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Historique : avant Clisthène

Athènes avant les réformes de Clisthène

Scène de combat : hoplites et lanciers
Vers 560-550 av. J.-C.
hydrie à figures noires
© [Louvre.edu]

Paysage de l'Attique (photo MSM)

 

Solon, un des Sept Sages de la Grèce.
(fresque des bains des sept sages à Ostie. Photo MSM)

Borne trouvée sur l'Agora.On a retrouvé en Attique des dizaines de bornes semblables, qui servaient à marquer les propriétés agrcioles.
(photo MSM)



Le Portique Royal, au sud de l'Agora, aujourdhui coupé par la voie ferrée qui relie Athènes au Pirée.
(photo MSM)

 

Entre le début du VII° et la fin du VI° siècle, c'est l'ensemble du monde grec qui bouge. Dans toutes les cités d'Asie Mineure ou de Grèce continentale, des bouleversements politiques profonds se produisent et les anciennes monarchies héritées de la période mycénienne et des "siècles obscurs" disparaissent. Sur le plan militaire, les anciens combats "homériques" laissent la place à des batailles rangées, organisées en bataillons et en phalanges dans lesquels les fantassins jouent désormais un rôle de premier plan. Les citoyens sont donc amenés à participer de plus en plus nombreux à la défense de la cité et cette "révolution hoplitique" (οἱ ὁπλίται, les hoplites, soldats fantassins armés de la lance et du bouclier) s'accompagne de revendications politiques qui vont aboutir à des régimes différents. A Sparte s'instaure une oligarchie militaire dans laquelle les citoyens sont exclusivement des soldats, mobilisés à plein temps, vivant en caserne et ne s'adonnant à aucun travail agricole ou artisanal. Athènes choisit une autre voie qui la conduira, après une période oligarchique et un bref retour à la monarchie, à mettre en place au V° siècle un régime de nature démocratique.

Le régime oligarchique :

Au VII° siècle, Athènes est gouvernée par ses "magistrats". Ceux-ci, élus par leurs pairs, appartiennent tous à la classe des Eupatrides (οἱ Εὐπατρίδαι, "ceux qui sont de bonne naissance"). La base de l'organisation politique est la tribu (ἠ φυλή), structure clanique d'origine ionienne. On en compte quatre, chacune étant gouvernée par un phylobasileus (ὁ φυλο-βασιλεύς, le chef de tribu) et divisée en 12 "naucraries" (ναυκραρίαι) dont on ignore la véritable fonction. Les familles sont regroupées en phratries (ἡ φρατρία); l'unité géographique de base est le dème (ὁ δῆμος) dont le sens premier est la "part de territoire appartenant à une communauté" (A. Bailly).
Le gouvernement central est assuré par 9 archontes (οἱ ἄρχοντες). Les trois premiers reprennent les prérogatives principales de la fonction royale : l'archonte éponyme (ὁ ἄρχων ἐπώνυμος) donne son nom à l'année de son mandat et assure le pouvoir judiciaire alors que l'archonte-roi (ὁ ἄρχων βασιλεύς) et le polémarque (ὁ ἄρχων πολέμαρχος) ont respectivement en charge la religion et la guerre. Les six autres archontes sont les "thesmothètes" (οἱ ἄρχοντες θεσμοθέται), chargés de l'établissement et de la garde des lois.
Les archontes sont nommés et contrôlés par l'assemblée dite de l'Aréopage. Celle-ci tire son nom de la colline d'Arès (ὁ Ἄρειος πάγος), proche de l'Acropole, où, selon la légende, le dieu de la guerre avait été jugé par ses pairs. Elle existait depuis la période monarchique, pendant laquelle elle était composée de membres des grandes familles aristocratiques. Pendant le régime oligarchique, elle regroupe aussi les anciens archontes. Son rôle est important car elle nomme et contrôle les magistrats et promulgue les décrets. Le pouvoir est donc aux mains des plus puissants.

Sur le plan social, on rerouve la même domination. Les paysans pauvres travaillent généralement comme métayers (πελάται, "clients" ) de quelques riches familles. On les appelle aussi "hectémores" ou "sizeniers" (ἑκτήμοροι) parce qu'ils doivent donner un sixième de leur récolte à leur propriétaire. Dans l'incapacité de payer leur fermage et sans ressources, ils sont parfois contraints de s'endetter en mettant en gage leur propre personne. Ce "gage sur les corps" (τὸ δανείζειν ἐπὶ τοῖς σώμασιν) fait finalement d'eux et de toute leur famille les esclaves de leurs créanciers qui peuvent alors se les approprier ou les vendre. Une pratique aussi inhumaine se révèle aussi désastreuse sur le plan économique. La concentration des terres entre les mains de quelques grands propriétaires accentue les disparités et prive la cité d'une partie de ses forces vives, contraintes de s'exiler ou vendues aux frontières de l'Attique. En effet, contrairement à beaucoup de cités grecques, Athènes (comme Sparte) n'a jamais fondé de colonie et ne peut par ce biais exporter son trop-plein de population vers d'autres rivages de Méditerannée. Les mouvements de révoltes se mutiplient donc et vont provoquer, par étapes, la chute de l'oligarchie. La tradition attribue la paternité des réformes qui vont suivre à quelques individus, auxquels est associée la notion d'"eunomia" (ἡ εὐνομία) qui signifie "bonne législation" mais aussi "ordre bien réglé", "bonne observation des lois" et, tout simplement, "équité", "justice".

L'eunomia de Dracon (fin du VII° siècle)

On sait peu de choses de ce personnage mais on rapporte que c'est à son instigation que la législation d'Athènes fut, pour la première fois, écrite. Par cet acte fort, on marque d'abord la volonté de rendre le droit intangible et de l'inscrire dans la durée ; mais le passage de l'oral à l'écrit provoque aussi des changements importants dans la relation des citoyens à la loi. Les magistrats continuent de veiller à son respect mais en fonction de critères identiques et connus de tous. Les Athéniens garderont pendant toute la période démocratique le souvenir de cette rigueur "draconienne" au point que la tradition, rapportée tardivement par Plutarque (Vie de Solon, 17, 3), indique que les textes "avaient été écrits avec du sang et non avec de l'encre". (Δι΄ αἵματος, οὐ διὰ μέλανος, τοὺς νόμους ὁ Δράκων ἔγραψεν),
La législation nouvelle répond donc incontestablement à un souci de justice mais, sur le plan économique, l'eunomia de Dracon ne soulage en rien les classes défavorisées, la situation reste la même et le fossé continue de se creuser entre les plus riches et les pauvres, ces derniers étant de plus en plus nombreux.

L'eunomia de Solon (début du VI° siècle)

  • La sisachtie : la réforme de Solon permettra de sortir une partie importante de la population de l'Attique du "fardeau" de la servitude. C'est le sens exact de la "sisachtie" (ἡ σεισ - άχθεια, "le soulagement d'un fardeau"). La loi promulguée annule les dettes publiques et privées, supprime toutes les bornes ("Γῆ μέλαινα͵ τῆς ἐγώ ποτε ὅρους ἀνεῖλον...", "j'ai arraché les bornes à la terre noire...") qui marquaient les propriétés hypothéquées et interdit de recourir désormais à la pratique du gage des corps. Mieux, elle prend un effet rétroactif et autorise les victimes réduites en esclavage à retrouver leur liberté et leurs droits civils.
    Cet effacement de la dette constitue une étape importante dans l'évolution d'Athènes vers une citoyenneté démocratique. Si la mesure a avant tout un caractère économique, elle témoigne aussi, pour la première fois, d'une préoccupation sociale associée à une volonté politique.
  • La nouvelle citoyenneté : La sisachtie s'accompage d'une série de réformes : la nouvelle législation porte sur la famille, les droits de succession, la circulation et le commerce des biens de première nécessité. Solon ne cherche pas à réduire les inégalités de fortune - les citoyens rétablis dans leurs droits civils ne récupèrent pas les biens qui leur avaient été confisqués- mais ses lois ont un double objectif : rétablir l'homogénéité du corps social dans toutes ses composantes et permettre aux plus pauvres de participer effectivement à la vie de la cité.
    C'est à Solon qu'Aristote attribue la répartition de la population en quatre classes (τὰ τέτταρα τέλη) dites censitaires parce qu'elles reposent sur la fortune : par ordre décroissant, on les appelle classe des pentacosiomédimnes (οἱ πεντακοσιομέδιμνοι), des chevaliers (οἱ ἱππείς), des zeugites (οἱ ζευγῖται) et des thètes (οἱ θητικοί), cette dernière regroupant les plus pauvres, les paysans sans terre. Il est probable, en réalité, qu'au moins les trois premières de ces classes existaient déjà depuis la période monarchique mais l'important est que la réforme fait entrer les thètes à l'Ecclesia (ἡ Ἐκκλησία). Cette "assemblée" ne regroupait jusqu'alors que les citoyens capables de s'armer comme hoplites et son rôle était purement consultatif. Outre son ouverture aux citoyens les plus pauvres, Solon modifie considérablement sa fonction en lui donnant en plus le pouvoir de désigner les magistrats en lieu et place de l'Aréopage. Celui-ci perd ainsi une partie essentielle de ses prérogatives et de son indépendance puisqu'il était composé surtout d'anciens archontes. Le déclin de la vieille assemblée oligarchique est confirmé par une véritable révolution sur le plan judiciaire. En effet, un nouveau tribunal est institué : l'Héliée (ἡ Ἡλιαία). Dès son origine, celui-ci compte 6000 citoyens tirés au sort parmi toutes les classes sociales. L'intention politique est évidente : il s'agit de mettre la justice entre les mains de l'ensemble des citoyens. Chacun a désormais le pouvoir de juger mais aussi le droit et le devoir d'intenter des actions en justice au nom de la cité. Ce principe fondamental sera plus tard une des bases du régime démocratique : Athènes ne connaîtra jamais de magistrature professionnelle.
    On attribue enfin à Solon la création de la première Boulè (ἡ Βουλή), "Conseil" composé de quatre cents membres (cent par tribu). Le rôle de cette assemblée aurait été de préparer les réunions de l'Ecclesia.
  • Aux dires d'Aristote, la législation de Solon constitue une étape importante sur la voie de la citoyenneté démocratique. Les lois sont gravées dans la pierre et exposées aux yeux de tous les citoyens sur l'Agora, sous le portique royal. Solon refuse cependant toute idée de réforme agraire et de réduction des inégalités.Les citoyens restent répartis dans leurs classes censitaires différentes , chacune correspondant à des droits et des charges différents sur le plan de la citoyenneté. L'eunomia solonienne repose donc sur un ordre social garanti par la loi qui perdurera pendant la période démocratique mais entérine des disparités qui devaient nécessairement déboucher sur des troubles. Au milieu du VI° siècle, deux factions entrent en conflit : le "parti des gens de la plaine" (ἡ στάσις τῶν πεδιακῶν) et celui "de la montagne" (ἡ στάσις τῶν διακρίων) . Le premier regroupe les Eupatrides, mécontents de la perte de leurs privilèges politiques, le second rassemble tous les petits paysans sans terre aspirant à une véritable réforme agraire. Entre les deux, le développement économique fait émerger une classe nouvelle de commerçants et d'artisans, vivant principalement dans la zone urbaine et sur les rivages de l'Attique, qu'Aristote appelle "ceux de la côte" (ἡ στάσις τῶν παραλίων) .

La tyrannie : 561 - 510

L'affrontement des trois factions finit par paralyser le pouvoir politique et favorise les ambitions personnelles. Pisistrate, chef du parti de la montagne, exploite habilement la situation et s'empare du pouvoir en s'appuyant sur le mécontement populaire. Il devient officiellement tyran (τύραννος) d'Athènes de 561 à 528. Sur le plan politique, cette période de cinquante ans de pouvoir personnel constitue une parenthèse dans la marche d'Athènes vers une constitution démocratique. La prééminence de la loi écrite, que Dracon et Solon avaient réussi à établir pendant la première moitié du VI° siècle, cède la place à la volonté solitaire du monarque. Sur le plan constitutionnel, la régression est considérable : les magistrats sont nommés directement par le palais, l'Aréopage devient une simple chambre d'enregistrement. Avec la suppression du service militaire et le recours exclusif au mercenariat, les citoyens sont privés d'un des acquis fondamentaux de la révolution hoplitique. L'Ecclesia n'est plus convoquée, l'Héliée ne siège plus. Pourtant, les historiens ont très vite reconnu dans la tyrannie un épisode nécessaire à la formation de la citoyenneté athénienne.

  • Le progès social : pour établir son pouvoir, Pisistrate applique une politique populiste. il écarte les aristocrates et s'appuie sur la masse des plus pauvres. Il engage pour cela les réformes sociales égalitaires que Solon n'avait pas voulu entreprendre, distribuant aux paysans sans terre les propriétés confisquées aux Eupatrides exilés, attribuant nourriture et subventions. Il réussit ainsi à rétablir sur le territoire de l'Attique une classe paysanne aisée. La période coïncidant avec une stabilité remarquable sur le plan extérieur, la prodution agricole se développe considérablement. Le règne de Pisistrate est donc une période de prospérité dont le peuple athénien gardera un bon souvenir. En revanche, l'aristocratie ne se remettra jamais de cet intermède, la tyrannie mettant pour longtemps un terme aux tentatives de restauration oligarchique.
  • L'unité de la cité : c'est sous la tyrannie qu'Athènes commence à prendre le visage qui fera l'admiration de tous au V° siècle. Pour donner du travail aux plus pauvres, Pisistrate engage une politique de grands travaux, faisant construire sur l'Acropole un premier temple monumental : l'Hécatonpédon ( ὁ ἑκατόμπεδος, temple de 100 pieds), ancêtre du ParThénon. Les cultes officiels, à caractère politique, se multiplient et, très vite, deux divinités dominent le panthéon de la cité : Athéna, déesse tutélaire, dont la chouette emblématique, frappée sur la monnaie nationale, deviendra bientôt le symbole de l'hellénisme dans le monde méditérranéen, et Dionysos. En instaurant les fêtes officielles en l'honneur de ce dieu, le tyran fait entrer au coeur de l'espace urbain un culte d'origine rurale. Des cérémonies qui se déroulent à l'occasion des Grandes Dionysies naissent le dithyrambe, le drame satyrique, la comédie et la tragédie. Les représentations théâtrales données au pied de l'Acropole dans le théâtre de Dionysos et qui constitueront bientôt le ciment de la vie politique, religieuse et artistique de la cité démocratique sont nées sous la tyrannie.

Le régime ne survit que quelques années à la mort de Pisistrate. Ses fils Hipparque et Hippias, les Pisistratides, faibles et incompétents, sont rapidement chassés du pouvoir. En 510, Athènes se retrouve libérée de l'intermède monarchique. Bien que de jeunes nobles soient à l'origine de la chute des tyrans, la classe aristocratique, affaiblie, décimée, divisée, exilée, est incapable de reprendre le pouvoir, malgré l'appui de l'oligarchie spartiate. Au contraire, le demos (ὁ δῆμος, le peuple citoyen), a pris conscience de sa force et de son identité ; dès lors Athènes est prête à recevoir sa constitution "démo-cratique".