Parmi toutes les merveilles du monde, les Jardins
suspendus de Babylone sont peut-être l'œuvre dont la
réalité est la moins attestée. Certes, les
auteurs antiques sont nombreux à l'évoquer et les
descriptions de Strabon ou de Diodore de Sicile paraissent d'une
grande précision, mais la légende qui a traversé
les siècles en s'enrichissant n'est guère corroborée
par les données archéologiques : on ne sait pas
avec précision la date de la construction de ces jardins
; on ne sait pas comment cette merveille a disparu ; on hésite
même à la localiser sur un plan de Babylone.
On a longtemps considéré que le
premier à avoir désigné ces Jardins
comme l'une des « Sept merveilles du monde » était
Philon de Byzance,
un savant ingénieur d'une grande habileté : on remarquait
que ce qu'il admirait en premier lieu, c'était l'exploit
technologique qui avait permis de construire des jardins qui donnent
l'impression de flotter dans les airs, ainsi que de faire monter
les eaux de l'Euphrate jusqu'à ce lieu, pour l'irriguer.
Mais l'attribution du traité sur les Sept merveilles
du monde à cet auteur est désormais contestée,
et il serait l'œuvre d'un autre Philon, un rhéteur postérieur
de six siècles. On soulignera alors que le premier à
avoir dressé une liste qui nous ait été transmise
est Antipater de Sidon,
un poète du 1er siècle avant J.-C. Hérodote,
qui lui est bien antérieur, avait évoqué
Babylone mais sans faire référence à une
liste de « merveilles » . Dans le poème d'Antipater,
les Jardins suspendus figurent en troisième position, après
les remparts de Babylone et la statue de Zeus à Olympie.
Il a suffi cependant que
cette construction soit attribuée à la reine Sémiramis
pour que l'imagination prenne son essor. Car la légende
fait de cette reine la bâtisseuse de Babylone ; et la reine
guerrière devient alors l'architecte d'une merveille qui
défie les lois les plus solides de la nature. On ne reprendra
pas ici dans le détail la légende de Sémiramis,
mais on rappellera quelques éléments qui permettent
de saisir pourquoi la construction de Babylone lui fut attribuée.
Quand les historiens antiques s'éloignent
de la légende, c'est à Nabuchodonosor qu'ils
attribuent cette œuvre, qui aurait alors été construite
pour complaire à une épouse pleine du regret de
son pays natal : il faut toujours une légende pour expliquer
cette folie qui reste dans la mémoire des temps comme une
image du « paradis » , puisque Eusèbe de Césarée
peut ainsi qualifier ces jardins :
« kremastou_j
paradei/souj o)noma/saj
»
Et comme toutes les descriptions antiques que
nous avons de cette merveille sont marquées par l'imagination,
on ne s'étonnera pas que les artistes aient laissé
libre cours à leurs rêves pour tenter de nous faire
voir cette image du paradis.
Mais on se doit également d'évoquer
la cité où ces Jardins furent construits : car les
Anciens – et la liste d'Antipater de Sidon en témoigne
– ont aussi admiré les remparts de Babylone et ont
donné le titre de merveille à l'ensemble architectural
que constitue la ville reconstruite par Nabuchodonosor, le luxe
de ses murailles, la beauté de ses palais et la richesse
de ses temples. Chez bien des auteurs ce ne donc sont pas seulement
les Jardins qui constituent une merveille, mais l'ensemble de
la cité dont le gigantisme trouve par ailleurs un symbole
dans la Tour de Babel.