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Le partage de signets pour la collaboration et l’apprentissage

Résumé :
Organiser de façon structurée des ressources sélectionnées sur le Web est une compétence essentielle pour appréhender les flux informationnels. Des recherches ont souligné qu’un usage collaboratif du partage de signets invite à une co-exploration du Web, ce qui peut entraîner l’implication forte des membres d’un groupe et mettre en œuvre un processus d’intelligence collective. La catégorisation des ressources au sein des bibliothèques de signets en ligne, via l’indexation ou les commentaires, peut en outre, aider à la conceptualisation et à l’appropriation du contenu des ressources par les apprenants.

Recommandations :

  • Encourager les élèves à commenter les ressources mises à disposition en les raccrochant à un contexte pédagogique précis.
  • Aider les élèves à choisir les mots clés : 
    • éviter les synonymes (il peut être intéressant ici de faire une mobilisation collective des idées au préalable);
    • associer plusieurs mots clés pour indexer plus précisément une ressource. 

par Florence Canet *

Les signets, aussi appelés "favoris" ou "marques-pages", sont des pages Web enregistrées auxquelles l’usager souhaite avoir un accès ultérieur facilité. Le partage de signets en ligne (également connu sous le terme anglais de social bookmarking) est une pratique qui permet de sauvegarder, organiser et commenter des pages Web dans une bibliothèque virtuelle créée via une plateforme en ligne, permettant d’accéder à ses favoris depuis n’importe quel dispositif connecté. Ces véritables « bibliothèques de liens » peuvent être publiques. Elles fonctionnent sur le modèle des réseaux sociaux autorisant la consultation publique des répertoires. De plus, il est possible de commenter les liens sauvegardés, ce qui donne une valeur ajoutée à ces liens et contribue à les caractériser. Chaque lien sauvegardé peut ainsi être indexé à l’aide de mots clés libres qui permettent de préciser son contenu et de le classer dans des catégories créées par l’utilisateur.

Le partage de signets fait l’objet d’usages professionnels bien connus, tels que le stockage de ressources collectées lors d’activités de veille ou de recherche, mais il s’avère également très pertinent dans le cadre d’activités pédagogiques de recherche d’informations

Faciliter la collaboration

Clara Coutinho et João Bottentuit, chercheurs à l’université de Braga (Portugal), ont observé les pratiques de 24 enseignants (dont 3 exerçant au primaire, 15 au collège et 3 au lycée) participant à une formation et devant utiliser une plateforme de partage de signets durant un semestre pour un projet de recherche collaborative. Le but de l’étude était de vérifier si le partage de signets peut :

  • favoriser l’efficacité de la recherche d’informations ;
  • favoriser le travail de collaboration entre pairs ;
  • renforcer l’autonomie et améliorer les stratégies de recherche sur le Web.  

Les enseignants, placés en situation « d’élèves » pour cet exercice, devaient réaliser une bibliographie collaborative en sauvegardant des ressources Web en lien avec le cours auquel ils assistaient. Pour cela, ils ont utilisé un service de partage de signets gratuit en ligne. à la fin du semestre, un entretien semi-directif collectif a recueilli leurs perceptions quant à l’utilisabilité de la plateforme, l’intérêt du partage de signets pour un travail de recherche d’informations collaboratives, les bénéfices de cet outil pour le travail de groupe et l’organisation des connaissances. Des aspects positifs du partage de signets ressortent de l’analyse des entretiens et les enseignants font preuve d’une attitude volontaire et d’un engagement soutenu dans le travail de recherche collaboratif, comme le montrent ces déclarations :

  • « Pouvoir consulter les bibliothèques des autres groupes permet de voir où ils en sont de leurs recherches et incite à produire un travail régulier » ;
  • « Le groupe est beaucoup plus investi dans la recherche dès lors qu’elle est collaborative puisque chaque membre a envie d’être utile à l’équipe ».

Les enseignants interrogés soulignent également qu’ils ont enrichi leurs recherches par les trouvailles des autres. Le partage de signets confère ainsi une dimension sociale à la recherche d’informations. 

Dans une étude avec des collégiens, Chia-Ching Lin et Chin-Chung Tsai, chercheurs de l’Université de Taiwan, ont observé des résultats similaires. Les participants étaient 127 élèves, de 13 à 14 ans. Ils devaient collecter et analyser des informations sur le Web dans le cadre d’une recherche collaborative en sciences physiques. L’étude a considéré le comportement de deux groupes : ceux qui utilisaient une plateforme de partage de signets pour collecter les ressources et ceux qui utilisaient un moteur de recherche grand public pour accomplir la même tâche. 

Les élèves ayant travaillé à partir de la plateforme de partage de signets ont collecté un nombre plus important d’informations par rapport au groupe utilisant le moteur de recherche. à l’intérieur de la bibliothèque de signets, ils ont porté plus d’attention aux ressources associées à des commentaires déposés par les internautes et par leurs pairs. Ces commentaires les ont aidés à formuler un avis critique sur les informations collectées. Les résultats de cette étude suggèrent que la possibilité de collecter les informations à partir de bibliothèques virtuelles peut optimiser l'activité de recherche d’information et stimuler une co-exploration du Web.

Tous ces points positifs ont également été observés par Florence Canet et Emmanuelle Mariaud, enseignantes documentalistes, dans le cadre des Travaux académiques mutualisés en documentation de 2012. Des élèves du brevet de technicien supérieur (BTS) devaient réaliser des travaux personnels encadrés (TPE) tout en utilisant des bibliothèques virtuelles de partage de signets. Cet usage a en effet amélioré, outre les résultats de recherche, le suivi du travail des élèves par leur enseignante. Un des objectifs de ce projet était de proposer un dispositif susceptible de favoriser le travail en équipe. Dans ce cadre, la fonction « commentaire » a été utilisée par les élèves pour indiquer à leurs coéquipiers la pertinence d’une ressource, ou la partie du plan de la production finale dans laquelle ils souhaitaient l’utiliser. L’enseignante a ensuite utilisé cette fonction pour évaluer la répartition des tâches dans l’équipe, le choix et la pertinence de certaines ressources ou la qualité des mots clés retenus. Après évaluation des bibliothèques des élèves, l’enseignante a noté une activité de recherche régulière et des ressources sélectionnées avec plus d’attention et de complémentarité que lorsque les élèves ne travaillent qu’avec un moteur de recherche traditionnel.

Améliorer les apprentissages

Le partage de signets ouvre également la porte à une caractérisation spécifique des ressources : l’indexation sociale. L’organisation de l’information s’effectue via des mots clés libres issus du langage naturel : « folksonomies » de « tags », jugées plus faciles à utiliser par les usagers que les langages documentaires normalisés et fermés. L’internaute organise ainsi lui-même sa bibliothèque en fonction de son mode de pensée et de ses besoins. Jason Abbitt, de l’université de Miami, a dans cette perspective mené en 2009 une étude portant sur 61 étudiants d’un niveau équivalent à la première année d’IUFM, afin d’évaluer l’impact de l’activité de partage de signets sur les connaissances et compétences acquises en cours. Pendant dix semaines, les étudiants ont dû sauvegarder des ressources Web en lien avec les objectifs du cours, les indexer et évaluer les liens postés par d’autres étudiants. Un groupe contrôle a réalisé une activité similaire, sans utiliser le partage de signets. Les résultats montrent que le partage et l’indexation de signets a eu un impact positif sur la capacité des usagers à se rappeler des informations contenues dans les pages sauvegardées et sur la capacité à les relier avec des connaissances en cours d’acquisition ou déjà stabilisées. Les chercheurs notent une plus forte capacité, pour le groupe ayant sauvegardé et indexé les liens dans une bibliothèque, à se rappeler des sites et des informations sélectionnés. En effet, organiser sa bibliothèque en indexant les ressources oblige à un effort de catégorisation et de conceptualisation, et tend à induire une lecture plus approfondie de celles-ci. Selon J. Abbitt,  ces résultats confirment le constat d’autres auteurs tels que Steve Hagardon (2007), ayant travaillé sur l’enseignement primaire et secondaire. 

L’expérimentation menée dans le cadre des Travaux académiques mutualisés en documentation à Toulouse, évoquée plus haut, montre que le partage et l’indexation de signets sont intéressants également pour des élèves de première. Une classe d’élèves de ce niveau scolaire ayant participé à l’expérience devait classer des signets avec des mots clés correspondant aux différentes pistes de recherche dégagées pour répondre aux problématiques de leurs Travaux Personnels Encadrés. Pour cela, ils ont utilisé des bibliothèques virtuelles avec partage de signets. Une évaluation au cours de l’expérience montre que cette étape de construction des bibliothèques et de classification de l’information oblige les élèves à être plus rigoureux dans leurs recherches d’informations et à structurer très tôt leurs productions finales.

Conclusion

La pratique du partage de signets matérialise plusieurs étapes de la recherche d’informations dans un seul et même outil. Les sites sélectionnés sont sauvegardés, hiérarchisés, annotés, commentés et indexés selon des mots clés libres, par les usagers eux-mêmes. L’enseignant peut suivre à distance la démarche de l’élève et l’accompagner via un suivi individualisé. Le partage de signets est une pratique pédagogique pertinente puisqu’elle contribue à responsabiliser et impliquer les élèves dans le travail de groupe. Le réseau social et la communauté d’intérêts se mettent en outre au service d’une co-exploration de l’offre informationnelle. Grâce à l’indexation ouverte, l’élève relie les informations à son propre réseau de connaissances, ce qui favorise une meilleure appropriation des contenus. Il faut cependant veiller à bien accompagner l’élève pour qu’il mette réellement en place des stratégies qui permettront la construction de savoirs et éviter ainsi que ces bibliothèques de signets ne soient que de simples réservoirs de liens.

Recommandations

  • Encourager les élèves à commenter les ressources mises à disposition en les raccrochant à un contexte pédagogique précis.
  • Aider les élèves à choisir les mots clés :
    • éviter les synonymes (il peut être intéressant ici de faire une mobilisation des idées collective au préalable);
    • associer plusieurs mots clés pour indexer plus précisément une ressource.

 

* Florence Canet - Enseignante documentaliste, doctorante en sciences de l’information et de la communication au laboratoire LERASS, Université de Toulouse-le-Mirail.

date de publication : 06/05/2013

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Références bibliographiques :
- Abbitt Jason T. (2009), “Evaluating the implementation of a social bookmarking activity for an undergraduate course”, Journal of Interactive Online Learning, 8 (1), 83-101.
- Coutinho, C., Bottentuit, J. (2008), “Using social bookmarking to enhance cooperation/collaboration in a teacher education program“, In Proceeding of World Conference on Educational Multimedia, Hypermedia and Telecommunications
(p. 2551-2556) Chesapeake, VA : AACE.
- Drechsler, M. ( 2012). Les pratiques du socialbookmarking pour l'éducation, enjeux et tensions. Les cahiers du numérique, 8, 159-185.
- Drechsler, M. (2009). Thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication. Pratiques du socialbookmarking pour l’Éducation. Affordances sémantiques, socio-cognitives et formatives.- Université de Lorraine
- Joulain, C., Labasse, B. (1998), "Information et réseaux : nouvelles technologies, vieilles techniques", Les Cahiers du Journalisme, 5 : 8-21.
- Hagardon, S. (2007), “A little help from my friends : classroom 2.0 educators share their experiences”, SchoolLibrairy Journal, 53 (10), p. 44-48.
- Lin C.-C., Tsai, C.-C. (2011), “Applying social bookmarking to collective information searching (CIS): An analysis of behavioral pattern and peer interaction for co-exploring quality online resources”, Computers in Human Behavior, 27 (3), p. 1249-1257.

 

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