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Usages pédagogiques des ENT : quel bilan ? Quelles perspectives ?

Résumé :
Cette contribution s’appuie sur deux recherches conduites sur les usages pédagogiques des ENT dans les académies de Grenoble et Clermont-Ferrand (Genevois et Poyet, 2009) ainsi que dans l’académie de Créteil (Genevois et Hamon, 2014). Elle a pour objectif de dresser un premier bilan des usages réels des enseignants et des élèves et de mieux appréhender le potentiel de transformation des ENT d’un point de vue organisationnel, éducatif et pédagogique.

Recommandations :

  • Adapter l’ENT aux attentes pédagogiques des enseignants et inclure des services (espaces collaboratifs, bases de ressources ou d’activités en ligne, fermes de blogs…).
  • Définir un véritable « projet ENT » partagé par tous les acteurs (en particulier les élèves et les enseignants) : c’est le sens de la version 5.0 du Schéma directeur (SDET, juin 2015) qui souligne la nécessaire approche des ENT par les besoins spécifiques des usagers.
  • L’ENT doit pouvoir concilier la nécessaire protection des données avec les pratiques et demandes des utilisateurs.
  • Faire des ENT des espaces de création : accompagner la maîtrise des usages (Cerisier,2014), où les élèves puissent être à la fois encadrés dans des activités mais aussi complètement autonomes dans d’autres.

par Sylvain Genevois *

Cette contribution s’appuie sur deux recherches conduites sur les usages pédagogiques des ENT dans les académies de Grenoble et Clermont-Ferrand (Genevois et Poyet, 2009) ainsi que dans l’académie de Créteil (Genevois et Hamon, 2014). Elle a pour objectif de dresser un premier bilan des usages réels des enseignants et des élèves et de mieux appréhender le potentiel de transformation des ENT d’un point de vue organisationnel, éducatif et pédagogique.

L’acronyme ENT désigne un Espace ou Environnement Numérique de Travail, déployé à l’échelle d’un établissement scolaire pour offrir des services numériques à la communauté éducative (gestion informatisée des notes et des emplois du temps, messagerie électronique, cahier de textes numérique, espaces de dépôt et de partage de fichiers, forums de discussion, accès à des ressources documentaires, à des manuels numériques ou à d’autres services en ligne). Dans les discours institutionnels, les ENT sont souvent présentés comme un moyen de « réunir ce qui est dans et hors de l'école dans une logique de continuité du temps pédagogique » (MEN-CDC, 2013). Dans les faits, tels qu’ils sont déployés depuis une douzaine d’années déjà, les ENT ne semblent pas constituer une innovation de rupture, mais plutôt correspondre à un changement graduel des pratiques éducatives. Comme souvent dans le domaine des TIC, les changements sont incrémentaux et ne peuvent être conçus comme des mutations radicales. Même si l’environnement de travail des enseignants et des élèves est en train de se transformer profondément, les pratiques pédagogiques n’évoluent que très lentement et à partir des pratiques antérieures. Sur la base d’une étude conduite dans le département de Seine-Saint-Denis, mise en perspective avec des travaux antérieurs en Isère et en Auvergne, nous montrons que les usages pédagogiques des ENT sont encore en construction et qu’il est nécessaire d’accompagner la maîtrise de ces usages tout en les inscrivant dans un projet qui puisse être partagé par tous les acteurs.

Une utilisation très inégale des différents services présents sur l’ENT


Les différents terrains sur lesquels nous avons conduit des recherches entre 2006 et 2014 (Isère, Auvergne, Seine-Saint-Denis) témoignent d’une relative faiblesse des usages proprement pédagogiques (Genevois et Poyet, 2009 ; Genevois et Hamon, 2014). Ce sont les services de vie scolaire qui arrivent largement en tête, à savoir l’utilisation de l’ENT pour consulter les emplois du temps, les notes ou le cahier de textes numérique, bien que ce dernier constitue déjà un objet « frontière » entre la sphère administrative et la sphère pédagogique. Les outils de création, de dépôt et de partage (espaces partagés, blogs, wikis, forums…) permettant de mutualiser des ressources et de collaborer entre enseignants ou élèves sont beaucoup plus modestement mobilisés. Les usages diffèrent aussi selon les catégories d’utilisateurs. Dans l’enquête conduite en Seine-Saint-Denis en 2013 (976 personnes interrogées dont 507 enseignants et 218 élèves de collège), selon les données déclaratives recueillies, les services les plus visités par les élèves sont dans l’ordre décroissant : les services de vie scolaire pour la consultation des notes (39 % des usages), le cahier de textes (27 %) et le stockage ou partage de fichiers (9 %). Les enseignants utilisent surtout le cahier de textes (42 %), les services de vie scolaire (32 %) et la réservation de ressources (9 %). Les parents suivent la scolarité de leurs enfants en visitant principalement les services de vie scolaire (50 %) et le cahier de textes (29 %). Chaque catégorie d’utilisateurs n’accède donc pas aux mêmes services et ne se fait pas la même représentation de l’ENT.

Un lieu d’articulation de différentes représentations qui peuvent fortement différer selon les acteurs


Pour les chefs d’établissement, la finalité première est d’améliorer la communication interne et externe à l’établissement et d’ouvrir l’école sur l’extérieur, notamment sur les parents. L’ENT constitue aussi selon eux un moyen d’augmenter l’efficacité pédagogique et de réduire les écarts scolaires. Ils relaient ici le discours institutionnel sur les changements nécessaires pour « faire entrer l’école dans l’ère du numérique ». La fracture numérique (considérée désormais plus comme une fracture d’usage que d’accès) est évoquée à maintes reprises dans cette rhétorique du changement. Selon les chefs d’établissement, l’ENT sert ainsi d’abord d’outil pour organiser la communication entre les différents partenaires (rapidité, réduction des coûts), laquelle reste malgré tout principalement orale ou sur support papier, le plus souvent en doublon des informations délivrées sur l’ENT.

Pour la majorité des enseignants interrogés en 2014 en Seine-Saint-Denis, les usages pédagogiques de l’ENT sont encore en construction. On observe d’importantes différences de pratiques : un bon tiers des utilisateurs se déclarent à l’aise et considèrent l’ENT comme un moyen de dynamiser leur pédagogie (par exemple, en permettant aux élèves d’accéder à des documents ou à des exercices avant ou après la séance de cours) ; un tiers des utilisateurs utilisent uniquement le cahier de textes et les notes ; pour les autres, la plus-value pédagogique est limitée, voire inexistante, l’usage de l’ENT constituant une charge en plus. L’analyse des entretiens montre que les enseignants n’ont pas conscience d’être véritablement des prescripteurs d’usages pour leurs élèves, qu’ils peuvent par exemple les inciter à prolonger les activités conduites en classe, à réviser ou à approfondir leurs cours avec des ressources numériques disponibles sur l’ENT. Pour l’essentiel, les enseignants utilisent l’ENT comme un outil d’enrichissement de leur enseignement en présentiel, sans réelle continuité pédagogique en dehors de l’espace-temps scolaire. C’est un élément important que nous avions déjà observé lors d’une précédente étude des ENT en Isère et en Auvergne (Genevois et Poyet, 2009). « La question, c’est l’évolution de la stratégie pédagogique des enseignants » déclarait alors l’un des chefs d’établissement interrogés. Pourtant, une part non négligeable des enseignants qui utilisent quotidiennement l’ENT avec leurs élèves cherchent à diversifier leurs méthodes et leurs activités pédagogiques avec cet outil. Pour les enseignants se dégage un sentiment mêlé d’enthousiasme (potentiel de changement et d’amélioration de leurs pratiques) et de méfiance (peur de ne pas arriver à répondre à toutes les sollicitations nouvelles des parents et des élèves).

Les parents déclarent apprécier de pouvoir disposer, grâce à l’ENT, d’un « meilleur suivi de la scolarité de leurs enfants ». Les parents apprécient également de pouvoir avoir une relation plus directe avec les enseignants, par exemple en échangeant via la messagerie interne ou via les espaces partagés de l’ENT. Ils sont nombreux à consulter le cahier de textes numérique, ils souhaiteraient même qu’il soit plus complet : « Dommage que certains enseignants ne jouent pas le jeu, certains ne mettent pas les devoirs… cela est bien regrettable. » Quelques-uns réclament « des aides aux devoirs qui seraient utiles pour permettre aux parents d'aider au mieux leur enfant » ou encore « des cours numérisés pour les enfants absents ». à ce titre, les enseignants interrogés regrettent parfois que l’ENT soit davantage au service des parents qu’à celui des élèves : « L’ENT permet aux parents d’avoir un suivi et une vue plus approfondie sur la scolarité de leurs enfants, mais eux vivent déjà 8 ou 9 h par jour dans l’établissement ! »

Les finalités assignées à l’usage d’un ENT sont perçues comme déterminantes


La question centrale, c’est « à quoi sert un ENT ? » : « Le cœur de l’ENT, c’est la pédagogie : en quoi cela me sert avec les élèves pour les faire avancer ? En quoi cela me sert dans mon métier d’enseignant ? » Les réponses divergent en fonction des acteurs interrogés. Pour certains enseignants, il s’agit de se protéger de l’extérieur et de conserver l’espace « sanctuarisé » de l’école (créer un « espace de confiance » ainsi que le met en avant l’institution). Pour d’autres au contraire, l’ENT constitue un moyen indispensable pour ouvrir l’école, tout du moins pour élargir son périmètre d’intervention et décupler son efficacité, surtout à destination d’élèves issus de milieux modestes. Il s’agit alors de créer un espace étendu faisant sauter le verrou de la classe (Genevois et Poyet, 2010).

L’ENT semble faire rejouer également une partie des tensions qui traversent aujourd’hui l’école, en particulier sur les questions de co-éducation et, notamment, de place et de rôle des parents dans l’espace scolaire. Il conditionne des usages en fonction des profils. Nous avons constaté par exemple que l’attribution spécifique des rôles en fonction des identifiants génère des différences en termes d’usages : l’équipe pédagogique peut saisir des données alors que la famille ne peut que les consulter, les élèves eux-mêmes sont rarement en position de produire ou de déposer des documents sur l’ENT qui est mobilisé davantage comme un outil de consultation que comme un outil de communication large et multi-directionnel. Le dialogue peut parfois être difficile entre enseignants et parents via l’ENT. C’est particulièrement saillant en ce qui concerne la mise en ligne des notes et du cahier de textes numérique qui doivent répondre à tout un travail d’explicitation des notes et des consignes pour véritablement favoriser le lien avec les familles.

Pour autant, l’ENT semble généralement remplir les fonctions qui lui ont été assignées car il est souvent jugé irremplaçable par les personnes qui l’utilisent régulièrement. Là apparaît peut-être le clivage le plus important entre utilisateurs et non utilisateurs : ceux qui ne l’utilisent pas fréquemment n’en voient pas réellement l’utilité. Ce qui rend d’autant plus difficile le passage à l’établissement « tout numérique » via l’ENT : celui-ci n’est pas perçu comme un élément indispensable aux pratiques professionnelles de nombre d’enseignants, y compris ceux qui ont déjà des pratiques numériques avec d’autres outils (TNI, ordinateurs portables, tablettes numériques…).

Conlusion


Nous avons vu que l’ENT constitue un lieu d’articulation de différentes représentations qui peuvent fortement différer selon les acteurs. L’enjeu d’une plateforme accessible à distance permettant d’« étendre l’école » est peu perçu ou seulement de manière indirecte, voire confuse. La forme scolaire semble encore prégnante au-delà des changements mis en avant par les différents utilisateurs. Les résultats de nos enquêtes semblent donc limiter la portée des changements pédagogiques introduits par l’ENT, les enseignants ne l'adoptant pas comme un environnement par défaut mais comme un outil de plus. Cette affirmation doit néanmoins être nuancée du fait de l’évolution rapide des usages et du développement des « outils nomades » qui replacent l’ENT au cœur des enjeux, notamment en termes d’accès distant aux ressources. De nouvelles recherches seraient intéressantes à conduire sur l’évolution actuelle des écosystèmes numériques en lien avec des interfaces de type BYOD nécessitant d’accéder à des ressources dématérialisées.

* Sylvain Genevois - Maître de conférences en sciences de l’éducation Université de Cergy-Pontoise * - Laboratoire Ecole, Mutations, Apprentissages - EA 4507

date de publication : 22/09/2015

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Références bibliographiques :
Cerisier J.-F. (2014), « Les ENT vont-ils devenir des espaces numériques de création ? », Université d’été Ludovia 2014, Espace numérique de travail - Point de vue. http://www.ludovia.com/2014/06/les-ent-vont-ils-devenir-des-espaces-numeriques-de-creation
Genevois S. et Hamon D. (2014), ENT 93 - Rapport de recherche sur les usages des ENT dans les collèges de Seine-Saint-Denis. http://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00991475
Genevois S. et Poyet F. (2009), “Les usages pédagogiques des ENT d’Isère et d’Auvergne », Rapport de recherche INRP (EducTice). http://eductice.inrp.fr/EducTice/projets/usages/apparent/enquete2009
Genevois S. et Poyet F. (2010), “Espaces numériques de travail (ENT) et « école étendue ». Vers un nouvel espace-temps scolaire ?», Distances et savoirs, vol. 8, n°4/2010, CNED, Hermès Lavoisier, p. 565-583. https://hal.archives-ouvertes.fr/file/index/docid/636808/filename/Genevois-Poyet-prA_-presse.pdf
MEN-CDC (2013), « L’Environnement Numérique de Travail, an X (2003-2013) », Quelques observations issues du dispositif national de mesure d’audience des ENT de la Caisse des Dépôts. http://projets-ent.com/wp-content/uploads/2013/11/20131118-Bilan_ENT_2005_2013V4-version-definitive.pdf
Schéma directeur des espaces numériques de travail (SDET) – version 5.0 (juin 2015). http://eduscol.education.fr/cid56994/sdet-version-4.2.html

 

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