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Indigènes
Des images pour le dire
Un destin héroïque, une mémoire occultée
Qui sont-« ils » ?
Debbouze, Nacéri, Bouajila ou Zem sont autant de patronymes, présents dans les archives du ministère de la Défense, qui ne seront bientôt plus seulement ceux d’acteurs connus mais ceux enfin reconnus de soldats morts pour la France. Car leurs petits-fils, fortement impliqués dans le projet du film, entendent honorer leur mémoire et être les passeurs d’une page occultée de l’histoire de France. Des personnages contrastés
Saïd est un gardien de chèvre analphabète, autant désireux de servir la France que de fuir sa misère. Voltigeur choqué par la violence des combats, il développe une relation privilégiée avec son sergent à qui il sert d’aide de camp et en qui il trouve une seconde famille. Cette complicité lui attire les railleries de ses camarades. Yassir, seul Marocain de la bande, est un mercenaire qui s’est enrôlé pour s’enrichir avec son frère Larbi qu’il entend bien marier. Il dépouille les cadavres et revend le fruit de son butin aux Français. Il est cependant doué d’une morale religieuse et, délesté de son égoïsme, finit par se comporter en héros comme les autres. Aucun esprit de revanche ne l’anime quand il évoque la « pacification » qui a « massacré » sa famille. Abdelkader, lui, est obnubilé par la reconnaissance et l’ascension sociale. Animé par un idéal de liberté et d’égalité, cet homme éduqué est indigné par le racisme et la discrimination dont sont victimes les « bougnoules » par rapport aux soldats français de souche. Son personnage s’inspire d’Ahmed Ben Bella, sous-officier des Forces françaises libres, dont l’engagement dans le mouvement nationaliste algérien fut certainement nourri par l’injustice de l’État français à l’égard de ses camarades indigènes. Messaoud, enfin, a une vision idéalisée de la France. Joli cœur, il s’énamoure d’une Marseillaise avec qui il ne pourra jamais correspondre, leurs lettres étant interceptées par la censure militaire. Tireur d’élite, il est néanmoins prêt à déserter pour elle. Tous les quatre se retrouvent sous les ordres du sergent-chef Martinez. D’abord caricatural, son personnage entretient des relations ambiguës avec ses « hommes » en raison de ses origines pieds-noirs qui le déchirent. Fils d’une Algérienne et d’un pied-noir, il renie son ascendance maternelle et affiche vite ses limites dans la fraternité qui le lie à eux. La reconstitution historique
Cette « mise en cinéma » passe par un compte rendu historique et un rendu des comptes humains. La dramaturgie linéaire du film suit donc la trajectoire de la piétaille indigène sans cesse envoyée en première ligne et toujours méprisée par l’état-major à l’heure de la grande rencontre avec la courbe de l’histoire. Leur point d’intersection : les faits d’armes de la libération de l’Italie (Monte Cassino, début 1944), de la Provence (Marseille, août 1944), de la vallée du Rhône (octobre 1944), des Vosges et de l’Alsace (novembre 1944) que le film nous montre avec une modestie d’effets pyrotechniques. Pour la scène de la prise du piton rocheux en Italie, le réalisateur s’est éloigné d’une mise en scène spectaculaire pour souligner le chaos et les conséquences du combat sur les hommes. L’action est filmée de l’intérieur avec variation de points de vue (cœur de la bataille/position élevée de l’état-major) permettant de visualiser correctement les différentes étapes du combat. À côté des grandes scènes de guerre, de nombreuses séquences nous invitent à partager la vie des soldats indigènes et le sort odieux que leur a réservé l’armée. L’épreuve de la guerre
Le moment de bravoure du film est celui où les quatre soldats se hissent au rang de héros en défendant seuls leur position face à une troupe d’Allemands dans un village alsacien. La mise en scène donne une idée précise de la géographie de l’embuscade en découpant l’espace du lieu. Les trois positions hautes, Messaoud au milieu, participent de l’effet de surprise qui donne l’avantage aux tirailleurs. Cependant, la dramaturgie procède à un renversement du rapport de forces avec l’entrée en scène des renforts allemands. La prise de conscience de la mort passe sur les visages terrorisés des tirailleurs. L’attente et le suspense explosent enfin dans un déchaînement de violence au cours duquel la mort de Messaoud est filmée à distance. « Alsace, 60 ans plus tard » : l’épilogue arrive en contrepoint critique de cet acte d’héroïsme et renverse le pathos en suivant Abdelkader, l’unique survivant, dans un foyer pour immigrés. Le message inscrit sur l’écran – pensions et retraites des anciens combattants indigènes gelées à partir de 1959 – coïncide avec les intentions politiques de Rachid Bouchareb qui entend aussi faire de son film un aide-mémoire concernant l’absence de loyauté de la France envers ces hommes. Le devoir de mémoire se trouve alors assorti d’une invitation à un sérieux examen de conscience du pays. Philippe Leclercq
« Cinédoc » (PDF, 335 ko), supplément à TDC, n° 920, du 15 septembre 2006.
Entretien avec le réalisateur
À la rencontre de ceux qui ont vécu cette période
Je souhaitais faire un film et non un documentaire. Le cinéma doit tenir compte du spectateur, il doit avoir une dimension qui dépasse le contexte historique pour plonger au cœur de l’humain. Même dans la plus grande des scènes de batailles, mon objectif était de rester au plus près des personnages. Il nous a fallu vingt-cinq versions pour arriver à dépasser l’histoire et nous concentrer sur la matière humaine, sur les petits détails du quotidien qui restituent la vie mieux que tous les discours. Le tournage Avant le tournage, nous avons storyboardé les 900 plans du scénario pendant plus de quatre mois. Le tournage a duré 18 semaines et s’est déroulé à Ouarzazate, Agadir pour les scènes de bateau, à Beaucaire et Tarascon pour les scènes de la Libération, puis dans les Vosges et à la frontière Alsace-Lorraine. Les scènes de montagnes enneigées censées se dérouler dans les Vosges ont été tournées au Maroc. Ce film parle de leurs ancêtres Il s’est produit quelque chose de très fort avec les soldats marocains qui assuraient la figuration pendant la partie tournée à Ouarzazate. Tous les matins, ils étaient d’un enthousiasme remarquable. Ils me disaient : « On a tourné avec d’autres, mais avec toi, on sait pourquoi on court. » Simplement parce que ce film parle de leurs ancêtres, de leur histoire avec la France et d’une période qui a profondément marqué leur histoire. Certains venaient avec le portrait de leur père qui avait fait la seconde guerre mondiale. L’un de ceux qui avaient combattu dans le village me montrait ses photos, les lettres qu’il avait adressées au gouvernement et qui étaient restées sans réponse. Nous avons été accueillis, sollicités pour des débats avec les Français, les Maghrébins, les Africains qui parlaient du sujet, du film, de ce qu’avaient vécu leurs parents. Nous avons compris qu’il était vraiment temps de raconter cette histoire, de donner une image à tout ce qui a été si souvent tu. Ils ont été des héros, accueillis à bras ouverts L’histoire de ces hommes et leur relation à la France ne commence pas à partir des années 1960. Bien avant, ils sont venus, ils ont libéré la France, ils ont été des héros aimés, accueillis à bras ouverts ! C’est pourquoi l’attitude qui a suivi jusqu’à aujourd’hui leur paraît d’autant plus bizarre. Que leurs enfants et petits-enfants aient de telles difficultés les choque. Ils le vivent plus comme une histoire d’amour malheureuse, une trahison sentimentale. Le basculement est intervenu dans les années 1960. Et pourtant, malgré la dégradation de leur image, malgré les rejets, leurs pensions de combattants non versées, ils n’ont aucune haine, aucun esprit de revanche. S’il fallait le refaire, ils le referaient. Extrait du dossier de presse
Les comédiens parlent du film et de leurs personnages Saïd par Jamel Debbouze
Je connaissais mal la réalité de l’engagement des « Indigènes » pendant la seconde guerre mondiale. Comme pour toutes les jeunes générations, c’est un aspect qui a été occulté. C’est Rachid (Bouchareb) qui m’a montré le certificat du ministère de la Défense Nationale attestant de l’engagement de mon grand-père, Saïd Debbouze, dans le 7e bataillon du deuxième régiment. On ne m’en avait jamais vraiment parlé dans ma famille, sauf un peu ma mère et ma grand-mère, qui savait seulement que son mari était parti se battre. J’ai été agréablement surpris de voir à quel point tout ce que j’avais toujours cru était vrai. Savoir que mon grand-père avait été tirailleur et s’était battu pour la Mère Patrie renforçait encore un sentiment profond que j’ai toujours eu en moi. Ce pays est le mien, je suis un enfant de la France. Il n’est pas question d’autre chose que d’être en paix, à sa place, en sachant qui on est, d’où l’on vient, et d’en finir une fois pour toutes avec ce sentiment détestable qui, parfois relayé par les institutions, essaie de vous faire croire que vous êtes un étranger. Cette impression bizarre de se sentir étranger chez soi est schizophrénique. Après ce film, beaucoup seront tranquillisés, ils sauront qu’ils sont à la maison ! Ce film ne va rien exacerber, il va apaiser, simplement parce qu’il dit. Nos parents ne se sont jamais sentis tranquilles. Aujourd’hui, les gens de ma génération, issus de la même histoire que la mienne, sauront qu’ils sont chez eux et que leur avenir est là ! (...) Au-delà des motivations personnelles, il y avait aussi un magnifique personnage à défendre, à faire exister. Saïd est introverti. Sa mère a beaucoup d’importance pour lui et c’est un point que nous avons en commun. Sans la foi qu’avait la mienne en moi, je n’aurais jamais réussi. Lui par contre, se sent un peu étouffé par cette femme qui le surprotège. Pour lui, l’engagement est aussi une façon d’aller voir ailleurs, d’avoir une chance de devenir libre. Saïd n’a jamais décidé. Il a le respect de tout. Sa relation avec le sergent Martinez va faire de lui un homme. Paradoxalement, tout en étant le plus fragile et le plus innocent, Saïd est certainement le plus libre de la bande. Il vit au contact des gens, sans attaches et sans grands discours... Yassir par Samy Nacéri
À mes yeux, Indigènes est d’abord une histoire d’hommes, venus se battre pour des raisons différentes mais tous avec loyauté. Ce sont des parcours, des destins qui s’inscrivent dans une page d’Histoire qui n’a pas souvent été racontée. En les suivant, on découvre une réalité humaine et historique vraiment forte qui interpelle toujours de nos jours. Yassir, c’est un goumier, un mercenaire. Ils n’étaient pas engagés mais payés chaque soir, s’ils avaient survécu à la journée... Yassir s’est enrôlé pour gagner de l’argent et payer un beau mariage à son petit frère, avec qui il est venu combattre. C’est quelqu’un de simple avec du bon sens, un bon fond. Il pense très peu à lui-même et existe surtout pour protéger son frère. Au début du film, c’est un personnage à part qui ne se mélange pas aux autres... jusqu’à ce que Yassir perde celui pour qui il est venu. Lorsqu’il n’a plus rien à quoi se raccrocher, il choisit de rester fidèle à ceux de son équipe, et il ira jusqu’au bout. (...) À chaque scène, le film me renvoyait à une réalité. Ma mère est française et mon père algérien. L’un de mes grands-parents a certainement combattu pour la France, mais cette histoire me concerne d’abord en tant qu’homme. À l’école, on m’a toujours appris que des Anglais, des Écossais, des Américains, des Irlandais étaient venus libérer la France. Jamais on ne m’a parlé des Arabes, des Blacks et des Pieds-Noirs ! Je trouve nécessaire de le dire. Ce film est une leçon, même s’il ne cherche pas à en donner. Ce n’est pas un film contre qui que ce soit, c’est un film pour la mémoire et l’honneur de ceux à qui nous devons aussi notre liberté. Messaoud par Roschdy Zem
Messaoud n’aime pas la vie limitée qu’il mène en Algérie et a une vision très idéalisée de la France, qu’il est fier d’aller défendre. Il part peut-être avec le désir non avoué de s’y installer, car son engagement n’est pour lui qu’une étape, le seul moyen d’échapper à sa misère. C’est sans doute le plus sentimental du groupe, c’est le seul qui aura une histoire d’amour, une relation pure et sincère qui permet aussi d’aborder les rapports entre les tirailleurs et la population française. Des notes interdisant tout contact - et donc tout mariage - entre les indigènes et les Français circulaient alors au sein de l’armée. Le personnage est né d’une composition associant tous les documents historiques que nous a donnés Rachid (Bouchareb) et un travail sur l’attitude, la façon de parler, le comportement de ces Maghrébins qui ne sont pas les mêmes que les nôtres, nous, la deuxième génération. (...) Ce film n’est pas une fiction quelconque. Rachid Bouchareb était beaucoup plus dans la réflexion, avec le désir d’obtenir le maximum pour chaque scène... Indigènes est un film humble qui souhaite simplement que les gens sachent et se souviennent. Abdelkader par Sami Bouajila
Indigènes ne donne pas de leçon, il parle simplement, humainement, de quelque chose qui n’est pas dit. Il faut que ce film trouve sa juste place, c’est une nécessité qui n’a rien à voir avec «Nous - vous - eux... ». Il est simplement temps de savoir, pour réunir, pour apaiser. Lorsque j’ai découvert le scénario, j’ai été sensible à l’histoire de ces individus. Rachid (Bouchareb) a eu la bonne idée de ne pas en faire des héros. Ils sont là, chacun avec ses motivations. Ils ont peur, ils espèrent, ils sont tous venus pour aider la France et gagner quelque chose. Abdelkader, mon personnage, est un jeune homme intègre. Il croit aux valeurs de la France. Il cherche une reconnaissance. De ses désillusions naîtront une conscience, une rébellion. Il ne comprend pas que des hommes combattant pour la même cause, risquant leur vie face aux mêmes balles, ne puissent pas avoir les mêmes droits. Ce n’est pas une prise de position politique, c’est la constatation d’un état de fait qu’il vit tous les jours. Eux n’ont pas droit aux tomates, eux n’ont pas droit aux permissions, ni même aux chaussures. Abdelkader vit tout cela avec dépit, mais il ne lâche pas prise, il ne déserte pas, il prend le manuel militaire, prend la France au mot et se montre loyal dans son engagement envers elle. (...) C’est un individu clair, sans ambiguïté, et c’est pourtant celui qui a les relations les plus complexes. Il pourrait devenir chef mais reste encore subalterne. Il doit trouver sa place, se l’approprier. Lui sait qu’il n’y a rien à trouver en rentrant au bled. Tout se joue maintenant, seul un engagement complet pourra donner quelque chose. Je suis certain que beaucoup ont dû se dire cela à l’époque. (...) Je suis allé dans un foyer d’anciens combattants marocains à Bordeaux. Vous pouviez prendre n’importe lequel d’entre eux, il avait des choses à raconter qui n’ont rien à envier au film ! Ils sont là avec leurs soixante ans de vie, et on les regarde comme des immigrés. Ils sont d’une dignité absolue, ils ne demandent rien. Ils ne se plaignent pas, ne se lamentent pas. Ils sont le fruit de l’Histoire. J’aurais pu y rencontrer Abdelkader. (...) Pour nous, il sera difficile d’oublier ces hommes et leur histoire. Je crois que pour le public aussi. Il est temps, parce qu’ils ont été oubliés trop longtemps. Repères : l'affiche du film Un manifeste des intentions du metteur en scène
Cette image s’affiche donc comme un manifeste des intentions du metteur en scène qui n’a jamais recherché le sensationnel pour montrer le courage des tirailleurs. Ils « sont là », posant simplement dans leur tenue de combat. Pour la postérité. Pour donner un visage aux inconnus oubliés. La force ontologique de l’image les fait désormais exister. Yassir porte sa djellaba de goumier, les trois autres leur uniforme de tirailleur. Cette tenue qu’ils ont endossée volontairement est celle-là même qui a fait d’eux des acteurs d’un combat français qui est devenu le leur. Avec elle, ils ont acquis une légitimité identitaire en dressant leur corps que l’on voit ici contre la barbarie nazie. Mais les regards de ces visages marqués par la guerre nous fixent, nous observent, nous surveillent. Ils nous intiment en silence, mais avec intensité, de ne pas les oublier. Ils nous invitent à nous regarder et à nous livrer à un examen de conscience non seulement sur le passé mais aussi sur la manière dont le pays les regarde aujourd’hui. |
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