Sweet Sixteen
Portrait d'un adolescent sans repère
Après des films comme « My Name is Joe » en 1998 et « The Navigators » en 2001, Ken Loach continue d'explorer la réalité socio-économique de la Grande-Bretagne des laissés-pour-compte. Seizième opus de cinéma du réalisateur, « Sweet Sixteen » est une œuvre réaliste, au rythme haletant et à l'écriture fluide, qui dresse le portrait particulièrement attachant d'un adolescent privé de liens et de repères.

Liam, le héros de l'histoire, est interprété avec brio par Martin Compston.
Liam, à peine 16 ans, rêve d'une famille unie. Malheureusement, quelques jours avant la levée d'écrou de sa mère incarcérée pour trafic illicite, l'adolescent est chassé de chez lui pour avoir refusé d'obéir à son beau-père qui lui demandait d'introduire de la drogue dans l'enceinte de la prison. Après s'être réfugié un temps chez sa sœur aînée, Chantelle, Liam décide de monter un réseau de drogue avec son copain Pinball, un écorché vif rencontré dans un foyer pour enfants. Son but : trouver l'argent nécessaire à l'achat d'une caravane située sur les hauteurs de la ville pour vivre avec sa mère et éviter qu'elle ne replonge et retourne vers Stan, son compagnon de galère. Mais, très vite, c'est l'engrenage. Liam est repéré par la mafia locale qui lui impose de travailler pour elle... De son côté, Pinball se sent délaissé par son ami et met le feu à la caravane. Arrive le jour de la sortie de prison de la mère. Celle-ci est accueillie par Liam, dans un bel appartement, offert par la mafia. Mais elle ne peut s'empêcher d'aller rejoindre Stan...

L'histoire dramatique de ce garçon peut être vue au lycée. Le film sous-tendra alors une étude sur le réalisme en français, un regard sur les problèmes sociaux en économie, une approche des notions de droit et de morale en philosophie et, pour tous, une réflexion sur une adolescence en mal de repères affectifs, moraux et sociaux. En revanche, le film est difficilement exploitable en anglais du fait du fort accent écossais (sans parler de la verdeur du vocabulaire, atténuée dans le sous-titrage).

Sweet Sixteen. Un film de Ken Loach. Durée : 1 h 46 minutes.
Sortie le 11 décembre 2002.
Prix du meilleur scénario au festival de Cannes.


Pistes pour la classe
Le contexte social
Liam et son copain Pinball.
C'est sur le métier des réalités sociales que Ken Loach tisse son histoire d'adolescent en quête de stabilité familiale. Sans jamais noircir le trait, il nous emmène cette fois en Écosse, à Greenock, une ville située non loin de Glasgow sur la rive sud de l'estuaire de la Clyde, où règne une grande pauvreté.

On notera cependant combien la caméra évite de souligner outre mesure la misère sociale par des images (intérieures/extérieures) de décrépitude urbaine par exemple. Seuls quelques plans furtifs (une rue, une arrière-cour, un squat, une cage d'escalier) renseignent sur la précarité des conditions de vie.
On insistera sur l'importance de la pudeur de la caméra (refus du voyeurisme et emploi de la focale longue pour certaines scènes liées au trafic de drogue) et on rappellera qu'au cinéma comme ailleurs, la distance est affaire de morale.
En fait, le metteur en scène préfère mettre au centre de son dispositif narratif les espoirs d'avenir de Liam. Ainsi la caravane, lieu de tous les possibles éloigné des miasmes de la ville, apparaît-elle un moment comme une alternative à la débâcle familiale.
On relèvera encore les petites touches d'humour qui désamorcent la gravité du propos (par exemple, le mauvais tour joué au motard de la police, le vol du dentier du grand-père, les avatars des livreurs de pizzas).
Au vu de toutes ces subtilités de mise en scène, on comprend que le corps social n'est pas l'enjeu dramatique du film. Indirectement présent, il est simplement dessiné en creux de la photo de famille (éclatée) de Liam. C'est pourquoi on s'attachera particulièrement à tirer le portrait de chacun de ses membres : Jean, la mère fragile, ancienne toxicomane, incapable d'élever, d'aider et d'aimer son fils (en tout cas comme celui-ci l'entend) ; Stan, son violent compagnon et dealer raté, avec lequel elle entretient une relation de dépendance destructrice qui l'éloigne de son fils. Un éloignement jamais comblé par Rab, le grand-père démissionnaire d'une autorité paternelle qui lui est moralement sinon symboliquement échue.
À l'opposé de ces êtres en rupture de ban, il y a Suzanne, une amie, et Chantelle, la sœur (protectrice) de Liam, qui tente de s'en sortir avec et pour son jeune enfant. Sa douceur, son courage et sa droiture contrastent avec la brutalité des autres. On remarquera qu'aucune scène ne réunit mère et fille dans le même cadre à l'exception de la tentative de réconciliation de Chantelle avec sa mère lors de la fête de sortie de prison organisée par Liam.
La fin peut-elle justifier les moyens ?
Avec sa mère dans le parloir de la prison.
« Sweet Sixteen » pose le problème des repères moraux et affectifs pour un adolescent de 16 ans. Le portrait de sa famille met en évidence l'absence d'autorité parentale, premier garde-fou à la dérive. Même si aucun autre modèle adulte pour l'aider à se structurer n'est offert à Liam, l'adolescent n'apparaît pas pour autant comme la victime d'un processus déterministe. En prenant son destin en main, il montre que dans un terrain social délabré peuvent encore pousser des valeurs comme la pugnacité, la générosité et l'amour.

On s'attachera donc, comme le fait le film, à souligner les vaillants efforts de Liam pour à la fois reconquérir et protéger une mère et se construire un avenir. On expliquera pourquoi, en dépit des moyens illégaux (il est même prêt à tuer !) auxquels il a recours, l'adolescent ne paraît jamais vraiment mauvais au spectateur (il ne fume pas même une cigarette et ne consomme aucune drogue !).
Toutefois, cette ambivalence du personnage pose la question éthique du regard du spectateur au sujet de laquelle il conviendra de s'interroger avec les élèves. Bien qu'il soit mû par des sentiments et une ambition légitimes (retrouver mère, famille et dignité), on insistera sur le fait que l'adolescent est toujours en infraction aux yeux de la loi qui protège la société. On rappellera surtout que l'achat de la caravane (lieu d'un Éden maternel fantasmé) doit passer par un trafic hautement répréhensible et que l'appartement du chef mafieux est obtenu après que Liam a « supprimé » son ami Pinball.
On se demandera, par conséquent, dans quelle mesure on peut admettre qu'un adolescent de 16 ans s'enfonce dans l'illégalité pour échapper à son destin. Ce faisant, on soulignera encore que le metteur en scène ne s'embarrasse d'aucun jugement moral : à la fin du film, il se contente d'abandonner son héros sur un constat d'échec, épuisé, perdu (on se souviendra de la dernière scène où Liam déclare que son téléphone portable n'a plus de batterie et qu'il ne sait pas où il se trouve...).
Cette question cruciale du film est adressée au seul spectateur dans la mesure où, faute de représentation à l'écran (ni autorité policière, ni assistance sociale), tous les pouvoirs et structures sociaux sont mis en faillite, donc déclarés incompétents pour résoudre le problème. Le réalisateur a voulu ici pointer la faiblesse des moyens mis en œuvre pour lutter contre l'échec scolaire (rappelons que Liam n'est plus scolarisé depuis de nombreux mois), le traumatisme économique (l'histoire de « Sweet Sixteen » s'inscrit dans une région durement touchée par le chômage) pouvant conduire à des dérives comme l'alcool (un des thèmes principaux de « My Name is Joe »), la drogue et autre délinquance.
Le réalisme social selon Ken Loach
Ken Loach.
Né en 1936, Ken Loach débute comme acteur de théâtre avant d'adapter des pièces pour la télévision britannique. En 1966, il réalise « Cathy come home », un « docudrama » mêlant scènes de fiction et séquences documentaires, qui raconte l'histoire de Cathy et de son mari auxquels les services sociaux enlèvent leurs enfants à la suite d'un accident et de leur perte de logement. L'opinion est à ce point touchée qu'une campagne de presse est organisée et « Shelter », une association pour les sans-abri, est créée.

Aujourd'hui considéré comme un classique du film social sur l'enfance meurtrie, son deuxième opus « Kes » constitue un véritable plaidoyer pour les enfants victimes de l'incompréhension des adultes et d'un système éducatif rétrograde.
Avec « Family Life » en 1971, Ken Loach emprunte aux théories de l'antipsychiatrie de Laing et Cooper. Elles deviennent dans le film les « méthodes nouvelles » de Donaldson, un docteur auquel on a confié une jeune femme de 19 ans que sa famille force à avorter par convenance. Hélas, Donaldson dérange le milieu. La psychiatrie traditionnelle prend alors le relais et fait de la fille une malade incurable. Par ce film, Loach renoue avec la tradition réaliste documentaire, dont John Grierson est le plus illustre représentant, et développe le mouvement du « Free cinema » né au milieu des années cinquante. En cela, « Family Life » inaugure un nouveau réalisme à la base de la renaissance du cinéma britannique.
Dans le même temps, Ken Loach réalise des documentaires pour la télévision. Ce travail fait de lui non seulement un cinéaste engagé, à l'écoute des classes laborieuses victimes de l'exclusion, mais aussi l'un des principaux acteurs de cette école néoréaliste qui transforme le regard de la télévision sur la réalité.
« Looks and Smiles », d'abord envisagé comme la suite de « Kes », prend les allures d'une errance désespérée de deux garçons en quête de travail. Nous sommes au début des années quatre-vingt. Il y a plus de trois millions de chômeurs en Grande-Bretagne, le temps partiel et précaire augmente, l'économie est à la dérive... Pour le garçon-héros « arrivé à Sheffield, il devient évident qu'il n'y [a] pas d'emploi... », déclare le metteur en scène (cité dans « Histoire du cinéma britannique », Philippe Pilard, Nathan). « Nous voulions montrer que tous les adolescents ne sont pas des émeutiers. Ils vivent une vie de désespoir silencieux... Je n'ai pas voulu faire seulement un film de propagande sur le chômage, mais aussi un film sur la difficulté à mûrir et à devenir adulte... » Et le même, un peu déçu du résultat, d'ajouter plus tard que « Looks and Smiles » est un film « léthargique [...]. Nous avons été trop gentils, insuffisamment critiques par rapport à la réalité sociale. L'humour et le sarcasme que l'on trouve dans "Riff Raff" et aussi dans "Raining Stones" sont plus efficaces... » (Dossier « Ken Loach », « Positif », octobre 1993).
Rappelons qu'à cette époque de difficultés économiques, Ken Loach entreprend une sorte de croisade politico-sociale. Farouche opposant à la politique de Madame Thatcher et critique virulent à l'égard des états-majors syndicaux et du parti travailliste, il se voit interdire de diffusion télévisée des documentaires comme « A Question of Leadership » sur le mouvement syndical.
S'inspirant du rapport Stalker sur l'Irlande du Nord, « Hidden Agenda » en 1990 est un film-enquête à la manière du Costa-Gavras de « Z » qui dénonce les pratiques de certains services secrets britanniques en Irlande du Nord.
À partir de 1991, Ken Loach revient en milieu populaire et dresse un bilan du thatchérisme avec des films comme « Riff Raff », « Raining Stones » et « Ladybird Ladybird». On note que le ton a changé. Finie la froideur critique tant décriée de « Looks and Smiles », l'heure est à la simplicité, à l'effacement des effets et à la recherche de l'émotion. Ce nouveau style au savoureux mélange de réalisme et d'humour, dont « My Name is Joe » constitue un excellent exemple, sera désormais la marque de fabrique du réalisateur britannique. Les scènes de comédie désamorcent la tension dramatique et provoquent l'hilarité en communiquant le plaisir que les personnages ont à se jouer des « vainqueurs » de la vie. Le rire dynamise les rapports, soude les liens et évite l'apitoiement. Ultime rempart contre la déprime, le rire a surtout valeur de revanche sociale et de reprise en main morale d'une dignité malmenée.
On signalera encore « Bread and Roses » ou la démonstration efficace (mais un brin didactique) sur les conditions de travail des émigrés mexicains de Los Angeles. Toujours soucieux de défendre la cause prolétarienne, le metteur en scène ne parvient pas ici à éviter la vision manichéenne de la lutte syndicale. Mais, comme dans son opus précédent, l'humour et la romance sont là pour relâcher la tension dramatique du discours politique.
On précisera enfin que « Sweet Sixteen » a été annoncé comme le deuxième volet d'une trilogie initiée avec « My Name is Joe » où l'on trouvait déjà un certain Liam empêtré dans des problèmes de drogue, de mafia et de prison.

Philippe Leclercq


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