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 D I O  N Y S O S 
Dossier
Introduction - Le mythe Les attributs du dieuLe culte  - Les fêtes à Athènes - Iconographie antique et moderne - Dionysos et le théâtre - Le théâtre grec et les Bacchantes - Textes grecs - Références et liens 
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Pour une analyse iconographique - Bacchus, mythe et culte -  Les chants choraux de l'Antigone de Sophocle

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Dionysos et le théâtre

  Dionysos
et la représentation théâtrale
  Dionysos
et l'origine du théâtre
  Nietzsche,
La Naissance de la tragédie
 

Tout visiteur d'Athènes connaît le théâtre de Dionysos au pied de l'Acropole ; tout helléniste sait que les concours dramatiques avaient lieu pendant les fêtes de Dionysos, les Dionysies. Le lien entre le dieu et les représentations théâtrales est donc clairement établi.
Mais s'il est aisé de rapprocher le drame satyrique, le dithyrambe et la comédie du culte, du cortège dionysiaque, en revanche, le lien entre ce même culte et l'origine de la tragédie grecque donne lieu à des interprétations diverses voire contradictoires. L'essai de Nietzsche, La Naissance de la tragédie, n'est pas le maillon le moins célèbre de cette controverse.

Dionysos et la représentation théâtrale.

Les Dionysies

Les Dionysies donnaient lieu à de nombreux préparatifs pour la préparation du concours, mais aussi les préparatifs destinés à s'assurer de la présence du dieu, Dionysos Eleuthereus. Le culte du dieu passait pour être parvenu à Athènes à partir d'Eleuthères au Nord-Est de l'Attique. La statue du dieu, qui se trouvait habituellement dans le théâtre de Dionysos à Athènes, était pour l'occasion portée à Eleuthères avant d'être ramenée à la lueur des torches à Athènes, pour symboliser l'arrivée du dieu.
Dès le premier jour du festival, toute la ville était en liesse. Une grande procession accompagnée de danses et de chants satyriques ouvrait la cérémonie. On y portait d'énormes phallus, symboles des dons fertilisants du dieu, on préparait un taureau et d'autres animaux pour le sacrifice qui avait lieu lorsque la procession atteignait le théâtre. Selon H.C. Baldry, on ignore l'arrangement exact des concours : concours de dithyrambes, concours dramatique, véritable clou de la fête. Celui-ci était précédé par le sacrifice d'un cochon de lait et de libations purificatoires. H. Jeanmaire propose des précisions plus grandes : les chœurs cycliques concouraient le 9 Elaphéborion, les chœurs comiques le 10, les concours tragiques avaient lieu les 11 et 12.
Pour comprendre quelle signification pouvaient avoir ces fêtes pour les citoyens athéniens, H.C. Baldry propose de les comparer d'une part à " une cérémonie religieuse médiévale célébrée dans une cathédrale archicomble " et, d'autre part, pour son côté populaire à un " grand match de football dans une cité moderne ". De fait, on avance le nombre de 30 000 spectateurs au théâtre et les sommes dépensées n'ont pas d'équivalent à notre époque.
Pour en savoir plus sur les Dionysies et les concours théâtraux, nous suggérons de lire le texte de la Conférence de Pierre Chuvin (Paris X) sur Sophocle.

Origine et évolution du théâtre selon les Anciens

Selon les Anciens, dont Aristote, le genre dramatique, qui apparaît en Attique à la fin du VIe, s'était développé auparavant ailleurs, notamment dans le Péloponnèse.
Ils faisaient par ailleurs dériver par filiation les genres entre eux : les processions phalliques auraient donné la comédie. Quant à la tragédie, elle dérivait, selon Aristote (Poétique, 4), de ceux qui donnaient le branle au dithyrambe et au drame satyrique.

Dionysos et l'origine du théâtre

La comédie

Pour ce genre, le lien avec Dionysos, bien que mal défini, paraît évident. Les scénarios de masques, à l'origine de la comédie, avaient lieu parmi les réjouissances rustiques placées sous le patronage de Dionysos, associé ou identifié à une divinité phallique. Toutefois, les masques et personnages de la comédie sont différents de Dionysos, des monstres de son cortège et des épisodes de sa légende.

Le dithyrambe

Ce genre, véritable incantation au dieu, fait des danses et de la musique dont s'accompagne le sacrifice proprement dionysiaque, est lié au culte de Dionysos. Il traduit le passage de l'action cultuelle au genre littéraire et surtout musical.
Un certain nombre de théories dont celle d'Aristote font provenir du dithyrambe les autres genres théâtraux.
Mais selon Jeanmaire les trois genres proprement théâtraux sont des genres comportant masques et déguisements qui donnent un caractère aux acteurs et aux choreutes. En cela, ils différent du dithyrambe pour lequel il n'est fait aucune allusion au port du masque.

Le drame satyrique

Les acteurs et chanteurs y sont accoutrés de façon à représenter ces êtres de fantaisie que sont les satyres et les silènes. Les danses acrobatiques des satyres sont d'ailleurs l'un des attraits du spectacle, en liaison directe avec Dionysos et son cortège. Ce genre, peu connu, fut introduit en Attique par Pratinas sans doute aux débuts de la carrière d'Eschyle. Il fut rapidement incorporé comme quatrième élément au groupement des pièces tragiques pour former une tétralogie (cf Le Cyclope d'Euripide ou Les Limiers de Sophocle). D'une forme assez proche de la tragédie, ce fut un genre à succès. Le drame satyrique contribuera à " apprivoiser " le dieu originel, sauvage, en un dieu moins inquiétant, voire drôle comme on le verra dans la comédie.
Cette place évidente de Dionysos dans ces trois formes théâtrales explique son caractère de dieu du théâtre. Se pose néanmoins la question de la tragédie.

La tragédie : quelques aspects de la polémique

Pour Aristote, nous l'avons dit, la tragédie provient du dithyrambe et du drame satyrique. Mais il convient de faire remarquer ici que, hormis Les Bacchantes et Héraclès furieux, jamais Dionysos n'est représenté dans la tragédie grecque. C'est là un des paradoxes du lien entre le dieu et le genre dramatique.

Fernand Robert, cité et suivi par H. Jeanmaire, dans une étude sur l'origine du mot " tragédie " prend position sans ambiguïté : " Ce qu'il y a de plus certain, en ce qui concerne l'origine de la tragédie, c'est qu'elle n'est point sortie du culte de Dionysos. Nous appelons "tragédie" un genre littéraire qui est né à Athènes et s'est développé par l'adjonction d'un acteur puis de deux, puis de trois à un chœur primitivement seul ; et cette évolution, nul ne le conteste, s'est produite au théâtre de Dionysos, du moins dans des sanctuaires attiques, à l'occasion de ses fêtes. Mais ce chœur n'a été rattaché que secondairement au culte de Dionysos. "
En effet, si l'on en croit le texte d'Hérodote (V, 67), ce serait Clisthène, tyran de Sicyone et chef du parti populaire, qui, dans une réforme anti-aristocratique, aurait rattaché à Dionysos, le dieu des masses, les chœurs tragiques jusqu'alors consacrés au héros Adraste.

Parmi les théories qui rattachent l'origine de la tragédie à Dionysos il est celles qui s'appuient sur l'étymologie du mot "tragédie". "Tragôdia" viendrait de "tragos", le bouc et "ôdè", le chant. Ce serait donc le chant exécuté par les tragôdoi, les hommes-boucs, les satyres du cortège dionysiaque, à moins qu'il ne s'agisse d'un chant en vue d'un concours dont le prix serait un bouc, ou encore à l'occasion du sacrifice d'un bouc.
L'autre ensemble de théories, remis en cause par H. Jeanmaire, s'appuie sur le rôle des masques qui, pour certains, renvoie aux originaires funéraires du culte dionysiaque et de la tragédie. D'aucuns affirment que le culte de Dionysos est entièrement mimétique, qu'on y représentait la mort du dieu et qu'ainsi s'explique l'émergence du jeu dramatique.
Plus convaincante est la théorie développée Walter F. Otto dans Dionysos, le mythe et le culte. Il souligne l'importance du masque qui nous dit l'apparition de Dionysos, dans toute l'énigme de son ambiguïté, de sa dualité. Cette dualité, qui se retrouve dans toute l'action du dieu, est à l'origine de la fascination qu'il exerce, elle est l'expression de sa sauvagerie et porteuse de sa folie. Ce rôle du masque se retrouve évidemment dans la tragédie. Mais laissons la parole à l'auteur qui s'exprime ainsi dans la conclusion de son livre :
" La grandeur de l'esprit dionysiaque survit dans la tragédie. […] Il nous faut poser pour finir la question fondamentale : quelle est la signification du fait que la tragédie a pris son essor universel dans le culte de Dionysos ?
Ce que nous avons coutume de nommer le tragique n'est pas particulier à la tragédie. Sa matière, le mythe héroïque, est lui-même tragique. Cependant, dans sa re-création à travers l'immédiateté de la représentation, le tragique se détache et ressort avec une telle puissance d'émotion qu'il peut à bon droit passer pour sa caractéristique. C'est dans cette immédiateté dramatique, par laquelle la vie du mythe, après être apparue dans l'épos et le chant choral a été élevée à une grandiose renaissance, que l'esprit dionysiaque et le prodige de son feu se sont fait reconnaître. Dans cette excitation ne parle ni la souffrance ni la nostalgie de l'âme humaine, mais bien la vérité du monde Dionysos, le phénomène originel de la dualité, du lointain corporellement présent, de la commotionnante rencontre avec l'irrévocable, de la fraternisation de la vie avec la mort.
Cette dualité a son symbole dans le masque. […]
La démence [le porteur de masque] a effleuré, parcelle du mystère d'un dieu en délire, de l'esprit de l'être-double, qui vit dans le masque, et dont l'acteur de théâtre est le dernier rejeton. "

Nietzsche, La Naissance de la tragédie

La Naissance de la tragédie se présente comme une réflexion sur la genèse de l'art considéré dans le miroir de la civilisation hellénique. A ce titre, l'essai dépasse largement le seul cadre de la tragédie auquel se limitent les lignes qui suivent.

Les oppositions

L'ensemble du livre repose sur une succession d'oppositions dont Nietzsche donne dès l'introduction l'axe majeur en opposant Dionysos et Socrate en des termes qu'on pourrait résumer ainsi :

Dionysos
Socrate
Pessimisme Optimisme
Art Science
Instinct Connaissance rationnelle
Plénitude Décadence
Fécondité Stérilité

Selon lui, l'évolution de la civilisation se présente comme un retour de la civilisation moderne aux valeurs dionysiaques après une longue période inspirée de Socrate.
Néanmoins, l'opposition la plus célèbre est celle qui réside entre l'esprit apollinien et l'esprit dionysiaque. Au premier, Nietzsche associe la sculpture, le rêve, la prophétie, ce qui est lumineux ; au second, la musique, le breuvage narcotique, l'ivresse, l'approche du printemps, la réconciliation de l'homme avec la nature. Par les " chants et les danses, l'homme se manifeste comme membre d'une collectivité qui le dépasse. "
Il convient aussi de distinguer le Barbare dionysien, que caractérisent la licence sexuelle et les tendances bestiales, du Grec dionysien qui se différencie grâce à la réconciliation d' Apollon avec Dionysos.
La musique tient une place de choix dans l'opposition Apollon / Dionysos. La musique apollinienne est, selon Nietzsche, une " architecture dorique sur le mode sonore ". A la musique dionysiaque, le pouvoir émotif du son, le flot de la mélodie, la danse qui imprime à tous les membres du corps un mouvement rythmique, ce qui suppose qu'on ait atteint un souverain oubli de soi. Le poète lyrique, artiste primitif, s'est identifié à la réalité primitive, à sa souffrance, source de musique, puis cette musique lui parvient comme un rêve symbolique sous l'effet du rêve apollinien.

L'origine de la tragédie

Selon la tradition, la tragédie grecque provient d'un chœur antique qui était le drame primitif. Nietzsche reprend la théorie de Schiller selon laquelle le chœur est une muraille vivante dont la tragédie s'entoure pour s'isoler du monde réel et préserver sa liberté poétique comme réaction à tout naturalisme. " Le satyre, choreute dionysiaque, vit dans une réalité reconnue comme religieuse, sous l'autorité du mythe et du culte. "
Par conséquent, la tragédie dionysiaque crée un tout-puissant sentiment d'unité qui ramène l'être au sein de la nature loin de tous les fossés humains. Le satyre est le symbole de la toute-puissance sexuelle de la nature. Le chœur de la tragédie imite par des moyens artistiques ce phénomène naturel. Le phénomène dramatique originel est la métamorphose de l'homme, une foule entière se sent envoûtée. Le chœur dithyrambique est un chœur d'êtres métamorphosés qui ont oublié leur passé civique et leur situation sociale. Cette sorte d'envoûtement est la condition de tout art dramatique.
A l'origine, la scène et l'action furent seulement conçues comme visions, la seule réalité était le chœur. Celui-ci est le symbole de la foule en proie à Dionysos. Dans sa vision, ce chœur aperçoit Dionysos, son seigneur et maître, et c'est pourquoi nous avons toujours affaire à un chœur de serviteurs. Compatissant avec le dieu, il est sage du même coup et c'est de lui que jaillissent la vérité et les prophéties.
La tragédie est d'abord un chœur et non un drame. On assiste à la dualité entre le lyrisme dionysiaque du chœur et le rêve apollinien de la scène. Le dialogue tragique, apollinien, simple, transparent et beau, reflète l'homme hellénique dont la nature se révèle dans la danse.
Selon Nietzsche, et de façon irréfutable, l'objet de la tragédie grecque sous sa forme la plus ancienne n'était autre que la Passion de Dionysos. Et donc jusqu'à Euripide, Dionysos n'a cessé d'être le héros tragique ; il se manifestait à travers une pluralité de figures, sous le masque d'un " héros qui lutte et s'emprisonne pour ainsi dire dans les rets de sa volonté particulière. "

L'évolution de la tragédie

D'Euripide à Socrate
Selon Nietzsche, Euripide a rompu avec le mythe originel et a mis l'homme quotidien sur scène comme en atteste la comédie d'Aristophane, Les Grenouilles, et il a amené la naissance d'un nouveau genre, la comédie nouvelle attique. Euripide a éliminé de la tragédie cet élément originel et tout-puissant pour édifier celle-ci exclusivement sur des principes d'art. Mais dans Les Bacchantes, Euripide vieillissant pense qu'il faut composer avec ce dieu ensorceleur.
Le philosophe souligne le lien entre Euripide et Socrate. Or le dialogue socratique et platonicien, optimiste puisqu'il fait de l'homme vertueux un homme heureux, sonne le glas de la tragédie.

La musique dans la tragédie
La tragédie périclite quand la musique s'en retire car à partir de l'esprit de la musique nous comprenons la joie qui accompagne l'anéantissement de l'être, éternel effet de l'art dionysiaque. L'art tragique nous fait connaître que tout ce qui naît doit mourir dans la douleur. La genèse de la tragédie grecque est véritablement née de la musique, d'où le rôle du chœur. Mais ce n'est que comme érudit que l'on peut reconstituer la toute-puissance de l'effet musical.

La peinture des caractères
Le recul de l'esprit dionysiaque se voit aussi dans l'émergence de la peinture des caractères qui éloigne du mythe. Il en va de même des dénouements des drames tardifs qui ne font plus de place à la consolation mythique que le spectateur ressentait à la fin des tragédies ; en effet la réconciliation venue d'un autre monde est inséparable du plaisir tragique.

En conclusion, pour Nietzsche, Dionysos a pour effet de détacher les hommes des chaînes de l'individuation, de contrecarrer leurs instincts politiques. Quant au mythe tragique, il peut seulement se comprendre comme une représentation concrète de la sagesse dionysiaque par des procédés d'art apollinien.