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La statue de Zeus à Olympie

   

Visions antiques

Dans l'antiquité, poètes, voyageurs, chroniqueurs, philosophes mentionnent dans leurs écrits la statue chryséléphantine de Zeus à Olympie, et l'examen de ces textes permet de dégager ce qui faisait de cette œuvre une « merveille », une réalisation exceptionnelle.
Callimaque, Antipater de Sidon, Strabon, Philon, Dion Chrysostome, Épictète et Pausanias ont sans doute vu la statue à Olympie, mais Cicéron, Properce, Sénèque, Pline l'Ancien, Quintilien, Flavius Josèphe, Plutarque, Suétone, Lucien, Plotin et Grégoire de Naziance semblent plutôt en parler de réputation.
Tous les témoignages saluent le talent de Phidias et considèrent la statue chryséléphantine de Zeus comme son chef-d'œuvre. Le terme de « merveille », chose digne d'être admirée, n'apparaît que chez Philon τὸ θέαμα (objet de contemplation) qui la classe en troisième position, et Grégoire de Naziance τὸ θαῦμα (objet d'étonnement) en deuxième ou sixième position. Elle frappe les esprits par sa taille colossale et la richesse des matériaux, mais certains auteurs insistent sur le défi religieux qu'a remporté Phidias qui a su, dans une représentation anthropomorphique de la divinité, réunir toutes les qualités du dieu des dieux. À partir du IIe siècle apr. J.-C., l'évolution des croyances et des pratiques religieuses et la pensée philosophique orientent le propos sur le sens de la représentation anthropomorphique et la présence du dieu.

Le chef-d'œuvre d'un sculpteur exceptionnel
Tous les textes présentent Phidias comme un sculpteur exceptionnel capable de travailler divers matériaux, mais innovateur dans la technique chryséléphantine. La prosopopée de Phidias dans le Discours olympique permet à Dion Chrysostome de souligner la difficulté du travail de création, qui est un processus lent et fatigant à cause des matériaux utilisés. Phidias prétend que créer une image de dieu est plus difficile pour un sculpteur que pour un poète (XII, 69-70). Tous s'accordent à dire que Phidias a su matérialiser l'idée même du Zeus d'Homère.
Imitation, imagination, Philostrate écrit dans Vie d'Apollonius de Tyane :

« Non, c'est l'imagination qui a conduit leur main, l'imagination qui est une plus grande artiste que l'imitation. En effet, l'imitation ne représentera que ce qu'elle a vu, l'imagination représentera même ce qu'elle n'a pas vu : elle se le figurera, en se reportant au réel. Il arrive souvent que la surprise nuit à l'exactitude de l'imitation, tandis qu'elle ne peut rien sur l'imagination, qui va droit et sans se troubler à l'objet qu'elle se représente. Ainsi, celui qui s'est figuré l'image de Jupiter doit nécessairement, comme Phidias l'a fait dans un transport de génie, le voir avec le ciel, les saisons et les astres. » (livre VI, 19)

L'admiration est unanime : il n'est pas sûr qu'il faille lire la remarque de Strabon : « on ne pouvait s'empêcher de penser en voyant Zeus que s'il se fut dressé de toute sa hauteur, il eût soulevé le toit de l'édifice » comme une critique, Phidias n'ayant pas su adapter la statue au volume du temple. Cette image monte plutôt l'effet de puissance colossale que produisait ce dieu majestueux sur le visiteur.
Les auteurs latins comme Cicéron et Sénèque mentionnent le talent de Phidias pour le comparer à celui de l'orateur ou du philosophe : « Le sculpteur tend à s'approcher de l'idée de Beau, modèle invisible que l'art offre ensuite à nos yeux. L'éloquence a, de même, sa perfection abstraite, dont le type est dans la pensée et dont l'oreille cherche l'imitation sensible. » (De oratore II, 8). Le sculpteur et l'orateur sont guidés par l'idée du Beau et du Bien et parviennent à la rendre sensible, à la matérialiser. Pour Sénèque, Phidias, comme le philosophe, a le pouvoir de faire de tout quelque chose de mémorable, d'exceller quel que soit le matériau.

Une réalisation en tous points colossale : dimensions et matériaux précieux
Ce qui, dans l'antiquité, frappe les esprits c'est la démesure du projet et de la réalisation : l'œuvre de Phidias est à tous points de vue incommensurable, nul ne peut évaluer son coût, nul ne peut donner ses dimensions exactes. En effet, les textes de Callimaque, Strabon, Hygin, Flavius Josèphe, Dion Chrysostome et Pausanias restent évasifs ou ne concordent pas… Cette merveille dépasse les données humaines.

Croyances et superstitions
L'épisode du transfert de la statue à Rome décidé par Caligula est bien sûr un exemple du désir des empereurs romains de faire de Rome une capitale politique et culturelle, mais elle montre aussi la démesure de Caligula. Il est plaisant de comparer les textes de Flavius Josèphe et Suétone car si le premier met en évidence le pragmatisme et le respect pour l'œuvre de Phidias de Memmius Regulus qui refuse de déplacer la statue sur avis des architectes, Suétone nous amuse avec la terreur sacrée qui fait fuir les ouvriers lorsqu'ils entendirent rire la statue : « À Olympie, la statue de Jupiter qu'il voulait enlever pour la transporter à Rome, fit tout à coup un si grand éclat de rire, que les ouvriers laissèrent tomber leurs machines et s'enfuirent. » (Vie de Caligula, LVII). Le rire du Zeus de Phidias est, écrit Suétone, l'un des présages de la mort de Caligula.

Le sentiment religieux : respect et piété
Cette image du dieu inspirait le respect et la piété : « C'est pourquoi nous ne faisons qu'admirer les six autres Merveilles tandis que nous nous prosternons devant celle-là. Car le produit de l'art est merveilleux mais l'image du dieu est sacrée. Et le travail suscite la louange tandis que l'immortalité provoque la crainte », écrit Philon. Si les sentiments de Philon n'apparaissent pas dans le texte purement descriptif de Pausanias, ils semblent partagés par bien d'autres auteurs. Même Èpictète comprend qu'on puisse avoir envie d'aller Olympie « pour voir la belle statue de Phidias ».
Ce n'est certes pas par sentiment religieux que l'empereur Théodose fait déplacer la statue à Constantinople, mais l'œuvre est une représentation si parfaite de l'image que les hommes peuvent se faire de Dieu qu'elle inspirera les artistes chrétiens à l'époque byzantine.

La question de la représentation de Dieu
L'œuvre de Phidias est aussi prétexte à discussions philosophiques sur :
La représentation anthropomorphique du dieu. Le romain Paul Émile, cité par Plutarque s'exclame : « Phidias a sculpté le Dieu d'Homère » et Dion Chrysostome, au début du Discours olympique, reprend la même idée en citant les vers de l'Iliade :

« Phidias, rivalise, dit-on, avec les vers d'Homère, où Zeus ébranle l'Olympe d'un petit froncement de sourcils comme le poète l'a exprimé très clairement et avec évidence dans les vers suivants :
"Il dit, et le fils de Kronos abaissant ses sombres sourcils fit un signe d'assentiment ; ses cheveux, brillants comme l'ambroisie, s'agitèrent sur la tête du roi immortel ; et il ébranla le grand Olympe." » (XII, 25)

Mais Dion, dans la suite du Discours, s'efforce de montrer par la bouche de Phidias combien une statue peut rendre sensibles différentes idées qui fondent la nature du dieu :

« Comment pouvait-on représenter tout cela sans l'usage des mots ? Mon œuvre ne suffit-elle pas à le montrer ? Car le pouvoir et la royauté veulent être révélés par la puissance de la forme et la magnificence ; le père et la bienveillance par la douceur et la bonté ; le Protecteur des cités et le garant des lois par la solennité et l'austérité ; la parenté entre les hommes et les dieux par une forme quasiment semblable dans une sorte d'allégorie ; "Celui qui aime", le "Protecteur des suppliants", le "Dieu de l'hospitalité", le "Protecteur des fugitifs" et toutes les qualités de ce genre sont représentées simplement de la même manière par l'amour pour l'humanité, la douceur et la bonté ; "Dieu qui donne" et "Dieu des fruits de la terre" par la générosité et la grandeur d'âme que la forme rend manifeste. » (XII, 77)

La nature de Dieu : pour Épictète, dans la mesure où la statue est un exemple de la perfection et une image de dieu à admirer, elle vaut le voyage. Mais pour le philosophe, l'homme lui-même est une création divine, alors rien ne vaut le voyage intérieur : il faut découvrir le dieu qu'on a en soi et admirer la nature. Le philosophe comme le dieu de Phidias doit donner une image du calme absolu, d'une force inébranlable :

« Est-ce que Zeus à Olympie a l'air arrogant ? Non, mais il a le regard assuré comme doit l'avoir celui qui peut dire : "Tout est irrévocable chez moi, et tout y est sûr". C'est là ce que je vous ferai voir en moi, avec la sincérité, l'honnêteté, la noblesse de cœur, le calme absolu. Me verrez-vous exempt de la mort, de la vieillesse, de la maladie ? Non ; mais vous me verrez comme un Dieu en face de la mort, comme un Dieu en face de la maladie. Voilà ce que je sais, voilà ce que je puis ; tout le reste, je ne le sais, ni ne le puis. Je vous ferai voir la force d'un philosophe. Et en quoi consiste cette force? À ne jamais manquer ce qu'on désire, à ne jamais tomber dans ce qu'on redoute, à se porter toujours vers des choses convenables, à donner tous ses soins à ce qu'on se propose de faire, à ne croire jamais qu'après mûr examen. »
Les Entretiens,
livre II, 8.

Le philosophe doit être à l'image du Zeus de Phidias.

L'existence de dieu : Lucien se fait l'écho de l'évolution du sentiment religieux et des débats philosophiques au IIe siècle apr. J.-C., qu'il tourne volontiers en dérision :

- le respect à la divinité s'émousse, pour preuve les actes de pillage dans les sanctuaires se développent, même à Olympie :

« JUPITER : Tu plaisantes, Neptune, ou bien tu as complètement oublié que rien de pareil n'est en notre pouvoir, mais les Parques tissent à chacun un fil que doit trancher la foudre, l'épée, la fièvre ou la peste. Autrement, si la chose m'était permise, penses-tu que j'eusse laissé sortir de Pise, sans les avoir foudroyés, les sacrilèges qui, dernièrement, m'ont coupé deux boucles de cheveux pesant chacune six mines ? » Jupiter tragique ;

- l'impiété à l'égard de la religion traditionnelle semble se développer :

« Timon : Aussi as-tu recueilli le prix de ton insouciance : on ne t'offre plus de sacrifices, on ne couronne plus tes statues, si ce n'est quelquefois, par hasard, à Olympie ; encore celui qui le fait, ne croit-il pas remplir un devoir rigoureux, mais simplement payer tribut à un antique usage. Avant peu l'on ne verra en toi, qui es le plus grand des dieux, qu'un Saturne qu'on dépouillera de tous ses honneurs. Je ne dis pas combien de fois les voleurs ont pillé tes temples ; ils ont été jusqu'à porter les mains sur toi à Olympie ; et toi, qui fais là-haut tant de tapage, tu ne t'es pas donné la peine d'éveiller les chiens, ni d'appeler les voisins, qui, en accourant à tes cris, eussent arrêté les voleurs faisant leurs paquets pour la fuite ; mais en vrai brave, toi, l'exterminateur des Géants, toi, le vainqueur des Titans, tu es demeuré assis, laissant tondre tes cheveux d'or par les brigands ; et cela, quand tu avais un foudre de dix coudées à la main droite. Quand cesseras-tu, dieu étonnant, de surveiller le monde avec autant de négligence ? Quand puniras-tu ces excès d'impiété ? Que de Phaéthons et de Deucalions il faudrait opposer à ce débordement d'insolence ! »
Timon ou le Misanthrope.