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L'exception Potter : avoir illustré elle-même ses textes
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Beatrix Potter est un des plus célèbres auteurs de livres pour enfants. Une notoriété qu’elle a dû conquérir en dépit des contraintes imposées aux femmes de son époque. Laurent Bury, spécialiste de la littérature britannique du XIXe siècle, dresse le panorama de la production écrite pour la jeunesse au tournant du XXe siècle et précise l’originalité de Beatrix Potter dans la littérature de son époque.
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À la fin du XIXe siècle, y avait-il une grande production de littérature pour la jeunesse en Angleterre ? Depuis le XVIIe siècle, il existait des ouvrages écrits pour les enfants, mais dont le but était principalement l’instruction et l’édification, rarement le plaisir. C’est vers le milieu du XIXe siècle que le livre pour enfants est devenu une véritable industrie, un « créneau » commercial que les éditeurs ont décidé d’exploiter en proposant des ouvrages illustrés, publiés en fin d’année afin de pouvoir être offerts comme cadeaux de Noël. Le chef-d’œuvre du genre reste incontestablement Alice au pays des merveilles, publié en novembre 1865. Encouragé par l’immense succès de ce livre, Lewis Carroll récidive quelques années plus tard en donnant une suite aux aventures d’Alice : De l’autre côté du miroir, paru pour Noël 1871. À la fin du XIXe siècle, bien d’autres auteurs se sont spécialisés dans les livres pour enfants, mais leur production n’a pas réellement survécu.
L’illustration était-elle courante, à l’époque, dans les livres pour enfants ? L’illustration était considérée comme une composante essentielle des livres destinés au jeune public. C’est la présence d’images plus ou moins nombreuses qui permettait d’ailleurs de déterminer à quelle tranche d’âge le livre s’adressait. Plus il était illustré, plus il était destiné aux petits.
Pensez-vous que Beatrix Potter a innové en matière éditoriale ? Ce qui rend Beatrix Potter exceptionnelle, c’est d’abord qu’elle ait elle-même illustré ses textes. Dans les années 1880, Kate Greenaway (1846-1901) connut un grand succès en tant que dessinatrice, mais elle n’était que rarement l’auteur des textes qu’elle illustrait. Lewis Carroll avait initialement dessiné ses propres illustrations pour Alice au pays des merveilles, mais il était bien conscient de ses limites artistiques et, comme beaucoup d’autres écrivains pour enfants, il dut accepter l’illustrateur imposé par son éditeur. Beatrix Potter, elle, avait d’emblée conçu une formule lui permettant d’être seul maître à bord, puisqu’elle contrôlait à la fois l’image et le texte. Elle dut évidemment négocier avec son éditeur, mais elle réussit à imposer un certain nombre de caractéristiques originales, notamment le format choisi, petit et maniable pour ses jeunes lecteurs. Son originalité tient peut-être aussi au fait de s’adresse à de très jeunes enfants, avec des histoires très simples.
Beatrix Potter est-elle une femme victorienne ? Historiquement, Beatrix Potter appartient à l’époque victorienne puisqu’elle est née en 1866, soit à peu près au milieu du règne de la reine Victoria (1837 à 1901). En même temps, il faut bien reconnaître que le qualificatif « victorien » est très élastique, car l’Angleterre a beaucoup changé entre la première moitié du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Les années 1890, au cours desquelles Beatrix Potter a commencé sa carrière d’illustratrice, sont chronologiquement plus proches de l’esprit de la « Belle Époque » : le style décadent, le théâtre et la fiction d’Oscar Wilde, les « New Women », pionnières de la libération de la femme dont la principale revendication était de pouvoir travailler… Beatrix Potter avouait avoir été très influencée par les préraphaélites, un groupe d’artistes anglais qui s’étaient réunis en 1848 et qui prônaient un réalisme quasi photographique en peinture.
Est-elle un écrivain victorien ? On pourrait dire qu’elle reste victorienne dans la mesure où ses récits sont porteurs d’une morale, notamment le premier d’entre eux qui lui a valu la célébrité : fatigué, trempé, victime d’une indigestion, Pierre Lapin est puni pour avoir désobéi à sa mère et pour avoir été trop gourmand, alors que ses frères et sœurs, qui ont été sages, ont droit à un bon repas. Mais elle a créé beaucoup de personnages impertinents qui ne sont pas châtiés malgré leur insolence, comme Noisette l’écureuil, par exemple, ou les deux vilaines souris qui détruisent toute la maison des poupées mais s’en sortent bien à la fin de l’histoire. On peut aussi lire l’éloge de certaines qualités comme l’économie domestique : les écureuils prudents font leurs provisions de noisettes pour l’hiver !
Qu'est-ce qui distingue l'anthropomorphisme de Lewis Caroll de celui de Beatrix Potter ? Dans Alice au pays des merveilles, les animaux ressemblent beaucoup à des hommes, dans leur façon d’agir, de parler, de raisonner. Finalement, Alice est une enfant dans un monde d’adultes. Les superbes illustrations de John Tenniel, qui ont grandement contribué au succès des livres de Lewis Carroll, accentuent encore cette caractéristique : certains personnages ont moins l’air d’animaux déguisés que d’humains portant un masque d’animal. Chez Beatrix Potter, c’est différent : on sent qu’elle a observé de près toutes les « petites bêtes » qu’elle dessine. Pourtant, elle leur fait porter des habits, utiliser des objets, des meubles, etc. Quant à ses personnages, ils restent, au contraire, des animaux d’Alice au pays des merveilles, très enfantins.
Que sait-on de l’éducation des enfants à l’époque victorienne ? Dans la haute société, les enfants étaient généralement séparés de leurs parents, ils vivaient leurs premières années dans une pièce qui leur était réservée, la nursery, et passaient plus de temps avec leur gouvernante qu’avec leur mère ou surtout avec leur père. Ils étaient ensuite envoyés dans des pensionnats, parfois à l’étranger.
Les enfants anglais lisaient-ils beaucoup à l’époque ? Il est difficile de parler des « enfants anglais » comme s’ils formaient un bloc. Tout dépendait de la classe sociale : tous les parents n’avaient pas les moyens d’offrir des livres à leurs enfants, même si l’accès à la lecture s’est démocratisé au cours du XIXe siècle, avec la multiplication des bibliothèques de prêt et l’abaissement du prix du livre (au détriment de la qualité des illustrations, hélas). Ce sont donc vraisemblablement plutôt les enfants de la classe moyenne et de la haute société qui lisaient les livres de Beatrix Potter.
Laurent Bury est maître de conférences à l’université Paris-IV-Sorbonne, auteur de Civilisation britannique au XIXe siècle (Hachette Université, 2001) et traducteur, entre autres, de biographies de Lewis Carroll et de Virginia Woolf.
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