deux et l’un des deux devra céder. C’est le sujet même du film.
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Benjamin Delmotte
 
 
The Servant, un film britannique de Joseph Losey (1963, noir et blanc), scénario de Harold Pinter, d’après le roman de Robin Maugham, avec Dirk Bogarde (Hugo Barrett), James Fox (Tony), Sarah Miles (Vera), Wendy Craig (Susan).
1 h 50 min
première diffusion : jeudi 15 septembre 2005, 20 h 45


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