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Le temple d'Artémis à Éphèse

 
Le temple d'Artémis : situation géographique

La côte ionienne

Éphèse est une cité de la côte ionienne. Située dans l'actuelle Turquie, l'Ionie doit son nom aux premiers occupants grecs qui s'y sont installés, au XIe siècle av. J.-C. Ces Ioniens, descendants, selon la légende, de Ion, fils d'Apollon et de Créüse, auraient émigré en Asie mineure à la suite des invasions achéennes et doriennes.
Strabon, écrivain grec de l'époque romaine, trace les limites de cette région, très découpée mais peu étendue, et énumère les douze (ou treize) cités qui la constituent (
Géographie, XIV, 1, 2-4). On peut comparer cette liste avec celle que dresse Vitruve dans son traité De l'Architecture.


Le peuplement

Avant l'arrivée des Ioniens, la côte était peuplée par les Lélèges, les Cariens et les Lydiens, peuples apparentés (κασίγνητοι) qui se considéraient, d'après Hérodote, comme les véritables autochtones. Strabon nous dit à deux reprises qu'ils étaient les premiers occupants du lieu (Géographie, VII, 7, 2 et XIV, 1, 21). Pausanias (Périégèse, VII, 2, 6-9) et Vitruve (De l'Architecture, IV,1) le confirment. Les noms de Carie et de Lydie ont d'ailleurs continué à être employés.
Cette région, au carrefour de l'Asie et de l'Europe, fut toujours soumise à de nombreuses influences et invasions.
L'influence hittite est discutée mais des documents du IIe millénaire av. J.-C. mentionnent une cité nommée Apasas, dans le royaume d'Ahavia. Il est tentant d'assimiler ce nom à celui d'« Ephesos », d'autant qu'« Apasas » signifierait « abeille ». On aurait ainsi à la fois l'origine du nom et celle de l'emblème de la cité, que l'on retrouvera plus tard sur sa monnaie. Les références à la ruche, à la reine et à l'essaim sont également présentes dans certains aspects du culte d'Artémis.
Il est probable, comme le suggère Pausanias, que, jusqu'à l'arrivée des premiers peuples de langue indo-europérenne, la côte fut soumise à la thalassocratie () crétoise. Strabon (Géographie, XII, 8, 5) confirme l'influence de la Crète, qui se fera peut-être même sentir jusqu'au VIe siècle puisque ce sont des architectes venus de cette île qui prendront en main la construction du temple d'Artémis.
Les fouilles ont également fait apparaître des tombes mycéniennes.
On a aussi retrouvé des traces d'installations phéniciennes à l'embouchure du fleuve Caystre.

Le site naturel

L'Artémision est aujourd'hui situé à plus de 5 kilomètres de la mer alors que, dans l'Antiquité, il avait été construit à l'embouchure du fleuve, au fond d'un golfe marin, partiellement fermé par l'île de Syrié. Au fil du temps, les alluvions ont comblé ce golfe et constitué la vaste plaine que l'on parcourt aujourd'hui pour parvenir au site.
L'envasement fut progressif. Dès le VIIIe siècle, époque des premières constructions, la zone était déjà marécageuse et fréquemment inondée. Homère évoque déjà son caractère lagunaire en détaillant les nombreux oiseaux qui la peuplent. Les architectes du VIe s. et du IVe s. surent trouver les solutions techniques nécessaires pour bâtir sur ce sol mouvant.
Un peu plus tard, le port sacré, par lequel les pèlerins abordaient directement le sanctuaire, devint impraticable et les Éphésiens durent aménager un réseau de canaux pour permettre aux embarcations d'arriver jusqu'au péribole (). Pausanias, qui visita Éphèse au Ier siècle après J.-C., signale que Syrié n'est déjà plus une île.
La ville, qui se trouvait à l'origine à côté de l'Artémision, sur la colline d'Ayasoluk, non loin de l'actuelle Seljück, en était assez proche pour qu'au moment du siège de la ville par Crésus, au VIe siècle, les habitants aient pu tendre une chaîne entre le temple et les murailles de la citadelle pour se placer sous la protection de la déesse. L'ensablement obligea à la déplacer, ainsi que le port, à plusieurs kilomètres au sud, au pied du mont Pion. C'est le site de la ville hellénistique et romaine que l'on visite aujourd'hui.


L'espace d'Artémis

J.-P Vernant, dans La Mort dans les yeux, a bien montré que les innombrables caractéristiques d'Artémis peuvent se résumer en une seule :
 « C'est toujours comme divinité des marges qu'opère Artémis, avec le double pouvoir de ménager, entre sauvagerie et civilisation, les nécessaires passages et de maintenir strictement leurs frontières au moment même où elles se trouvent franchies. »

C'est pour cette raison que, la plupart du temps, les sanctuaires d'Artémis, en Grèce comme en Asie, ne sont jamais situés au cœur des villes mais dans ses faubourgs, en lisière d'une forêt, au bord d'un lac ou au fond d'un domaine privé. Artémis aime les clairières, l'orée des bois, les friches, les confins, les marécages, les plages, les zones inondables... Que ferait-elle en ville ?  C'est ce qu'elle dit à son père, Zeus, dans l'Hymne qu'a composé pour elle le poète Callimaque.
La situation est différente quand la déesse devient une des divinités principales de la cité, voire la divinité poliade ().  En ce cas, on peut trouver des temples importants qui lui sont consacrés au centre de l'espace public, comme à Sardes ou à Magnésie du Méandre, par exemple.
On peut se demander pourquoi cela n'a jamais été le cas à Éphèse, qui abrite pourtant, dans l'Antiquité, le principal sanctuaire d'Artémis.

Le cas d'Éphèse est particulier pour deux raisons :

D'abord parce que la cité ionienne, en bordure de l'Asie, est un poste avancé de la civilisation grecque, environné de vastes territoires habités par des peuples considérés comme « barbares ». Cette situation privilégiée en fait un point de rencontres et d'échanges entre l'Occident et l'Orient, entre toutes les cités grecques qui bordent le pourtour de la Méditerranée, de la mer Noire et de la mer d'Azov, et les immensités anatoliennes. De ce petit point en marge de l'Asie et de la Méditerranée, l'Artémis éphésienne se fera connaître de tout le monde antique.
Ensuite parce que, dans le site naturel si particulier de l'embouchure du Caystre, la déesse « aux mille cités », selon l'expression de Callimaque va trouver son territoire préféré, son biotope, ou si l'on ose ce néologisme, son « hierotope » idéal. 
À l'écart de la ville habitée, les visiteurs n'y accèdent, depuis la terre, qu'en suivant la voie sacrée, longue
de plusieurs kilomètres (sept stades selon Hérodote Histoire, I, 142et Xénophon d'Éphèse), qui reliait les deux sites ou, directement depuis la mer, par un réseau de canaux. Le péribole se trouve isolé dans une zone marécageuse où se mêlent pierre et boue, eau douce et eau salée, donnant vie à une flore et une faune aquatiques et terrestres, comme en témoigne la diversité des animaux qui viennent compléter le cortège d'Artémis au fil des siècles. C'est un espace amphibie qui convient parfaitement à cette « Limniatis », dont les caractéristiques sont souvent placées sous le signe de la dualité, de l'ambiguïté ou de l'ambivalence.

Géographie des pouvoirs  : séparation du politique et religieux

Cette situation géographique particulière explique en partie les rapports qu'entretinrent toujours pouvoirs politique et religieux à Éphèse. L'anecdote de la chaîne tendue entre la citadelle et le péribole sacré, une des légendes de fondation de la cité, rappelle qu'ils ont toujours été à la fois étroits et distants, essentiels et complexes. Éphèse est une des rares cités dont la divinité poliade se tient ostensiblement à l'écart de l'espace public.
Au cours des siècles, la ville et la mer s'éloignèrent, mais, malgré les difficultés de construction, le sanctuaire ne fut jamais déplacé et se trouva donc de plus en plus à l'écart. Il est clair que cet isolement n'était pas pour déplaire à Artémis. 
L'Artémision, qui contribuait pour une large part à la renommée de la cité, garda donc toujours son autonomie. À son apogée, le Mégabyse, grand prêtre du culte, jouissait d'un pouvoir et d'un prestige égaux ou supérieurs à celui des magistrats de la ville. Le sanctuaire disposait de ses propres finances et faisait fonction de banque. Il était inviolable et le droit d'asile, accordé à ceux qui se plaçaient sous sa protection, fut rarement transgressé. Miséreux, hors-la-loi, esclaves marrons, trouvaient ainsi « asile » sur un territoire autonome où ils côtoyaient voyageurs, marchands et pèlerins, et qui, à certaines époques, s'étendait bien au-delà des limites du péribole.
Les pouvoirs qui se succédèrent dans la cité ionienne se montrèrent toujours respectueux de cette indépendance. À l'époque de Xénophon d'Éphèse (IIe siècle ap. J.-C.), la voie sacrée perpétuait toujours le souvenir de la chaîne de Crésus, reliant les deux sites tout en les maintenant séparés.
Les occupants successifs, lydiens, perses, athéniens et spartiates, Alexandre même, se gardèrent de porter atteinte à l'enceinte d'Artémis. Plus tard, à quelques rares exceptions près, les souverains hellénistiques firent de même, ainsi que la République Romaine. Ce n'est que sous l'Empire que les pressions politiques se firent plus fortes. Mais l'« asulia » (ἀσυλία), un temps menacée sous Tibère, fut finalement respectée. Si le culte de l'empereur s'imposa dans la cité, il ne supplanta jamais celui d'Artémis, dont la demeure, connue désormais sous le nom de « temple de Diane », continua de rayonner dans tout le monde antique, depuis le marécage du Caystre.