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Le temple d'Artémis à Éphèse

 
Le droit d'asile (ἡ ἀσυλία)

Le droit d'asile permet à toute personne qui réussit à gagner le sanctuaire de la déesse de bénéficier de sa protection et interdit à toute autorité le droit d'y continuer ses poursuites, quelle que soit la légitimité de celles-ci. Ce privilège n'était pas spécifique à l'Artémision. Il était attaché à la plupart des sanctuaires de la côte ionienne. Dans le cas d'Éphèse, nous bénéficions de sources littéraires qui nous permettent de comprendre une partie de son fonctionnement et son évolution sur plusieurs siècles.

Légitimité

Tacite, se référant à l'enquête demandée par Tibère sur les sanctuaires à asile situés en Asie, nous indique que les Éphésiens de l'époque impériale faisaient remonter la tradition de l' asulia à des temps immémoriaux. Il est certain que les légendes invoquées par les avocats furent réactivées en temps utile pour prouver a posteriori la légitimité de leur privilège, mais leur existence prouve néanmoins que, dans la mentalité collective des Éphésiens, ce droit était justifié par un usage très ancien.
Les traditions les plus fréquemment invoquées remontent  à l'époque des dieux (Annales, III, 61), c'est-à-dire à l'accouchement  de Léto dans le bois d'Ortygie. La naissance d'Apollon et d'Artémis ayant été effectivement protégée par Zeus, tout le site se trouvait d'emblée placée sous protection divine.
Pour Pausanias (VII, 2, 6, 9) ce droit  est aussi ancien que le sanctuaire lui-même. Quand Androclès débarque sur le site, au Xe siècle,  il le trouve  "encombré de réfugiés de toutes sortes et de femmes de la race des Amazones", auxquels il fait grâce.
Comment expliquer  cette situation ?
L'asile a t-il eu une influence sur le culte de la déesse ? Le fait est que, dans le sanctuaire, les attributs pacifiques dominent. Les armes sont interdites et les fouilles font apparaître une préférence pour les sacrifices non sanglants (lait, encens, sel). On immole surtout du petit bétail et les hécatombes semblent avoir été très rares. On peut lire à ce sujet Achille Tatios qui, dans le Roman de Leucippé et Clitophon, oppose nettement le culte de l'Artémis éphésienne aux rites de l'Artémis taurique.

Principe de neutralité

Dans les origines et dans la permanence  du droit d'asile, il faut sans doute rechercher une cause politique autant que religieuse.. On sait, toujours par la tradition rapportée par Pausanias,  que les Lélèges et les Lydiens, qui occupaient la ville haute, furent chassés de la cité par les Ioniens. Au contraire "la population voisine du temple" ne souffrit aucun dommage. Sans doute une partie des habitants avaient-ils immédiatement rallié le camp des envahisseurs et obtenu en retour certaines garanties mais leur survie fut attribuée à la protection du sanctuaire.
Par la suite, les Éphésiens réussirent souvent à mettre en avant la neutralité de leur temple pour limiter les dommages causés par les envahisseurs. Au moment de l'arrivée de Crésus, en 560, ils se rendent neutres en tendant une corde entre le temple et la citadelle, comme le racontent Polyaenos (Stratagèmes, 50) et Elien (Histoires, III, 26).
Mais cette inviolabilité est parfois utilisée, paradoxalement, par des conquérants étrangers. En 410, le Perse Tissapherne prend le prétexte d'une menace pesant sur  l'Artémision pour voler au secours de l'Ionie.

Population

Qui bénéficiait du droit d'asile ? Quelles étaient les garanties des réfugiés ?
Faut-il y se représenter l'Artémision comme la cour des miracles de Notre-Dame de Paris, avec sa  foule d'exclus et de réfugiés n'obéissant plus qu'aux prêtres qui les protègent ? Ou doit-on comparer l'asulia à l'extraterriortarilé de nos ambassades ?
Les deux visions sont à la fois vraies et fausses

Des proscrits, il y en eut, du début à la fin, comme en témoigne l'exclamation indignée d' Appollonios de Tyane cité par Philostrate "Pas un voleur, pas un brigand,  pas un sacrilège , pas un marchand d'esclaves qui ne soit venu s'abattre ici. Le temple est devenu le repaire de tous les gens sans aveu."
Il y eut aussi les débiteurs aux abois, que signale Plutarque dans ses Œuvres morales. Ils trouvaient là un moyen d'échapper à la prison ou à l'esclavage.
Le sanctuaire accueillait même les esclaves fugitifs. 
Mais on comptait aussi des réfugiés de marque. Parmi ceux-ci, des poètes et philosophes en rupture :  Héraclite, dont les écrits n'épargnaient pourtant pas les dieux, vint y déposer  son oeuvre. On dit qu'il essayait ainsi  d'échapper  a une accusation d'impiété. (ἔγκλημα ἀσεβείας).  Sa donation ne lui porta pas chance puisque son manuscrit disparut dans l'incendie provoqué par Erostrate.
Hérodote nous dit qu'après la défaite de Salamine, Xerxès, voulut mettre ses enfants à l'abri. Il les confia à Artémise pour qu'elle les conduise à Éphèse.
A l'époque romaine, on voit un  Ptolémée déchu  venir demander l'asile et finir ses jours au sanctuaire.  (Dion Cassius, XXXIX, 16)

Inviolabilité et violations 

Les entorses furent nombreuses. L'asile ne fut jamais total et le sanctuaire toujours soumis à des réclamations et à des pressions fortes. Il y eut  des violations et des extraditions forcées.

Au VIIe siècle av. J.-C., déjà, alors que le sanctuaire est encore loin d'avoir la puissance qu'on lui connaîtra plus tard, Pythagoras, tyran aux exactions nombreuses, essaie de faire arracher du temple une jeune fille qui lui résistait. N'y parvenant pas, il la laisse mourir de faim.
Lors de son entrée à Éphèse, Alexandre ne parvient pas à empêcher la population de massacrer les tyrans Syrphax et Pélagon. Ceux-ci sont  lapidés devant le Grand Autel.
A l'époque hellénistique,  Ptolémée Physkon, sous la domination séleucide, fut tué  dans l'enceinte par des mercenaires thraces.
A l'époque romaine, Marc Antoine malgré les largesses dont il fera bénéficier l'Artémision, use de la force dans l'enceinte du sanctuaire contre les partisans de Brutus et Cassius après la bataille de Philippes. Il en arrache aussi  la  sœur et les frères de Cléopâtre pour assurer le trône de celle- ci.
Mais l' exemple le plus caractéristique de violation  est le massacre des Latins, à l'époque du soulèvement de Mithridate. Il est  raconté par Appien. Il est vrai cependant que ces épouvantables "vêpres éphésiennes" sont le résultat d'un mouvement de foule plutôt que d'une transgression délibérée du pouvoir.

Les règles 

Le sanctuaire n'était pas une zone de non-droit et on n'y faisait pas n'importe quoi. Les réfugiés étaient soumis au contrôle du clergé. Une brigade de police locale,  les σκηπτοῦχοι (skeptouchoi) était chargée de faire respecter la loi et de punir les contrevenants.

Quelle était l'étendue du territoire protégé ? Il ne faut pas confondre l' ἰκετεία (iketeia) et l' ἀσυλία (asulia). Dans le premier cas, qui concerne la plupart des sanctuaires religieux, il faut en principe arriver jusqu'à l'autel et embrasser les statues de la divinité. Or, à Éphèse, c'est la limite du sanctuaire qui compte... et celle-ci varie selon les époques et la puissance des autorités religieuses par rapport au pouvoir politique. Au début, il s'agit du territoire délimité par le péribole, mais, avec la montée en puissance de  l'Artémision, cet espace ne cessa de s'étendre jusqu'à l'époque romaine.

Les maîtres de la cité durent tous s'accommoder de cette situation et, pour manifester leur volonté de la respecter, augmentèrent encore les privilèges. Alexandre agrandit  la zone neutre jusqu'à 185 m. du péribole. Sous Mithridate, elle est portée à la longueur d'un jet de flèche tirée de "chacun des 4 angles de la terrasse supérieure du temple". (Strabon, XVI, 1, 21). Et la distance fut encore doublée par Marc-Antoine, à tel point que la zone inviolable atteignait les faubourgs de la nouvelle ville de Lysimaque.

Pour les Romains, ce privilège était  peu compatible avec leur conception de la souveraineté et  du droit. Dans le Contre Verrès, Cicéron s'indigne qu'à Éphèse, le questeur Scaurus n'ait pas pu récupérer son propre esclave fugitif. L'asulia est donc toujours en vigueur mais elle est ouvertement contestée.
Sous Auguste, la situation est devenue inacceptable. Les abus se multiplient et les plaintes arrivent jusqu'à Rome. On assiste à une restriction des limites et on interdit alors que le périmètre déborde sur la ville.
Après l'enquête demandée par Tibère et  bien relatée par Tacite , les cités d'Asie viennent plaider leur cause à Rome. Le  procès dure un an et le Sénat est très impressionné par les prestations des avocats ioniens.
D'après Suétone, le verdict aboutit à une suppression complète des privilèges. Ce jugement est sans doute exagéré car il n' y eut  jamais d'interdiction totale de l'asulia.  Les Romains imposèrent des restrictions mais agirent avec diplomatie ("multo cum honore, modus tamen praescribebatur" , dit Tacite.)
Dans cette bataille juridique, les juristes d'Éphèse obtinrent donc en grande partie satisfaction et la ville fut classée dans la première catégorie, devant Sardes, Smyrne et Milet.

Dès lors, le sanctuaire fut mieux protégé et, dans les faits, l'asile ne subit plus d'exceptions.