Quoi de neuf ? Victor Hugo !
Entretien avec Jean-Pierre Siméon 
dossier mis en ligne le 8 mars 2002
 
Quoi de neuf ? Victor Hugo !
Victor Hugo et les poètes contemporains
Entretien avec Jean-Pierre Siméon
En classe
Textes et extraits sonores
 
 
Jean-Pierre Siméon est le directeur artistique du Printemps des poètes. Il enseigne également à l'IUFM d'Auvergne. À l'origine, avec André Velter, du CD « Quoi de neuf ? Victor Hugo ! », il en explique ici la genèse et les objectifs : montrer la modernité de Victor Hugo et l'écho entre poésie du patrimoine et poésie d'aujourd'hui.

Pourquoi confronter Victor Hugo avec des poètes d'aujourd'hui ?
Le but poursuivi est double. Il est de montrer la modernité de Victor Hugo et l'intérêt que les poètes d'aujourd'hui lui portent. En cela, nous voulons nous opposer aux préjugés selon lesquels il y aurait cassure entre la poésie contemporaine et celle du patrimoine. Il n'en est rien. Les poètes d'aujourd'hui sont tous de grands lecteurs de poésie classique dont Hugo est évidemment l'emblème.
Or, il est important que les jeunes sachent que l'on ne fait pas de poésie sans mémoire. Pour introduire une rupture, un travail de création doit avoir investi une tradition.
Les surréalistes et les dadaïstes, par exemple, ont provoqué une fracture dans l'art, tout en étant de grands connaisseurs de la poésie classique.
Quant à la modernité de Hugo, elle est mal connue. Son ¢uvre est pourtant souvent impertinente sur le ton et insolente dans la forme. On peut lire dans Hugo des recherches formelles qui rejoignent les préoccupations du XXe siècle et même de ce début du XXIe. Par ailleurs, la poésie engagée de Hugo annonce la poésie engagée du XXe siècle.

Quelle méthode avez-vous suivie pour concevoir ce CD ?
Elle est simple. On a pressenti des auteurs, représentatifs des diverses tonalités de la poésie d'aujourd'hui. On a leur a demandé s'ils se sentaient des affinités avec Hugo. S'ils répondaient positivement, on leur proposait d'écrire un texte ou d'en trouver un, dans leur ¢uvre, qui soit en résonance avec un écrit de Victor Hugo. Très peu ont refusé. Au final, la moitié des poèmes sont des inédits, écrits en correspondance à un poème de Hugo, choisi par les auteurs eux-mêmes.

De quelle nature peuvent être ces correspondances ?
Elles peuvent porter sur le thème comme sur la forme, les rythmes, les sonorités.
Chacun, en écoutant les poèmes ou en les lisant, les trouvera de lui-même. Mais je préférerais parler de résonance car il ne s'agit pas de correspondances au sens littéral du terme mais plus d'une ombre portée, d'un dialogue avec le texte de Hugo. Il nous importait surtout de montrer l'écho qu'il peut y avoir de la grande poésie du XIXe à l'écriture du XXIe siècle.
Ce CD veut faire ¢uvre de création et non de démonstration. Il implique donc la surprise, l'étonnement, l'irrégularité. Un travail démonstratif aurait supposé des textes qui se répondent vraiment.

Un couple de poèmes vous plaît-il particulièrement ?
Non. Chacun a son intérêt. C'est très subjectif, la lecture des poèmes.
Mais on peut remarquer des cheminements extrêmement différents. Un rapport très juste, quant au propos, lie ainsi les textes de Hugo et de Jean-Marie Barnaud. On sent bien qu'ils parlent de la même chose. On voit presque les mêmes images. Or Barnaud, ayant choisi ce texte dans son ¢uvre, ne pensait pas à Hugo au moment de sa rédaction. On a là une vraie correspondance plus qu'une résonance.
En revanche, pour Andrée Chédid, la démarche est tout autre. Elle relit Hugo, tombe sur le texte qui parle du poète et constate son désaccord avec Hugo. Et de nous livrer sa propre vision du poète.

L'usage en classe de ce CD ne va pas vraiment de soi...
Ce CD fait en effet partie des outils problématiques. Il oblige les enseignants à se poser des questions sur le répertoire qu'ils proposent aux élèves et donc sur leur propre regard sur la poésie. En effet, si l'on met en cause ce répertoire, on met en cause la représentation de la poésie. On est alors amené à s'interroger : Qu'est-ce que la poésie ? À quoi ça sert ? Que sont capables de lire les élèves ? Pourquoi leur en fait-on lire ? Pour leur dire quelque chose ? Pour qu'ils se constituent une culture ?
Soulever ces questions, c'est agir en formateur, reconsidérer la pédagogie de la poésie.
Cet outil peut certes déconcerter. Mais « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience », disait René Char. Je suis pour une pédagogie du trouble.
Cela dit, à chacun de s'emparer de ce CD comme il peut, comme il veut, en en inventant les usages.

Cette pédagogie du trouble est-elle une réponse à la question : « Pourquoi la poésie » ?
Pour moi, la poésie est effectivement le lieu d'un questionnement perpétuel. C'est une leçon d'inquiétude, d'« intranquillité » disait Pessoa, le lieu d'éveil d'une conscience insomniaque. Or cela ne se fait que dans le doute, l'hypothèse. La poésie n'est jamais une réponse à un problème d'existence, mais sa formulation.
Et quand elle met en cause la langue, elle met en cause notre appréhension du réel et montre comment, en disant le réel, on le transforme.
Un questionnement qui est vrai dès la maternelle.

Mais n'est-ce pas là une démarche par trop exigeante ?
J'aime suffisamment la poésie pour être exigeant. Je sais aussi que cela bouscule les habitudes et que les enseignants ont beaucoup d'autres choses à gérer. Mais je crois en la pertinence de la poésie qui permet de construire des consciences. On en a besoin. Même et surtout avec les élèves les plus en difficulté qui sont souvent, d'ailleurs, les plus accessibles à la poésie contemporaine. Tout simplement parce qu'ils sont moins dans les normes, plus libres que les bons élèves qui restent, eux, davantage accrochés à des représentations classiques.

Propos recueillis par Sylvie Fumel et Isabelle Sébert

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