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Etude d'un genre : la biographie filmée
Si l’on accède, grâce à l’internet, à une banque de données cinématographiques américaine et que l’on saisit le mot « biopic » (diminutif anglais de « biographical picture », film biographique), le résultat de la recherche est de 6 266 films ! C’est peu dire que les biographies filmées sont prolixes. Mais de quoi ce « genre », dont relève Miss Potter, est-il fait ?
Qu’est-ce qu’une biographie filmée ?
Une biographie filmée raconte la vie d’un personnage réel et généralement célèbre, ou des épisodes importants de sa vie. Le réalisateur peut choisir de raconter l’histoire du personnage, « du berceau à la tombe », ou bien de se focaliser sur une partie de sa vie, les années d’apprentissage par exemple, où le spectateur est témoin d’un destin qui se forge. Afin d’ancrer le film dans la réalité, le réalisateur mentionne des dates, des lieux et des états civils réels. En général, l’acteur qui doit incarner le personnage est lui-même célèbre. Afin d’instaurer un pacte de lecture explicite avec le public, le titre du film peut être éponyme : Jeanne d’Arc, Ivan le Terrible, Gandhi, Van Gogh, Miss Potter… Le titre peut être aussi une périphrase : Raging Bull, Ivre de femmes et de peinture, Le Promeneur du Champ-de-Mars… Enfin, le titre peut être un surnom ou un diminutif connu, Gentleman Jim, Amadeus, Bird, Ali, La Môme…
Activité : situer le film Miss Potter dans une des sous-catégories de la biographie filmée rappelées ici.
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La biographie filmée à Hollywood
Le premier film biographique qui eut un grand succès est La Reine Elisabeth, réalisé en France en 1912 et interprété par la grande Sarah Bernhardt. Ce film avait pour ambition d’être « un film d’art », c’est-à-dire de traiter d’un « grand et noble sujet » ou, en l’espèce, d’un grand personnage. Dans ce même esprit, deux autres films français ont vu le jour : Napoléon, réalisé en 1927 par Abel Gance et La Passion de Jeanne d’Arc, de Carl Th. Dreyer, en 1928. Mais c’est avec l’avènement du parlant que maintes biographies filmées seront produites aux États-Unis. En reprenant la formule initiée par Sarah Bernhardt, les studios hollywoodiens ont fait incarner des personnages illustres par des acteurs et des actrices célèbres. Le star system, à son apogée en 1930, donne des rôles d’envergure à de grands noms du cinéma : La Reine Christine pour Greta Garbo, en 1933, L’Impératrice rouge pour Marlene Dietrich en 1934, Vers sa destinée (Young Mr. Lincoln) pour Henry Fonda, en 1939. Plus récemment, nous pouvons constater que le choix d’une star continue de s’imposer pour le « biopic ». C’est le cas de Robert De Niro, qui a reçu un Oscar pour le film Raging Bull où il tenait le rôle de Jake La Motta; de Denzel Washington, également « oscarisé » pour Malcom X; de Anthony Hopkins, pour son incarnation du président Richard Nixon, et de Jamie Foxx pour son interprétation de Ray Charles. Le public américain est, il est vrai, très friand de ces performances d’acteurs dont celles de Ben Kingsley pour Gandhi ou de Marlon Brando pour Viva Zapata ! font figures de modèles.
On lira avec profit l’ouvrage de Jean-Loup Bourget, Hollywood, la norme et la marge, Nathan, coll. « Fac cinéma », 1998.
Les biopics à la croisée de plusieurs genres
Incontestablement, Hollywood a beaucoup investi dans ce genre cinématographique dans les années trente et quarante. Le studio Warner y voyait une fonction didactique : éduquer les citoyens, les rendre meilleurs par des exemples édifiants : La Vie de Louis Pasteur ou La Vie d’Émile Zola (avec Paul Muni), par exemple. Instruire mais aussi divertir : Hollywood a très tôt réuni le « biopic » et la comédie musicale, deux genres très prisés du public, dans de nombreuses productions comme Ziegfeld Follies, réalisé par Vincente Minnelli en 1946, qui évoque le célèbre animateur des spectacles de Broadway. On peut, en étudiant cette période du cinéma hollywoodien, établir une classification selon les types de personnages incarnés à l’écran : les artistes appartenant au show-business, les athlètes de haut niveau, les scientifiques, les hommes politiques, les rebelles hors la loi, les inventeurs, les peintres. De nos jours, les stars de la musique sont plutôt à l’honneur : après les Doors, Ray Charles et Johnny Cash on parle de « biopics » à venir sur Bob Dylan, Blondie, Janis Joplin, James Brown, etc.
Quelques transgressions au genre
Dans l’horizon d’attente d’une biographie filmée, il s’agit de savoir si le film est conforme à la vie du personnage évoqué ou si elle s’en écarte dans une vision plus subjective du réalisateur. C’est le cas de Raùl Ruiz lorsqu’il réalise Klimt en 2005, non pas dans une perspective biographique mais plutôt autour d’une interrogation sur le statut de l’artiste, et dans la perspective esthétique de « faire du Klimt dans un film sur Klimt ». En 1999, beaucoup de spectateurs ont voulu se procurer des disques du guitariste de jazz Emmet Ray, auquel Woody Allen avait consacré une biographie filmée : Accords et désaccords. Malheureusement, ce guitariste était un « être de pellicule » purement fictif. Le réalisateur new-yorkais avait proposé une vraie fausse biographie d’un personnage vraisemblable… mais imaginaire. Enfin, il nous faut citer Citizen Kane, réalisé en 1941 par Orson Welles, et considéré comme un des plus grands films de tous les temps. Le réalisateur y évoque la vie du magnat de la presse écrite William Randolph Hearst, dans une biographie « avérée » par des bandes d’actualités et des témoignages. Citizen Kane est un remarquable « biopic » dans sa forme narrative puisqu’il s’agit d’une enquête menée par un journaliste sur le personnage de Kane. Avant de mourir, la dernière parole prononcée par le citoyen Kane est « Rosebud » et tout le film tente d’élucider le sens de ce mot énigmatique. Mais comme un puzzle auquel il manque toujours une pièce, la vie d’un homme échappe parfois à toute tentative d’explication. C’est ce que semble conclure le journaliste-enquêteur à la fin du film : « Je ne crois pas qu’un mot puisse expliquer la vie d’un homme. »
Aspects narratifs de la biographie filmée
Lorsqu’un réalisateur décide de raconter la vie de quelqu’un de réel, il doit se résoudre à faire un compromis entre l’histoire réelle et une construction imaginaire. Les mots proférés par les personnages sont, en fait, l’œuvre d’un dialoguiste qui imagine ou transpose des répliques. Le réalisateur doit créer un effet de réel qu’il cautionne par des dates, des lieux, des états civils réels, par un narrateur présent dans l’histoire qui ancre le récit dans « la vraie vie ». Mais on ne peut pas tout dire d’une vie : il s’agit de recréer une réalité qui reste toujours subjective car tout film est un film de fiction. Néanmoins, comme avec le roman, la diégèse (univers fictif créé par le récit) a quelque chose du réel puisqu’elle l’imite. C’est ce que l’on pourrait appeler un réel simulé.
Activité : dégager les grandes étapes de la vie de Beatrix Potter, évoquée par le film, en reconstituant leur chronologie quand c’est possible.
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Pourquoi un tel succès ?
Quant à l’engouement des spectateurs pour les biographies filmées, il y a certes un désir de voir, de savoir et de surprendre des vérités. La biographie filmée suit souvent un canevas imposé qui passe par la damnation du héros (sous l’emprise de la drogue, de la folie, de l’alcool…), des épreuves dramatiques et qui, dans bien des cas, se termine par sa rédemption. La tragédie d’une vie provoque l’intérêt du spectateur peut-être parce que, comme le disait Aristote à propos de la tragédie, elle provoque « la pitié et la crainte » et effectue une véritable purgation, une catharsis : cet allègement accompagné d’un sentiment de plaisir.
Activité : vérifier – ou infirmer – que l’histoire de Miss Potter répond à ce canevas.
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Barbara Velasco
Professeur de lettres modernes

Une galerie de portraits
Hérité du dessin, le portrait décrit les personnages, c’est un art de la représentation. Pour l’acteur, il s’agit d’un art de la personnification. Quant au réalisateur, sa valeur artistique relève de sa capacité à donner vie à un personnage, par le biais de sa caméra, afin que le spectateur puisse le caractériser aisément. Tirons donc ici les nombreux portraits dépeints dans Miss Potter.
Un des éléments fondamentaux du cinéma est le personnage. Dans un roman, le personnage, « être de papier », nous est décrit grâce au lexique, mélioratif ou péjoratif, à des outils grammaticaux comme les expansions du nom, aux figures de style, au dialogue qui dévoile le caractère des personnages, etc. Le portrait des personnages se construit au fur et à mesure que l’on progresse dans le récit. Au cinéma, sitôt que le personnage apparaît dans le cadre, il est porteur de ses traits essentiels. La caméra peut alors le détailler, de l’aspect général de sa silhouette jusqu’aux détails de ses traits ; elle peut enregistrer ses mouvements et sa manière d’évoluer dans l’espace, donner à entendre sa voix qui, en elle-même, est un élément de caractérisation important. Dans le portrait filmique, il faut également être attentif à la composition en observant où sont placés les personnages dans le cadre. Enfin, à l’instar du texte écrit, nous pouvons déduire du portrait, fait par le narrateur filmique, l’image qu’il veut donner de son personnage ainsi que les sentiments qu’il souhaite susciter en nous.
Le portrait de Beatrix Potter
L’héroïne du film apparaît dès le générique. Le réalisateur a évité de nous montrer son visage, préférant filmer ses mains au travail. Des gros plans sont filmés en fondus enchaînés qui marquent le soin qu’elle apporte touche par touche à ses dessins puis à ses aquarelles. Sa silhouette apparaît ensuite à gauche du cadre, après un fondu enchaîné qui la fait surgir du paysage. Le réalisateur la filme alors en longue focale, ce qui permet de l’englober dans un paysage et de mettre en valeur le mouvement de son corps qui se rapproche de la caméra. Enfin, un dernier fondu enchaîné nous montre Beatrix Potter assise sur l’herbe, en train d’écrire, vue de dos (de trois quarts). Ce cadre décrit une femme qui fait corps avec ce paysage naturel où la terre, l’eau et le ciel se conjuguent. Cette première esquisse de portrait nous apporte des informations essentielles sur Beatrix Potter. Elle nous est décrite comme une artiste, une femme qui aime écrire, en harmonie avec la nature, une femme solitaire et sereine. Avec le montage cut à valeur d’ellipse spatio-temporelle, nous retrouvons Beatrix Potter à Londres. Son visage est moins serein que dans le prologue en même temps que sa voix off nous précise qu’elle ne s’est jamais bien sentie dans la ville. Nous découvrons alors son visage dans un plan rapproché : ses yeux sont fermés et sa bouche quelque peu pincée. Sa voix nous apprend que la vie n’est pas aisée pour une femme célibataire de son âge. C’est une autre femme que celle du début, plus austère, portant chapeau et habits noirs et dont les traits du visage sont contractés. Au fur et à mesure que le récit progressera, l’apparence de Beatrix Potter se modifiera. Ses habits noirs du début vont s’éclaircir, et elle portera de plus en plus des teintes pastel. Les traits de son visage vont se détendre et laisser place aux sourires. Son port de tête va également suivre cette transformation : au début, elle regarde souvent par en dessous, menton baissé ; puis, petit à petit, son menton se lève, signe d’une assurance conquise. On observera, à différentes reprises un geste qui revient de manière récurrente lorsqu’elle joint les paumes de ses mains devant sa bouche. Ce tic gestuel a plusieurs significations selon le contexte, mais marque toujours une émotion vive chez le personnage. Il est le signe d’un bonheur extrême lorsque Norman la demande en mariage et qu’elle effectue quelques pas de danse dans sa chambre ; il révèle une douleur intense lorsqu’elle vient d’apprendre la mort de son fiancé et qu’elle se retrouve seule dans cette même chambre. Lorsqu’elle trouve son équilibre intérieur dans la région des Lacs, on note une plus grande aisance dans les mouvements de son corps, qui contraste avec l’attitude formelle qu’elle doit avoir en société, à Londres. Le choix du cadrage pour la portraiturer est également important. Tant qu’elle est à Londres, elle est généralement filmée en plan rapproché, sans profondeur de champ, sans beaucoup de mouvement d’appareil et au centre du cadre. À la campagne, elle est davantage filmée en plan d’ensemble, avec une focale large, des travellings qui mettront en valeur son inscription dans un espace étendu. Ainsi, ce que nous suggère la caméra, c’est que Beatrix Potter était confinée dans un cadre tant qu’elle était à Londres et qu’elle a gagné en liberté lorsqu’elle a quitté la ville.
Portraits des personnages du récit
Beatrix Potter étant la narratrice de sa propre vie, elle est pour ainsi dire présente dans toutes les scènes et à fortiori avec tous les autres personnages du film. Ainsi, les personnages sont appréhendés selon leur rôle et leur fonction vis-à-vis de Beatrix. Ils n’ont pas d’existence propre s’ils ne sont pas dans le cadre. Il faut donc envisager les différents portraits des personnages dans leurs rapports avec la protagoniste. Norman Warne surgit dans le récit (et dans la vie de Beatrix) de manière vive et spontanée. Il est alerte, son corps ou ses mains sont toujours en mouvement. Le personnage, à l’instar de Beatrix, va se transformer au cours du récit. D’une maladresse et d’un enthousiasme un peu juvénile, il va gagner en assurance au fur et à mesure de ses succès éditoriaux et de sa romance avec Beatrix. Engoncé dans un habit sombre au début, Norman porte dans l’avant-dernière scène un pantalon blanc et un canotier, allure qui siéra davantage à son nouveau rôle de prétendant de Beatrix. Mme Potter apparaît, pour la première fois, à droite du cadre, en train d’épier l’arrivée de sa fille. Elle est habillée de noir ou de gris, le menton rehaussé dans une attitude d’assurance et d’autorité, en bonne maîtresse de maison qu’elle est. Ses contacts physiques avec sa fille sont rares et n’interviennent que pour la réprimander sur sa tenue : un ruban qui manque à la chemise de nuit, une tache d’encre sur un chemisier, de la boue sur ses vêtements. Au contraire, la mère de Norman Warne est une femme charmante, ses lunettes accentuant sa bonhomie et ses vêtements se révélant moins empesés que ceux de Mme Potter et dans des tons plus chaleureux. D’autre part, elle fait preuve d’un humour et d’une complicité avec Millie et Norman qui la rendent plus attachante. Le père de Beatrix, Rupert Potter, apparaît pour la première fois filmé en contre-plongée quand il se tient en haut d’un escalier, ce qui lui confère d’emblée autorité et supériorité. Son visage, toujours très lumineux et encadré par des favoris blancs, n’est pas éclairé de la même manière que celui de sa femme : la lumière qu’il renvoie dénote une chaleur qui convient bien à son personnage. Le personnage de Millie Warne, la sœur de Norman, représente cette vogue de femmes qui ont refusé de se plier aux règles victoriennes ; « vieille fille » comme Beatrix, elle est plus moderne que notre héroïne dans ses propos et sa façon de s’habiller. Le chaperon de Beatrix, Mlle Wiggin, est décrit le plus souvent dans une position statique, assise ou à l’arrière-plan pour signifier sa fonction d’accompagnatrice. Toujours rigoureusement habillée de noir, son rôle est muet et c’est par ses regards qu’elle exprime son mécontentement ou son plaisir. Les austères frères Warne sont filmés en légère contre-plongée, ce qui accentue leur caractère d’hommes d’affaires peu enclins aux sentiments. Lorsqu’ils jaugent le travail de Beatrix Potter, ils se posent en censeurs, et la contre-plongée appuie cet effet créant un portrait à charge. William Heelis qui, comme nous l’apprendrons, deviendra le mari de Beatrix, est un « amoureux » bien différent de Norman. Lorsque William et Beatrix se revoient à l’âge adulte, la scène est fidèle au type de « scène de rencontre amoureuse ». William est vu de dos en train de clouer un écriteau et se retourne lorsque Beatrix s’adresse à lui. Ce premier regard échangé attire l’attention du spectateur qui peut deviner l’issue romantique de leur relation. D’autre part, les propos de William expriment un attachement à sa terre natale qui ne peut que toucher Beatrix déjà séduite par la beauté de la région.
Activité : observer et recenser les caractéristiques des personnages de Miss Potter. Dans un tableau, noter les noms des personnages, leurs rôles et leurs liens avec Beatrix Potter, leurs caractéristiques physiques et morales.
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Barbara Velasco

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