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 Le Mythe d'Europe 
Dossier
 Le mythe d'Europe - Iconographie antique :  statuettes et métopes,  céramiques,  fresques et mosaïques - Iconographie moderne : gravure (Ovide illustré), peinture de la Renaissance au XXe siècle - Europe dans la littérature - Choix de textes -  Références et liens 
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Iconographie moderne
La peinture de la Renaissance au XXe siècle

  Renouveau de la mythologie   Titien et Véronèse   Modernité du mythe 

" La fortune actuelle du mythe d'Europe n'a probablement dans l'histoire qu'un unique précédent, qui se trouve dans la culture de la fin de la Renaissance, lorsque les expéditions lointaines et la découverte de nouvelles terres imposèrent de leur donner une configuration par l'image et de recourir pour notre continent au mythe homonyme de la jeune fille qui accomplit le grand voyage vers l'Occident. Par référence à une culture qui était déjà européocentrique, l'unique représentation d'un continent qui puisse se prévaloir d'un mythe classique fut celui d'Europe. [...] La fable d'Europe enlevée par le taureau blanc s'affirmera dans la culture humaniste de la Renaissance devenant ainsi l'un des sujets les plus aimés des peintres du classicisme européen. " (Claudia Cieri Via, Université de Rome I, in D'Europe à l'Europe, p. 209)

Renouveau de la mythologie

Une représentation proche de l'iconographie médiévale

Le mythe d'Europe est souvent choisi pour décorer les coffres de mariage. Liberale Da Verona, L'enlèvement d'Europe, 1470, Louvre.eduC'est le cas de L'enlèvement d'Europe (1470) de Liberale Da Verona.
La composition linéaire, qui se lit de droite à gauche, s'inscrit dans la tradition narrative de l'époque médiévale :
- la scène de la séduction (Europe, entourée de ses compagnes, monte sur le taureau) ;
- la scène de l'enlèvement : Europe, assise en amazone, s'agrippe des deux mains aux cornes du taureau ; elle se tourne avec nostalgie vers ses compagnes restées sur le rivage. Elle glisse légèrement sur sa monture et ses pieds effleurent l'eau.
- La dernière scène représentée est celle de l'arrivée en Crète et montre Jupiter ayant repris une forme humaine.

Un motif pictural

Europe fait partie des petites scènes mythologiques qui figurent en arrière-plan de tableaux à sujet mythologique ou religieux.

Batolomeo di Giovanni, Le Cortège de Thétis, détail  : L'enlèvement d'Europe, Louvre.eduPérugin, Le combat de l'Amour et de la Chasteté (1503), détail : L'enlèvement d'Europe, Louvre.eduDans Le Cortège de Thétis (entre 1465 et 1494) de Bartolomeo di Giovanni, qui décore un coffre de mariage, Europe et le taureau est l'une des figures du cortège, formé de divinités marines. Europe, pensive, se tient à califourchon sur le taureau dont la couleur brune contraste avec la blancheur du corps des Néréides.

Dans Le Combat de l'Amour et de la Chasteté de Pérugin (1503), destiné à décorer le studio d'Isabelle d'Este à Mantoue, le groupe Europe et le taureau se distingue à l'arrière-plan de la scène consacrée aux amours de Psyché. Là aussi, Europe est à califourchon sur le taureau qui va aborder le rivage où l'attend Apollon.

Actualisation du mythe

Rembrandt, L'enlèvement d'Europe, 1632Rembrandt, L'enlèvement d'Europe, 1632
Rembrandt choisit la scène privilégiée des graveurs, celle de l'enlèvement. La lumière met en valeur les deux groupes séparés : Europe, regardant en arrière vers ses compagnes restées sur le rivage, la main droite tenant l'une des cornes du taureau, la main gauche posée sur l'encolure. Un autre coup de lumière est porté sur les compagnes éplorées, l'une vue de face, les bras dressés en l'air, comme tombée de frayeur sur son séant.
Mais la mer est calme et Europe ne montre aucune trace d'effroi, effroi que Rembrandt a exprimé dans d'autres scènes d'enlèvement comme celui de Proserpine (1631), par exemple.
Des détails canoniques pour l'histoire d'Europe sont délaissés : la prairie fleurie, le troupeau d'Agénor, Mercure qui pousse le troupeau vers l'eau, la couronne de fleurs qui orne le taureau, etc. Mais Rembrandt place dans le décor un char princier à parasol tiré par des chevaux, comme dans Ulysse et Nausicaa de son maître Pieter Lastman. Le paysage en arrière plan, urbain et monumental, où se détache une grue, évoque plus un port hollandais que la Crète.
La toile est conservée au "Getty Museum" de Malibu (États-Unis) qui en propose une reproduction.
Adresse : http://www.getty.edu/art/collections/objects/o1069.html

Deux interprétations majeures du mythe : Titien et Véronèse

Deux tableaux sont particulièrement célèbres et déterminants pour la représentation du mythe par les peintres européens jusqu'à la fin du XVIIIe siècle : ils appartiennent à l'école vénitienne, datent du XVIe siècle et sont l'œuvre des deux maîtres les plus connus à cette époque : Tiziano Vecellio dit Titien et Paolo Caliari dit Véronèse. Ils ont pu contribuer à fixer deux moments distincts de l'histoire d'Europe, celui de l'enlèvement proprement dit et celui de ses préparatifs.

Titien, L'enlèvement d'Europe, Isabella Stewart Gardner MuseumTiziano Vecellio, dit Titien, L'enlèvement d'Europe, 1559-1562 (huile sur toile, 58x96 cm) - Isabella Stewart Gardner Museum, Boston
Cette toile fait partie d'un ensemble de six grandes toiles presque carrées, composé pour l'infant Philippe, fils de l'empereur Charles Quint, et destiné à décorer un camerino privé du roi. Titien met l'accent sur le moment du rapt. Son héroïne se débat, couchée sur le dos, repliant ses jambes avec effroi, s'efforçant de retenir son voile.
Titien propose une interprétation à la fois dramatique et dynamique du mythe avec le mouvement ample qui traverse la composition selon une diagonale ascendante. Le ciel plombé est parcouru d'inquiétantes nuées roses et violettes, la mer irisée vire du verdâtre au bleu de plus en plus profond, le rivage montagneux varie du brun au bleu, au voile rouge d'Europe font écho d'autres taches rouges dans le tableau. La lumière tend à dissoudre les formes, comme celles des compagnes d'Europe, minuscules figurines lointaines.
Adresse : http://www.gardnermuseum.org/collection/europa.asp
Une copie de ce tableau par Rubens est conservée au Musée du Prado à Madrid.

Paul Véronèse, L'enlèvement d'Europe, 15880, Palais duccal, Venise Paul Véronèse, L'enlèvement d'Europe, 1580 (huile sur toile, 240 x 303 cm)
A l'explosion passionnée du Titien, Véronèse substitue une sentimentalité plus sereine.
Véronèse propose une image simultanée comme dans l'Ovidio Volgare : l'action est décomposée en plusieurs temps sur la même image dans un procédé archaïsant. Trois épisodes sont représentés : la séduction, la promenade, l'enlèvement.
- A l'avant-scène, le peintre insiste sur le premier moment de la narration : les suivantes s'affairent autour de la princesse s'asseyant sans méfiance et en amazone sur la bête immaculée tandis que des amours font pleuvoir des fleurs et des fruits. Europe porte une riche parure de soie et de perles aux tons nacrés. Son sein est dénudé dans la tradition des allégories vénitiennes du mariage.
- Au second plan, Europe, promenée sur la bête et vue de dos, esquisse vaguement un geste d'inquiètude lorsque sa monture presse le pas vers la rive.
- Enfin dans un troisième temps l'enlèvement proprement dit est représenté par une petite vignette au fond de la composition.
"The Web Gallery of Art" en propose une reproduction.
Adresse : http://www.kfki.hu/~arthp/html/v/veronese/z_other/index.html

Guido Reni, L'enlèvement d'Europe, Galerie nationale du CanadaC'est l'interprétation de Véronèse qui a connu la plus grande fortune, avant même son exposition à la vue de tous au Palais des Doges : on en connaît à toutes les époques des répliques, des copies. Elle devient un modèle incontournable.

Guido Reni (1575-1642) a produit trois versions de L'enlèvement d'Europe dont l'une plus inspirée par le tableau de Véronèse, mais sans plus aucune allusion à la traversée. La version conservée à la Galerie nationale du Canada est particulièrement remarquable par les couleurs diaphanes, l'élégance de la pose et des draperies, l'équilibre entre mouvement et repos.
Adresse : http://cybermuse.gallery.ca/cybermuse/showcases/european/index_f.jsp

Jacob Jordaens, L'enlèvement d'Europe, 1643, Musée de LilleJacob Jordaens, dans L'enlèvement d'Europe (1643), retient, comme Véronèse, le moment préliminaire au rapt : Europe est assise sur le taureau couché qui lui lèche amoureusement le pied. Elle est nue, parée d'une draperie rouge, couronnée de perles. Deux servantes s'affairent autour d'elle ; tout autour de nombreuses figures féminines nues, dans des poses très expressives ; non loin de là, une couronne de fleurs et une corbeille toute prêtes.
Mercure est vu de dos, le troupeau d'Agénor autour de lui, proche du taureau blanc et le regardant.
Éros, sur l'aigle de Jupiter, domine toute la scène.
Le groupe formé par Europe et le taureau, au premier plan, paraît très petit, immobile, disproportionné par rapport à l'ensemble. C'est l'agitation vraie et intense, la profonde animation des corps, la variété et la théâtralité des poses, qui évoquent la dynamique et l'aspect tragique du rapt.
La base Joconde (RMN) donne les références de ce tableau, conservé au Musée de Lille, et en propose une reproduction.
Adressse : http://www.culture.fr/public/mistral/joconde_fr

L'évolution qui se poursuit au XVIIIe siècle, avec Watteau et François Boucher, fait perdre au mythe son aspect tragique.

Modernité du mythe d'Europe

Valentin Alexandrowitsch Serow, Raub of Europe, 1910Les peintres du XXe siècle donnent de nouvelles interprétations du mythe, privilégiant l'aspect méditerranéen (Pierre Bonnard), le couple Europe et le taureau : Serow reprend la position d'Europe agenouillée sur le taureau choisie par Dürer, mais avec une petite Europe sur un immense taureau "radeau", Matisse peint un nu au taureau dont il se servira ensuite pour illustrer le Florilège des amours de Ronsard.
Max Beckmann, en 1933, en pleine montée du nazisme en Allemagne, donne au mythe une valeur politique : le taureau prend la couleur "brune" des nazis tandis qu' Europe renversée sur le dos de l'animal et terrorisée, arbore à son bras un funeste brassard jaune.

Nous analyserons plus précisément deux toiles surréalistes.

Max Ernst, Célèbes ou l'éléphant Célèbes, 1921, Tate Gallery, LondonMax Ernst, Célèbes ou L’Eléphant Célèbes,1921
Le titre du tableau vient d’une comptine allemande obscène, qui commence ainsi : « L’Eléphant des Célèbes, il a du jaune à son derrière ». La silhouette centrale a pour origine la photo d’un grenier à mil en glaise (du Ghana ou Togo) que l’artiste a paré de défenses, d’une tête à cornes, d’une trompe pourvue d’une manchette et d’une construction qui rappelle les intérieurs métaphysiques de Giorgio de Chirico.
L’animal représenté est un hybride, un monstre créé par l’artiste selon une combinatoire liée à l’activité inconsciente. Les lignes de force du tableau reliant la curieuse tête à cornes au corps féminin favorisent l’association taureau-femme et renvoient au mythe grec d’Europe et de Zeus. Dans le tableau de Max Ernst, la couleur blanche du taureau a glissé sur le corps de la femme.
Mais le mythe ancien n’épuise pas l’œuvre qui se construit comme un tissu d’allusions et d’antagonismes car, ici, c’est Europe qui semble attirer l’animal et l’inviter à un voyage dans un pays inconnu, lequel renvoie au hors-champ de l’œuvre.
Ce tableau est conservé à la Tate Gallery à Londres, qui en donne une reproductions sur son site.
Adresse : http://www.tate.org.uk/servlet/ViewWork?workid=4136&roomid=2085

Salvador Dali, Enlèvement topologique d'Europe - Hommage à René Thom, 1983, huile sur toile, 60x73 cm, Don de Dali à l'EspagneSalvador Dali, Enlèvement topologique d'Europe - Hommage à René Thom, 1983
" Dali, en 1982, a l'attention retenue par par la théorie des catastrophes inventée par le mathématicien René Thom. Il se passionne pour cette pensée qualitative rigoureuse, formée à partir des récents progrès de la topologie de l'analyse différentielle, par un espace-temps à quatre dimensions où l'on étudie des petits phénomènes. Sur le tableau figure, en guise de légende, une équation compliquée qui vient sans doute du mathématicien, et l'indication "Queue d'aronde" qu'on retrouve la même année, dans le titre de la dernière toile peinte par Dali : "La Queue d'Aronde - Série des catastrophes".
L'enlèvement topologique d'Europe est une masse de bleu, comme d'une Méditerranée intense, celle de Grèce ou de Catalogne, et dans la vague semble se dessiner le corps nu d'une femme. L'Océan n'est pas le monstre, mais Europe elle-même est la mer. L'inquiétant, dans la perspective des catastrophes qui hantent Dali, de la menace nuclaire (Léda atomica, 1949) au délabrement de son propre corps, est constitué par deux longues fissures, qui zigzaguent comme dans les murs de la maison Usher. Non pas le lézard sur le mur, qui intéresse Dali parmi les petits phénomènes, comme la mouche, la sauterelle ou la cerise, mais la lézarde dans le mur et, pire encore, la fissure dans ce qui ne peut être fissuré, la masse liquide de la mer. "
(Pierre Brunel : André Chénier et l'enlèvement d'Europe, p. 327, in D'Europe à L'Europe, Centre de Recherches André Piganiol, Université de Tours)
Pierre Brunel établit un lien entre ce tableau et les poèmes de Chénier : Europe, Sur un groupe de Jupiter et d'Europe.
Adresse : http://www.salvadordali.de/