Juin 2006
À l'affiche 
  Mis en ligne le 8 juin 2006.

 

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Bled number one
Un regard très personnel sur l'Algérie d'aujourd'hui

De retour au bled, après avoir été expulsé de France, Kamel se retrouve écartelé entre deux mondes, deux cultures. Un regard singulier sur l'évolution de l'Algérie tiraillée entre désir de modernité et poids des traditions et une écriture autobiographique très originale.
Le film observe une Algérie en mal de départ ...
Expulsé de France, victime de la « double peine », Kamel retourne au village chez ses cousins kabyles. Sans occupation précise, il a le temps de promener son regard sur son pays d’origine : l’Algérie.

Bled number one n’est pas un film sur la délinquance ou l’immigration mais une fiction documentaire qui explore la complexité d’une société traditionnelle peinant à évoluer. C’est le réalisateur lui-même, Rabah Ameur-Zaïmeche, qui joue le personnage principal. L’auteur de Wesh-Wesh, qu’est-ce qui se passe (prix Delluc en 2002) s’interroge ici sur les problèmes qui traversent son pays : lutte contre le terrorisme, poids de la religion, rapports avec les États-Unis et l’Europe, avenir des femmes...
« Kamel la France » comme l’appellent ses amis, ne trouve plus sa place dans la tribu berbère dont il est pourtant issu. Il rencontre Louisa, une jeune fille rejetée par sa famille parce qu’elle veut devenir chanteuse. Tous deux ont bien du mal à vivre leur singularité...
Ni documentaire réaliste, ni démonstration péremptoire, le film offre une vision personnelle et ouverte, avec des images originales qui disent la mélancolie liée à l’attachement aux traditions et l’impatience d’un avenir plus moderne.
À voir au lycée en géographie pour une approche renouvelée de l’Algérie et en français pour l’aspect autobiographique du récit.

Bled number one
Un film de Rabah Ameur-Zaïmeche
Durée : 1 h 42 min
Sortie le 7 juin 2006
Le film a reçu le Prix de la jeunesse au festival de Cannes 2006
En savoir plus sur le site du distributeur
www.filmsdulosange.fr/

Pistes pour la classe
Tradition et modernité

Pris entre deux cultures, algérienne et française, Kamel observe avec un regard nouveau l’empreinte indélébile des traditions.
On rappellera la séquence de la Zerda, fête du sacrifice d’un taureau. Il s’agit d’une pratique culturelle ancestrale au cours de laquelle la viande est divisée en parts égales et distribuée aux membres de la communauté.
On notera la beauté du rituel, la force de la solidarité, la violence aussi. Le réalisateur en a fait une scène centrale montrant la différence entre le communisme primitif du bled et la « privatisation exacerbée » à laquelle sont soumises toutes les sociétés capitalistes occidentales.
On rappellera également le rôle du Taleb, personnage religieux qui soigne la dépression de Louisa avec des paroles de bon sens mais aussi des pratiques superstitieuses. Cette persistance de traditions donne un aspect quelque peu mythique à la vision de l’Algérie offerte par le réalisateur, aspect souligné par les plans montrant la campagne méditerranéenne comme un paysage éternel, une terre originelle.
Mais cette vision est traversée par des problèmes très contemporains. L’Islam modéré pratiqué par les habitants du village est menacé par la dérive des islamistes. On analysera les séquences qui mettent en scène l’intolérance des jeunes gens appelés ici des « desespérados ». Ces adeptes de soda et de vichy- fraise agressent les joueurs de dominos au café et menacent d’égorger les vendeurs clandestins de bière. Ameur-Zaïmeche met en scène leur extrême violence mais montre aussi la détermination des villageois à se protéger. Il pointe le souci récurrent de défendre le pays sans faire appel aux Américains, d'éviter de tomber dans la situation de l’Irak. D’autres problèmes sont évoqués plus brièvement comme la corruption à laquelle Kamel est confronté lorsqu’il veut partir en Tunisie.
Le réalisateur porte par ailleurs un regard très critique sur la rigidité d’une structure patriarcale qui freine l’évolution des jeunes femmes.
La puissance des femmes
Le réalisateur célèbre la force des femmes.
Le personnage le plus attachant du film est sans doute Louisa. Kamel en tombe amoureux, elle est un peu son double. Comme lui écartelée entre deux cultures, elle pourrait être le symbole de l’Algérie qu’il observe et qui le séduit. Elle aussi porte sur son pays un regard décalé.

On découvre peu à peu son histoire. On la voit arriver chez sa mère au début du film avec son fils : on comprend qu’elle s’est disputée avec son mari. Elle est alors considérée comme le déshonneur de la famille. On apprend plus tard la raison du désaccord : Louisa veut devenir chanteuse de jazz, de blues précisément. Le réalisateur montre une jeune femme prise dans les impératifs contradictoires imposés aux femmes, jusqu’à en devenir folle. Son mari, qui se targue pourtant de modernisme, n’accepte pas ses choix et l’abandonne après lui avoir repris son fils. Son frère la roue de coups alors que c’est elle la victime de la séparation. Sa belle-mère la jette à la rue lorsqu’elle tente de rejoindre son foyer. Après une tentative de suicide, le seul endroit où elle retrouve la paix est un asile psychiatrique où la majorité des patients sont des femmes rendues folles, elles aussi, par l'intolérance de la société.
On rappellera la très belle séquence où, lors de la fête de l’hôpital, Louisa peut enfin chanter (magnifiquement) les chansons de Billie Holyday.
Mais Ameur-Zaïmeche montre aussi la force de vie des femmes. Dans le long plan séquence où il les filme en route vers la fête de la Zerda, elles avancent majestueusement, leurs longues robes colorées flottent au vent comme des bannières, elles portent de larges plateaux de nourriture qui leur donnent un air altier. La caméra capte le puissant mouvement de leur marche comme une tranquille détermination à aller de l’avant. Le réalisateur célèbre leur joie de vivre et leur sensualité : par exemple lorsque pour soigner Louisa elles vont se baigner dans la mer. Enfin il n’est pas indifférent que le médecin psychiatre qui reçoit Louisa à l’hôpital soit une vieille femme ferme mais attentive. Comme une mère elle permet le repos en conseillant la patience.
Une écriture subjective et poétique

Le film se place d’emblée sous le signe de la découverte et de l’observation. On rappellera la première séquence : un long travelling, pris de l’intérieur d’un taxi, qui remonte la rue principale de la petite ville. Le réalisateur nous invite à regarder avec lui autour de lui.
Parallèlement à l’histoire, se construit un portrait vivant du bled, avec des plans larges sur le paysage ou plus rapprochés sur des personnes anonymes : groupes de femmes, d’enfants... filmés pour eux-mêmes sans lien avec le scénario.
On signalera aussi l’importance de la bande-son, dans ces rues qui sont toujours peuplées, dans ce pays où les chantiers abondent. La rumeur de la ville révèle une vie toujours en mouvement en évolution.
L’image nous invite aussi à la réflexion. On notera l’importance des plans de coupe placés comme temps de pause où le regard semble chercher une réponse, des indices, face à une situation perturbante : des colombes s’envolent alors que Louisa sombre dans la dépression, une chèvre erre dans la rue entre des murs colorés alors que Kamel doute et perd patience... Ces plans deviennent souvent symboliques. Les images de fenêtres grillagées, de clôtures barbelées disent l’enfermement ou l’étouffement.
On s’attardera sur la séquence du voyage à la mer et les étonnants plans du rivage dominé par de grands bateaux, rouillés, échoués sur la plage. Ces navires abandonnés semblent refléter la nostalgie du passé, l’impossibilité d’un nouveau départ.
Ameur-Zaïmeche filme l’intensité de la vie, mais aussi la solitude, la souffrance ou le désarroi. Ces contrastes se retrouvent dans ses éclairages avec des couleurs lumineuses pour filmer la beauté du pays mais aussi des clairs-obscurs (comme dans la séquence où Kamel erre la nuit à travers la ville) ou des contre-jours (comme dans la scène finale). L’originalité du film réside dans cette écriture subjective, poétique et polysémique, qui sait transmettre la force des émotions.

Anne Henriot
Professeur de lettres

Le Caïman
Un film politique à visage humain

À travers la vie chaotique d’un producteur de cinéma raté, l’acteur-réalisateur Nanni Moretti nous livre une intéressante réflexion sur l’état moral de l’Italie d’aujourd’hui. Avec pour fil rouge la figure insaisissable et controversée, prédatrice et reptilienne de Silvio Berlusconi, ancien président du Conseil italien, homme d’affaires et chef de la coalition de droite Forza Italia. Un film politique certes, mais un film humain, très humain.

En fil rouge, la figure controversée de Berlusconi.
Pour Bruno Bonomo, producteur de films de série B, rien ne va plus. Sa nouvelle superproduction au budget ridicule peine à démarrer, sa société de cinéma est criblée de dettes, sa femme menace de le quitter, ses deux jeunes garçons souffrent en silence. Une partie du salut viendra pourtant d’une cinéaste débutante, Paola, qui lui remet un jour un scénario intitulé Le Caïman. Comprenant tardivement qu’il s’agit de Silvio Berlusconi, Bruno s’empresse alors de monter le film tout en s’interrogeant sur le moyen de représenter un tel personnage. Après la défection de l’acteur principal, c’est Nanni Moretti lui-même qui incarnera le « Cavaliere », sauvant ainsi le projet de Bruno. Lui qui fustigeait autrefois le cinéma politique recouvre, à l’écoute de cette « Italie d’opérette » selon le mot d’un de ses techniciens, dignité et conscience politique.

À voir au lycée en histoire pour l’Italie moderne, en classes audiovisuelles pour l’état du cinéma italien contemporain et en sciences politiques pour la question du « berlusconisme ».

Le Caïman
Un film de Nanni Moretti
Durée : 1 h 52 min
Sortie le 22 mai 2006
En savoir plus sur le site du film
www.caiman-lefilm.com/

Pistes pour la classe
Différentes strates narratives
Il convient par souci de lisibilité d’un film conçu comme un jeu de miroirs de décrypter soigneusement son architecture narrative. Parfaitement anecdotique au début du film, Le Caïman est d’abord un scénario racontant le parcours trouble de Silvio Berlusconi.
Parce que Bruno décide de s’investir à fond dans le projet, le scénario devient ensuite le sujet principal du film (film dans le film) avec son montage financier, sa recherche d’acteur, ses interrogations sur la mise en scène, etc.
Enfin, troisième degré narratif, Le Caïman produit par Bruno finit par être le film lui-même au moment où Nanni Moretti (qui n’est pas loin de jouer son propre rôle d’acteur-réalisateur) incarne Berlusconi dans un final hallucinant (le dernier quart d’heure) : condamné à sept ans de prison pour corruption, Berlusconi/Moretti en appelle ni plus ni moins à la vindicte populaire pour éliminer tous les juges du pays !
Silvio Berlusconi tel qu’en lui-même
La troublante confusion entre politique et spectacle.
D’autre part, et c’est là l’une des meilleures idées du film, le personnage de Berlusconi apparaît sous diverses figures, comme si ce champion de la communication, manipulateur cynique selon les uns, personnage charismatique selon les autres, était un être protéiforme impossible à cerner. Pas moins de trois acteurs lui prêtent leurs traits tandis que Berlusconi lui-même est présent à travers des images d’archives. Voir notamment celles où, prenant la présidence du Conseil de l’Europe, il apostrophe l’eurodéputé allemand Martin Schulz pour l’inviter ironiquement à jouer le rôle du kapo dans un film italien en préparation sur la déportation !

On soulignera les réactions d’incrédulité de Bruno face aux autres dérapages médiatiques et au système arrogant développé par Berlusconi à travers certaines apparitions télévisées que lui montre Paola.
On relèvera la troublante confusion régnant entre politique et spectacle télévisé (faire le lien avec la présence d’hommes politiques français dans des émissions de divertissement ou de politique-spectacle : quels buts ? quels impacts ?).
On analysera encore l’important relief que prennent ces images filtrées du flot d’informations, extraites de leur contexte télévisuel (propre à la banalisation des propos) et ici enchâssées dans une intrigue cinématographique à charge.
À signaler : Silvio Berlusconi a été président du Conseil italien de mai à décembre 1994. Puis, après une série de scandales (fraudes fiscales, corruption, abus de bien sociaux...), il a occupé une nouvelle fois ce poste de juin 2001 à avril 2006, date à laquelle il a perdu les élections législatives face à l’Union, la coalition de centre gauche conduite par Romano Prodi.
Trois acteurs, trois avatars du « Caïman »
Nanni Moretti incarne le troisième Caïman.
Figure tutélaire qui va hanter tout le film, le premier acteur à incarner Berlusconi (Elio di Capitani, frappant de ressemblance) sort tout droit de l’imaginaire de Bruno quand ce dernier se penche sérieusement sur la lecture du scénario de Paola. On assiste alors à une scène onirique : Berlusconi est seul dans un bureau moderne. Soudain, le plafond s’effondre et une valise pleine de milliards de lires tombe et s’ouvre sur son bureau. Pour symbolique (et comique) qu’il soit, ce moment-embrayeur du récit va désormais constituer un des principaux fils conducteurs du Caïman : tout cet argent, d’où vient-il ? On signalera que la lumière n’a jamais été faite officiellement sur l’origine des capitaux colossaux de l’homme d’affaires transalpin.

Sans rien savoir du Caïman, Bruno pense instinctivement à Berlusconi durant sa lecture. Tout aussi intuitivement, Bruno trouve un certain pouvoir de séduction à cet aventurier hâbleur aux dents longues. S’il met un certain temps à faire le lien entre le Caïman et Silvio Berlusconi, c’est en homme déçu par la politique qui a parfaitement intégré la présence douteuse de Berlusconi dans le paysage social et l’univers médiatique. Il est devenu indifférent sinon insensible à ses « coups » comme la plupart des Italiens (leitmotiv critique du film).
 
Le deuxième avatar du « Cavaliere » (Michele Placido) propose « d’ajouter une dose d’humanité » à son personnage qu’il trouve trop « cruel ». On s’interrogera sur les raisons profondes qui poussent finalement le comédien à refuser le rôle : pressions ou autocensure ? À travers le comportement d’abord consensuel puis franchement lâche de l’acteur, Moretti entend stigmatiser la démission collective de l’Italie (ses compatriotes en général et les partis de gauche en particulier).
Le troisième Caïman sera finalement incarné par Nanni Moretti qui en avait d’abord refusé l’idée, prétextant vouloir réaliser une comédie tout en déclarant que « les films politiques ennuient le public » (Moretti joue évidemment ici la dénégation politique qu’il reproche tant aux Italiens).
Avec Nanni Moretti dans le rôle-titre, le ton change radicalement pour passer du double registre dramatique (Bruno et sa famille) et comique (la conception du Caïman) au traitement tragi-comique. En effet, la mise en scène devient austère, le jeu de Moretti se veut martial. Condamné à une peine d’emprisonnement, Berlusconi/Moretti jette l’anathème sur les juges qu’il juge « anthropologiquement différents du reste de la race humaine, mentalement dérangés, [ayant] des problèmes psychiques... » (du Berlusconi dans le texte !).
On aura soin de commenter l’image finale du film, annonciatrice d’une insurrection civile, où l’on voit une foule en colère lapider les juges de Berlusconi pour ensuite incendier le palais de justice d’où ils sortaient.
Un film politique à visage humain
Les déboires professionnels et privés de Bruno, le producteur, forment la trame narrative.
Tout en s’interrogeant sur la notion de film politique (genre qu’il dénigre au passage) et sur sa propre raison d’être (« Tout le monde sait ça », « Le public n’a pas attendu ce film », vraies-fausses autocritiques qui désamorcent préalablement les attaques), Le Caïman s’impose comme un grand film politique. Non parce qu’il dresse un portrait au vitriol d’un dirigeant dont les pratiques apparaissent pour le moins contestables, mais pour des raisons purement dramaturgiques. En effet, au lieu de tordre le récit et de l’inféoder au discours ou message politique (contrainte courante du genre dans les années 1960-1970), c’est ici la chose politique qui suit la ligne directrice tracée par les déceptions et trahisons de l’infortuné Bruno. Ce n'est pas Berlusconi le moteur dramatique du film, mais bien Bruno le producteur, le mari, le père, l’homme. Ainsi le désastre de la vie de l’un (Bruno) s’avère-t-il être en filigrane la conséquence de la réussite de l’autre (Berlusconi).

Mais l’échec matrimonial devient aussi le contrepoint narratif de la trahison politique dont Bruno est victime et dont il prend peu à peu conscience (on rappellera qu’il a voté pour Berlusconi). Cette mise en abyme dialectique fait de ce film politique, très engagé, une œuvre profondément humaine, qui scène après scène, dresse le portrait – l’âme – d’une Italie flouée, anesthésiée, passive après une douzaine d’années de « berlusconisme » hyperactif (populisme et ultralibéralisme). Modèle de l’honnête citoyen italien, Bruno Bonomo est un homme fondamentalement bon, simplement égaré dans son propre pays, sa propre vie, son propre film. Aussi Nanni Moretti fait-il avec son Caïman une nouvelle fois le rêve de réconcilier les Italiens avec la chose publique, le couple, le cinéma, la vérité. Avec eux-mêmes.
 
Philippe Leclercq
Professeur de lettres


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