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La procrastination et la formation à distance

Résumé :
L'un des défis à surmonter dans la formation à distance est la procrastination (tendance à « renvoyer à demain »), qui touche bon nombre d’apprenants. Des études montrent qu’il est possible de limiter ce phénomène en encourageant les procrastinateurs à communiquer et à participer davantage aux activités pédagogiques via les outils de communication synchrone (messagerie instantanée) et asynchrone (courrier électronique).

Recommandations :

  • intégrer à la formation des activités très régulières qui encouragent les apprenants à communiquer entre eux de manière synchrone ;
  • assurer des échanges réguliers entre apprenants et instructeurs, idéalement dans le cadre de sessions personnalisées (individuelles) ;
  • repérer les apprenants dont l’utilisation des forums et autres dispositifs de communication reste faible et soutenir leur motivation en leur fournissant un accompagnement personnalisé et échelonné.

par Sandrine Fischer *

La procrastination, du latin procrastino, signifie « renvoyer à demain ». Ce comportement toucherait, selon une revue de littérature réalisée en 2010 par Ruti Gafni et Nitza Geri de l’Université Libre d’Israël, entre 46 et 95% des étudiants de licence. La procrastination pose tout particulièrement problème dans les programmes de formation à distance, où du fait d’une plus grande liberté d’horaires, les apprenants ont tendance à reporter jusqu’au dernier moment les devoirs et révisions. Ils consacrent parfois leur temps en ligne à des activités n’ayant pas de rapport avec leur formation, délaissant ainsi leurs échéances académiques.

Un article de synthèse publié dans la revue Computers in Human Behavior montre que les personnes qui procrastinent ont parfaitement connaissance et conscience des échéances qui leur sont demandées, mais elles repoussent le démarrage des tâches perçues comme difficiles, fastidieuses, inintéressantes ou ennuyeuses. Pour cette raison, les chercheurs en psychologie considèrent la procrastination non pas comme un problème de « manque de temps » ou de « gestion du temps », mais comme la rencontre de facteurs individuels (un trait ou une attitude propre à une personne donnée) et situationnels (la façon dont une tâche est perçue).

Il existe des stratégies permettant de limiter la procrastination dans la formation à distance. Cela implique :
  • de repérer les personnes ayant tendance à procrastiner ;
  • d’adapter la formation à ce profil d’apprenants. 

Repérer les procrastinateurs

Les chercheurs en psychologie de l’éducation analysent la procrastination par le biais d’échelles d’auto-évaluation. L’échelle de Tuckman est l'une des plus utilisées. Elle  évalue la tendance à « gaspiller du temps », à « délayer » ou à « intentionnellement mettre de coté » ce que l’on est sensé faire. Cette échelle comporte 16 déclarations telles que « Je remets à plus tard les choses que je n’aime pas faire » ou « Lorsque j’ai une date limite, j’attends jusqu’à la dernière minute », à évaluer sur une échelle en 4 points (1= « Cela ne me correspond pas du tout », 4= « C’est tout à fait moi »). Ce type d’outil s'applique bien à des personnes ayant accepté de participer à une étude scientifique sur la procrastination. Difficile cependant de l’appliquer directement sur le terrain, puisque les procrastinateurs sont rétifs à être évalués et acceptent mal d’être jugés par ce comportement.

Une méthode plus adaptée au terrain consiste à repérer les procrastinateurs sur la base d’indicateurs de participation à la messagerie instantanée, aux forums, et autres dispositifs de communication synchrone et asynchrone. Cette proposition est à la base des recherches de Nicolas Michinov et son équipe de l’Université de Rennes 2. Les travaux de cette équipe de psychologie cognitive et sociale indiquent que les procrastinateurs écrivent moins de messages dans les forums de discussion et interagissent moins avec leurs pairs et avec leurs instructeurs par rapport aux non-procrastinateurs. Une étude menée auprès de 83 étudiants de climatologie montre que les procrastinateurs évitent sciemment de participer aux forums, par peur de prendre les fils de discussion en cours et de passer pour de nouveaux arrivants. Pour palier à ce problème, il faut encourager les procrastinateurs à participer aux forums. Le caractère public et consultable des indicateurs de participation aux forums étant socialement admis, les formateurs pourraient s’en servir pour inciter de manière ciblée les personnes qui se tiennent en retrait à échanger davantage avec leurs pairs. 

Valoriser les activités de communication

La communication inter-apprenants, et entre apprenants et instructeurs, ne se borne pas à refléter la procrastination, mais permettrait également de l’endiguer.

Les formations en ligne sont connues pour donner de meilleurs résultats lorsqu’elles mettent à la disposition des apprenants des occasions et des moyens pour communiquer entre eux et avec leurs instructeurs. Le simple fait d’interagir, que ce soit pour confronter ou externaliser des idées, de négocier, d’expliquer, ou encore de poser des questions encourage l’apprentissage. Bruce Tuckman, de l’Université de l’Ohio (Etats-Unis) s’est interrogé sur la meilleure manière de faire communiquer les apprenants et, plus particulièrement, ceux qui procrastinent. Son étude porte sur 93 adultes et compare deux versions d’un trimestre de formation universitaire. La première version utilise des dispositifs de communication synchrones (messagerie instantanée), la deuxième des dispositifs asynchrones (courrier électronique). Les résultats montrent que les personnes identifiées comme procrastinatrices selon l’échelle de Tuckman sont plus assidues et respectent davantage les échéances dans la version synchrone que dans la version asynchrone. Leurs notes aux examens trimestriels sont également améliorées. Les formateurs peuvent donc mettre à profit les dispositifs tels que la messagerie instantanée pour inciter les procrastinateurs à communiquer avec leurs pairs et éviter qu’ils ne décrochent.

Une autre manière de susciter la communication est de rendre visible l’avancement des apprenants à l’ensemble du groupe. Ruti Gafni et Nitza Geri de l’Université Libre d’Israël ont testé cette stratégie avec 120 étudiants d'administration des affaires. Leur étude montre que le simple fait de proposer des tableaux de bord avec l’avancement des apprenants conduit les étudiants à mieux respecter les échéances prévues par le programme de formation.

Personnaliser et encourager la motivation

Au-delà de tempérer les attitudes d’évitement et de retrait des procrastinateurs, les recherches montrent qu’il faudrait adapter le contenu même des formations et motiver les procrastinateurs. Les techniques pédagogiques visant à soutenir la motivation sont particulièrement utiles dans ce cas. Elles consistent à:

  • clarifier les objectifs d’enseignement ;
  • élaborer des contenus adaptés au niveau de motivation et aux compétences de chaque apprenant ;
  • assurer des retours réguliers et personnalisés.

Bruce Tuckman, chercheur à l’Université de l’Ohio (Etats-Unis) et créateur de l'échelle de procrastination de Tuckman, explique que les procrastinateurs gagnent à être évalués de manière hebdomadaire, sur la base d'une série de tâches ou d’exercices spécifiques, facilement mesurables. Une autre stratégie recommandée par le chercheur est de faire modérer par les étudiants eux-mêmes les sessions de suivi. La moitié des participants d’un sous-groupe évalue et conseille l’autre moitié pendant la première demi-heure, puis les rôles sont inversés. Selon Andrew Thatcher, de l’Université de Witwatersrand (Afrique du Sud), encourager de manière répétée la motivation d’un procrastinateur rend les tâches d’apprentissage plus intéressantes, stimulantes, réduisant ainsi le sentiment d'ennui. Ce constat rejoint les résultats d’une équipe de chercheurs de l'université de Georgie (Etats-Unis) auprès de 212 étudiants d'économie. Leur étude montre que la « régularité des consultations » aux activités d’un programme de formation à distance détermine la réussite des apprenants dans le programme, plus que le temps total passé sur la formation.

Soutenir la motivation doit donc prendre la forme d’un accompagnement personnalisé et régulier des contenus pédagogiques à faire acquérir – cet encadrement pouvant être modéré par les apprenants eux-mêmes.

Recommandations

La formation à distance connait depuis une décennie une percée marquée. Elle offre aux apprenants de la flexibilité dans l’accès aux contenus et de l'équité vis-à-vis de l’éloignement entre apprenants et instructeurs.

Les atouts de la formation à distance résident principalement dans l’implémentation de dispositifs de communication synchrones et asynchrones entre apprenants et instructeurs. La procrastination peut alors être limitée en :

  • intégrant à la formation des activités très régulières qui encouragent les apprenants à communiquer entre eux de manière synchrone (messagerie instantanée, téléconférence, etc.) de sorte à ce qu’ils confrontent et externalisent leurs idées, négocient, expliquent, posent des questions, etc. ;
  • assurant des échanges réguliers entre apprenants et instructeurs, idéalement dans le cadre de sessions personnalisées (individuelles) ;
  • valorisant le recours aux forums, wikis, etc. que ce soit entre apprenants ou entre apprenants et instructeurs ;
  • repérant les apprenants dont l’utilisation des forums et autres dispositifs de communication reste faible et en leur fournissant un accompagnement personnalisé et échelonné ; par exemple en fixant des dates limites de remises des tâches.

 

* Sandrine Fischer - Docteur en psychologie cognitive, ingénieur de recherche à l’université de Tsukuba (Japon, 2008-2011)

date de publication : 28/08/2012

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Références bibliographiques :
- Corkin, D.M., Yua, S.L., & Lind, S.F. (2011). Comparing active delay and procrastination from a self-regulated learning perspective. Learning and Individual Differences, 21 (5), p. 602-606.
- Gafni, R.,&Geri, N. (2010). Time management: Procrastination tendency in individual and collaborative tasks. Interdisciplinary Journal of Information, Knowledge, and Management,5, p. 115-125.
- Michinov, N., Brunot, S., Le Bohec, O., Juhel, J., &Delaval, M. (2011). Procrastination, participation, and performance in online learningenvironments. Computers &Education, 56(1),p. 243-252.
- Patron, H., &Lopez, S. (2011). Student effort, consistency, and online performance. Journal of EducatorsOnline, 8(2).
- Thatcher, A., Wretschko, G., &Fridjhon, P. (2008).Online flow experiences, problematic Internet use and Internet procrastination. Computers in Human Behavior, 24 (5), p. 2236-2254.
- Tuckman, B. W. (2007). The effect of motivational scaffolding onprocrastinators' distance learning outcomes. Computers and Education, 49(2), p. 414-422.

 

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