Résumé :
Une étude réalisée en 2010-2011 pour le ministère de l’éducation nationale par le laboratoire LUTIN montre que l’usage du tableau numérique interactif et celui de l’écran d’ordinateur impactent différemment la visibilité, la lisibilité et la compréhension de textes, selon l'âge et le niveau scolaire des élèves. Les résultats de l'étude donnent lieu à des recommandations concrètes.
Recommandations :
par Léa Pasqualotti *
Nombreuses sont les études qui se sont penchées sur les différentes dimensions de la lecture électronique que sont la visibilité, la lisibilité et la compréhension. Cependant, pour un même support de lecture, ces aspects ont été étudiés séparément, indépendamment les uns des autres. Or, ils sont très liés puisque la visibilité - qui est notre capacité à voir, à distinguer des formes - influence la lisibilité - qui est notre aptitude à discriminer, à identifier des lettres/caractères. Et, de cette lisibilité dépend notre faculté à comprendre un texte. Autrement dit, si nous ne pouvons pas voir, nous ne pouvons pas lire et donc, nous ne pouvons pas comprendre ce qui est écrit.
Dans le domaine des TICE, ces trois dimensions sont d’autant plus importantes qu’elles influencent l’apprentissage des élèves. Les problématiques soulevées en termes de lecture sur support numérique ont amené le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (MESR) et le ministère de l’éducation nationale, de la Jeunesse et de la Vie associative (MENJVA) à étudier la lecture sur tableau numérique interactif (TNI) et à comparer cette lecture à celle sur les supports individuels que sont les ordinateurs.
Le Laboratoire des usages en technologies d’information numérique (LUTIN, université de Paris 8), dont l’un des axes majeurs de recherche est la lecture électronique, a conduit lors de l’année scolaire 2010-2011 une étude sur les tableaux numériques interactifs (TNI). Les problématiques posées par les ministères étaient d’identifier les raisons expliquant les freins à l’utilisation des TNI dans les classes, de savoir si d’autres solutions technologiques, tels que les ordinateurs, seraient préférables et de proposer des recommandations pour faciliter l’utilisation des TNI et des ordinateurs dans les classes. L’équipe du LUTIN a construit un protocole de test permettant d’évaluer l’ensemble des dimensions de la lecture sur support numérique citées en introduction.
À la demande des ministères, les expérimentations ont été menées dans l’académie de Créteil auprès de classes de 6e (48 élèves de 4 classes du collège Françoise-Giroud, Vincennes) et de CP (89 élèves de 5 écoles primaires) afin de comparer des élèves maîtrisant la lecture à des élèves débutant l’apprentissage de la lecture.
La moitié des enfants ont réalisé les tests sur TNI, l’autre moitié sur ordinateurs (portables pour les 5 classes de CP dont les écoles disposaient de classes mobiles, fixes pour les classes de 6e). En raison du protocole et du matériel utilisés, les élèves ont passé les tests de visibilité et de lisibilité de manière individuelle. Le test de compréhension était réalisé en classe entière, les élèves lisant en même temps le texte sur écran puis répondant sur des feuillets individuels qui leur avaient été fournis.
Différents facteurs ont été examinés lors de cette étude afin d’étudier la relation entre chacun d’entre eux et les résultats obtenus pour chacune des trois dimensions de la lecture (visibilité, lisibilité, compréhension). Ces facteurs sont aussi bien environnementaux (mesures de la lumière ambiante, des distances par rapport à l’écran…) que matériels (mesures de la luminance des écrans, des reflets…) ou individuels (via des questionnaires posés aux élèves afin de connaître leur âge, leur familiarité avec les TICE et la fréquence à laquelle ils les utilisent…). Le but était de déterminer quel(s) facteur(s) explique(nt) le mieux les résultats obtenus pour chaque dimension.
Dans la littérature, l’une des deux méthodes les plus couramment utilisées est la méthode de détection du signal, comme l’expliquent Bart Farell de l’université de Syracuse (état de New York) et Denis G. Pelli de l’université de New York. Le but de cette méthode est de définir un seuil de visibilité.
Dans la présente étude, il s’agissait pour l’élève de répondre le plus rapidement possible à l’aide d’une souris comportant deux étiquettes : « OUI » (bouton gauche) et « NON » (bouton droit). Il devait dire si « oui ou non » il voyait un carré gris apparaissant aléatoirement à l’écran. S’il le voyait, le carré devenait un peu plus clair pour l’essai suivant. S’il ne le voyait pas, il devenait un peu plus foncé. Les élèves passant l’expérimentation sur TNI ont réalisé quatre fois de suite la tâche, à différents endroits dans la classe, afin de déterminer une valeur moyenne du seuil pour l’ensemble de la salle.
Résultats :
Figure 1. Seuils de visibilité selon le niveau scolaire et le support de lecture
Eleanor J. Gibson, de l’université de Cornell (Ithaca, état de New York), une des pionnières dans l’étude de la perception ou de la visibilité, explique que celle-ci va être déterminante dans notre capacité à discriminer, à identifier des formes et des caractères. Cette deuxième dimension de la lecture peut être étudiée grâce à différentes méthodes qui joueront sur la visibilité.
Pour la méthode, le choix s’est porté sur une tâche de recherche de lettres-cibles. Toujours à l’aide de la souris, l’élève devait dire si « oui ou non » une lettre-cible (N ou O) était présente dans un groupe de 7 lettres affiché à l’écran. Chaque groupe de lettres apparaissait pendant 2 secondes à l’écran, puis l’élève répondait lorsqu’une ligne de « x » était affichée. La taille des caractères variait, ainsi que la présence de la cible et la similitude avec les autres lettres (cf. Tableau 1). Ce test devait permettre de déterminer les facteurs influençant l’identification des lettres selon le support.
Tableau 1. Conditions similaire et non similaire pour les cibles N et O
|
Lettre cible |
Condition similaire |
Condition non similaire |
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N |
MENFHML |
JUCQNGD |
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O |
OUCPQGD |
MEFHOML |
Résultats :
Ces résultats sont valables quel que soit l’âge des élèves (classes de CP et de 6e).
Le Programme for International Student Assessment (PISA, Programme international pour la mesure des acquis des élèves) mené par l’Organisation de coopération et développement économiques (OCDE) permet d’évaluer les compétences acquises par les élèves de divers grades scolaires dans les domaines des sciences, des mathématiques et de la lecture. Concernant la lecture, le programme fournit des conseils, notamment sur la façon de présenter des textes, le type de questions à poser selon les textes… afin de faciliter la compréhension et la restitution des connaissances. Les travaux de PISA et les conseils procurés ont servi de base à la construction des textes pour l’évaluation de la compréhension.
Cette évaluation consistait en la lecture de 4 textes (2 narratifs et 2 expositifs) présentés avec ou sans images (cf. Figure 2) et suivis de questions. Pour chaque texte, les élèves disposaient de 4 minutes pour le lire à l’écran et de 6 minutes pour répondre sur leur feuillet aux questions de compréhension. Cette tâche devait permettre de comparer la lecture sur dispositif collectif (TNI) contre une lecture sur dispositif individuel (ordinateur).
Figure 2. Texte narratif sans image et texte explicatif avec image présentés aux élèves de 6e
Résultats :
Les résultats variables obtenus selon le niveau scolaire et le type de support peuvent être expliqués par :
La disposition des classes différente selon le niveau scolaire a été maintenue afin d’être dans des conditions d’observation et de test les plus naturelles possibles. Cependant, il serait intéressant de reconduire l’expérimentation avec une même organisation des salles pour l’ensemble des niveaux scolaires afin de contrôler le biais éventuel créé par la disposition du matériel.
Les recommandations présentées ici de façon succincte sont exposées plus en détail dans un livre blanc disponible sur le site d’éduSCOL (http://eduscol.education.fr/cid58415/tni-tbi.html). Elles sont classées selon 4 catégories et sont au nombre de 20 :
* Léa Pasqualotti - Ergonome et doctorante en psychologie cognitive au laboratoire Cognition humaine & artificielle, université de Paris 8
date de publication : 23/04/2012
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