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 LE TEMPLE D'ARTÉMIS À ÉPHÈSE

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Lucien Augé de Lassus  : Le temple de Diane
(Voyage aux sept merveilles du monde)

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 Nous quittons Aïdin le 11 mai, mais c'est en wagon que nous voyageons maintenant. La voie ferrée suit longtemps la vallée du Méandre ; puis elle s'engage dans des montagnes d'une médiocre élévation, elle en contourne beaucoup, elle se fraye passage à travers quelques-unes par de courts tunnels. Puis, franchissant de riches campagnes que des figuiers ombragent, elle atteint Ephèse, car Ephèse a sa station.

Ephèse est fort abandonnée ; on y trouve cependant un petit hôtel très propre et relativement confortable. On voit que les touristes anglais passent souvent ici ; Ephèse est en effet une des étapes où les entrepreneurs de voyages, Cook et autres, mènent les voyageurs embrigadés par eux.

Un comptoir, surmonté d'innombrables bouteilles aux reflets multicolores, occupe le fond de la grande salle ; une vaste table s'étale, prête à recevoir les opulents rosbifs. Voici des brosses, des miroirs, des lavabos, car le touriste anglais se plait à une mise correcte. Des affiches recommandent porter et pale ale renommés ; enfin quelques photographies déploient sur les murs les principaux sites des ruines d'Ephèse. Tout est anglais, le prix même de toutes choses, c'est-à-dire exorbitant.

A peine sortis de wagon, nous rencontrons des amazones, mais non pas quelques-unes de ces guerrières farouches qui se tranchaient un sein pour manier l'arc avec plus d'aisance, qui défiaient Thésée, et que seul Hercule devait vaincre, premières fondatrices d'Ephèse, nous dit la légende. Les nôtres n'ont rien fondé que je sache ; elles viennent des Iles Britanniques et non de Cappadoce ; elles portent, non une cotte de maille étincelante, mais une robe noire, non un casque mais un hideux chapeau qu'ombrage un voile vert, non un bouclier, mais un guide Murray. Escortées de gamins en guenilles, elles vont chevauchant dans la plaine, et leurs coursiers étiques préféreraient certainement l'herbe grasse des prés à la mêlée ardente des batailles.

Pline l'ancien proclame Ephèse la seconde lumière de l'Asie, car il réserve à Smyrne l'honneur du premier rang. Ce nom d'Ephèse n'est pas, paraît-il, le nom primitif ; la ville, au temps du siège de Troie, s'appelait Alopes, et tout fait supposer qu'elle avait déjà une grande importance. Plusieurs cités d'Asie se sont enorguillies d'une aussi lointaine origine, mais il en est bien peu qui aient acquis une renommée aussi retentissante et réuni, dans leur enceinte, d'aussi fastueuses magnificences. La célébrité des Ephésiens fut souvent digne de la célébrité d'Ephèse.

Là était né Hermodore, qui collabora avec les décemvirs lorsque la jeune république romaine voulut codifier ses lois. Hermodore obtint les honneurs d'une statue qui fut érigée au forum. Ephèse était encore la patrie du ciseleur Posidonius, qui vivait au temps de Pompée et du peintre Parrhasius. «Parrhasius, nous dit Pline, observa le premier de justes proportions, mit quelque finesse dans la physionomie des visages, de l'élégance dans les cheveux, de la grâce dans le dessin de la bouche et, de l'aveu de tous les artistes anciens, remporta la palme par son habileté à préciser les contours».

La peinture paraît avoir été longtemps florissante à Ephèse. On recueillait aux environs le minium, d'où l'on tirait une couleur rouge fort employée.

La voie ferrée a coupé la ligne d'un grand aqueduc. C'est là une construction qui ne remonte pas à une haute antiquité, peut-être à l'époque de la conquête turque, tout au plus à l'époque de la domination byzantine. Les arches sont de brique, les piles sont de marbre ou de pierre ; mais les blocs mal appareillés, rassemblés au hasard, accusent un travail hâtif et des mains malhabiles. Les mines de monuments précédemment détruits ont fourni les matériaux.

Il n'est qu'un rang d'arcades, et un grand nombre de voûtes se sont écroulées, des nids de cigognes les remplacent ; c'est toute une cité qui est là suspendue en l'air. Les oiseaux graves, parfois descendent de leur haut perchoir, ils vont se prélasser dans les champs, ils enjambent les grandes herbes, toujours avec une majestueuse lenteur ; parfois aussi ils interrompent leur promenade et s'arrêtent, curieux du voyageur qui passe. L'aqueduc n'est pas beau, mais il s'allonge jusqu'aux montagnes qui limitent l'horizon du côté de l'orient ; on dirait une interminable chaîne de pierre tendue dans la campagne, et c'est chose bizarre de voir rouler les locomotives fumantes entre les piles que les siècles ont rouillées.

J'ai pris un cheval, car la ville d'Ephèse est extrêmement vaste et quelquefois semée de bas-fonds marécageux qu'il ne serait pas toujours aisé de franchir sans le secours d'une monture.

La végétation est prodigieusement vigoureuse. Peu de cultures comme partout ; un économiste ne manquerait pas de flétrir cette incurie, un artiste serait sans doute plus indulgent. Cette terre où tant d'âges, tant de civilisations ont confondu leurs débris, trouve une si belle parure dans les herbes folles ! Quels légumes vaudraient les ombellifères géantes, les grands chardons violets qui auraient pu défier la baguette de Tarquin, tant ils portent haut la tête ? Parfois c'est un fouillis inextricable de feuilles rudes, d'épines cruelles ; et le cheval et le cavalier y disparaissent complètement. Par bonheur, on trouve quelques éclaircies ; mais nul doute que l'on passe devant bien des ruines sans en rien apercevoir.

Les premiers débris visibles appartiennent à des tombes ; elles s'alignaient, formant quelque avenue solennelle, comme les monuments funéraires de la voie Appiennc. Les chercheurs de trésors leur avaient fait rude guerre ; puis les archéologues sont venus, non moins rapaces.

Tout récemment encore, il y a six ans à peine, ils ont à leur tour fouillé, bouleversé ces poussières ; les sarcophages vides gisent dans les tranchées, on a exproprié la mort et mis en pièces les marbres qui s'obstinaient à défendre leurs reliques.
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Une ruine plus considérable surgit à notre droite, ce sont de robustes murailles et qui accusent, sur leurs assises rougeâtres, l'amorce des voûtes aujourd'hui renversées. Des ouvertures étaient ménagées, mais le temps a déformé leur cintre, et l'on hésite s'il y faut reconnaître des portes ou des brèches. C'était là un gymnase, prétend-on, et certainement de construction romaine. Le mont Prion, qui occupe le centre du vaste emplacement qu'Ephése couvrait, déploie sa masse sombre en arrière de ces ruines.

Encore un tombeau, mais plus considérable que tous les autres ; celui-ci était circulaire et décoré avec luxe, sinon avec goût. Les pillards ont aussi passé là, ils ne pouvaient épargner une proie qui, par son importance même, semblait leur promettre des trouvailles précieuses. Le marbre blanc s'entasse encore en blocs magnifiques, on comprend vaguement les dispositions générales dju plan, mais il serait malaisé de reconstituer par la pensée le monument tout entier.

Je marche environné de ruines ; maintenant, sur la droite, apparaît un théâtre qui s'adosse aux pentes du mont Prion. C'est l'Odéon. Il présente un amas de fragments éboulés, de gradins renversés, de marbres, de briques, de pierres, d'herbes, d'arbustes où l'on reconnaît à peu près une enceinte semi-circulaire, mais d'une médiocre grandeur.

Le mont Prion prête encore obligeamment l'appui de ses flancs de rocher à un autre théâtre ; celui-ci, moins informe et beaucoup plus vaste, regarde l'occident : on l'appelle, et justement, le grand théâtre.

Les Romains relevèrent comme presque tous les édifices qui ont laissé à Ephèse un peu plus que de la poussière ; une inscription, gravée sur un beau bloc de marbre blanc, précise la date et nomme l'empereur Hadrien. Ephèse, comme Smyrne, comme Rhodes et bien d'autres villes d'Asie Mineure, fut cruellement ravagée par les tremblements de terre ; on dut entreprendre à plusieurs reprises une reconstruction totale. En effet, nous savons, et par les récits de Tacite et par les harangues d'Aelius Aristide, que les tremblements de terre survenus au temps de Tibère et de Marc-Aurèle furent assez violents, non pas seulement pour ruiner quelques monuments, mais pour renverser des villes entières de fond en comble. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si, sur l'emplacement des cités d'une origine très lointaine, on ne trouve que des restes relativement modernes.

Le grand théâtre d'Ephèse déploie une enceinte immense ; il peut être compté au nombre des plus vastes qui subsistent et, j'ajouterai, au nombre des plus fastueux. C'était un édifice splendide, je ne dis pas beau, car le luxe n'est pas toujours la beauté, et ici surtout, il ne semble pas qu'un goût très délicat ait présidé aux travaux d'ornementation. Granits, marbres de couleurs les plus diverses, porphyres, brèches rares, on avait prodigué les matériaux les plus précieux. La scène est encombrée de blocs, de frises, d'architraves, de grecques, de chapiteaux où s'enroulent la volute ionique et l'acanthe corinthienne. Puis ce sont des rinceaux, des ceps de vigne où les enfants se jouent, des statues renversées et qui montrent piteusement dans l'herbe leur visage balafré et leur nez mutilé. C'est comme une effroyable déroute. Piliers et colonnes, voûtes et plafonds semblent s'être livré une furieuse bataille qui n'a fait que des vaincus.

Quelques fûts restés en place indiquent vaguement des colonnades disparues. Les deux massifs jumeaux qui s'avancent à droite et à gauche sont percés de hautes arcades. La construction est partout puissante et bien faite, si les détails d'ornementation trahissent de la lourdeur et je ne sais quelle emphase banale. Les gradins s'étagent majestueusement, il faut les escalader ; là le spectacle que le regard embrasse est d'une sublime grandeur. Les Romains, suivant l'heureuse tradition des Grecs, avaient su choisir l'emplacement de leur théâtre et associer aux magnificences de l'art les magnificences des horizons lointains.

L'orchestre disparaît sous les débris et les broussailles ; quelques fleurs s'y sont épanouies : ce sont des gueules de loup pourprées et des acanthes blanches. A la crête des murs qui encadraient la scène, de petites herbes frémissent comme un duvet léger. Puis c'est une vaste plaine qui se déploie, accusant, par de vagues ondulations, les édifices détruits, les ports comblés, les forums où les roseaux remplacent la foule absente ; c'est sur la gauche le mont Corésus qui s'allonge, portant les restes de l'enceinte qu'éleva Lysimaque ; c'est la tour béante où saint Paul, dit-on, fut emprisonné. Enfin des collines vertes fuient et doucement s'abaissent, comme pour faire place à l'azur rayonnant. Dans les ruines qui s'étendent au-dessous du théâtre, les fouilles ont permis de reconnaître un gymnase, l'agora, puis le port. Ce port n'est qu'un souvenir, car trois lieues environ séparent maintenant la mer de la ville. Déjà, au temps de Pline, la mer avait sensiblement reculé ; les alluvions du Caystre, petit fleuve qui traverse la plaine d'Ephèse, l'ont peu à peu refoulée.

Le stade que nous rencontrons un peu plus loin est moins dévasté, et bien que les gradins aient disparu, il dessine assez nettement sa longue arène. Deux arcs subsistent d'une ornementation grossière, mais d'une apparence triomphale ; ils étaient reliés par une colonnade dont quelques bases marquent la direction. C'était la façade principale, évidemment de travail romain.

Puis vient un autre gymnase, c'est le troisième. Très défiguré à l'extérieur, il présente, à l'intérieur, de vastes salles où le bétail remplace les philosophes ; les rhéteurs y discouraient, les moutons y bêlent.

Que de gymnases ! que de théâtres ! que d'édifices consacrés aux plaisirs du peuple ! Que de flâneurs, que d'oisifs il fallait pour remplir toutes ces enceintes immenses ! Rien ne donne mieux l'idée de la richesse et de la prospérité d'Ephèse.

J'escalade enfin le mont Prion ; ses rochers gardent quelques excavations qui, sans doute, furent des tombes ; ce sont les seuls restes qui doivent remonter au delà de la domination romaine. Des trous noirs sont béants tout alentour ; des décombres en obstruent à demi l'entrée, il y a là des salles voûtées qui formaient les substructions de quelque édifice considérable.

Non loin de la station s'élève une colline ; elle porte le village d'Ayassoulouk, c'est le seul point que l'homme n'ait pas complètement déserté dans cette plaine funèbre qui fut une ville florissante. Près de là, à mi-côte de la colline, un monument apparaît, presque intact, semble-t-il, au moins quand on l'aperçoit de loin. Ce n'est ni un temple grec ni un temple romain, mais un ouvrage de la conquête turque, une mosquée et la plus importante qui soit aux environs de Smyrne.

Lorsque l'on approche, les blessures se découvrent ; la mosquée est en ruine, et cette ruine, considérable encore, ne durera certainement pas autant que durèrent les temples des dieux aujourd'hui proscrits. Les monuments musulmans, même les plus admirables, sont presque toujours d'une extrême fragilité. Arabes ou Turcs n'ont qu'un médiocre souci de la solidité, ils se souviennent peut-être qu'ils ont été des peuplades nomades, une ville pour eux est une sorte de campement. Que leur importe le lendemain ?

La mosquée d'Ayassoulouk présente une façade toute de marbre. La porte, ouverte sur un perron double, est surmontée d'une niche ogivale qui imite les découpures symétriques d'un gâteau d'abeilles. Les fenêtres, disposées sur deux rangs, ont des claveaux bicolores et des rinceaux d'une délicatesse charmante ; cette ornementation reste sobre, tout en accusant une certaine richesse. Le marbre a pris une patine jaunâtre, et les herbes, germées dans les joints, y font de petites taches vertes. Le minaret, tout de briques, aujourd'hui sans toit, sans logette où chante le muezzin, ressemble, hélas ! à la cheminée éteinte de quelque usine abandonnée.

L'intérieur a plus souffert encore. Il y avait une cour carrée entourée de portiques ; mais ces portiques ont croulé, semant leurs fûts dans l'herbe et faisant au loin rouler leurs chapiteaux. Ce qui était le sanctuaire de la mosquée présente deux coupoles de brique que des carreaux de faïence recouvraient d'une mosaïque luisante. Presque tous ont été arrachés ; les invocations pieuses s'arrêtent, brusquement interrompues, et les oiseaux de proie nichent entre deux versets du Coran. Les coupoles portent sur des arcs ogivaux ; de beaux monolithes de granit en reçoivent la retombée. Que de fois ces colonnes ont changé de culte et de Dieu ! - Païennes au premier jour qui les vit majestueusement s'aligner, elles ont dû être chrétiennes plus tard et encadrer l'autel de quelque basilique ; puis, la loi de Mahomet triomphant, elles ont pris place dans une mosquée ; cette mosquée tombe à son tour, une nouvelle apostasie leur est-elle réservée ?

Tout est à l'abandon maintenant, et je pénètre à cheval jusque dans le sanctuaire. Les dallages ont disparu sous un épais gazon, le mihrab reste sans prière.

Cette mosquée, par son importance et sa richesse, atteste qu'après l'arrivée des Turcs, il y eut à Ephèse une ville ou tout au moins une bourgade que peuplèrent les conquérants. Près de la mosquée, une enceinte subsiste encore, flanquée de tours, c'est Ayassoulouk. Quelques rares habitants y vivent, parqués dans des masures misérables. Les murailles, qui n'ont plus rien à défendre, se lézardent et pierre à pierre roulent dans la plaine. Ayassoulouk s'étendait jusque-là. Quel-ques coupoles étoilées y marquent l'emplacement des bains ; quelques minarets décapités y annoncent des mosquées, et l'une d'elles est précédée d'un portique dont les colonnes coiffent des chapiteaux ramassés dans les ruines. Tout cela est ébréché, débile et ne tient que par grâce. Les cigognes cependant y posent leurs nids, confiance téméraire ; quelque jour, le poids de leurs oeufs suffira à tout faire crouler.

Mais nous sommes à Ephèse, et nous parlons de toutes ces misères ! Les bâtisses des Turcs, cela importe bien ! Des constructions byzantines, des théâtres romains, est-ce donc là ce que nous sommes venus chercher ? Ce grand nom d'Ephèse n'appelle-t-il pas de plus dignes souvenirs ? N'est-il rien qui puisse noblement l'encadrer ! Le temple! le temple de Diane où est-il ? Ce temple dont les anciens nous parlent tant, et Pline et Lucien, et Philon de Byzance et Vitruve, et les apôtres qui l'avaient vu regorgeant de richesses et assiégé par un concours immense de fidèles.

Le temple, nous dit Vitruve, était octostyle et diptère, c'est-à-dire qu'il avait huit colonnes sur ses faces et que, sur ses flancs, les colonnes formaient deux rangs parallèles. Pausanias le proclame le plus magnifique édifice du monde, Ampelius le vante avec enthousiasme, Pline enfin nous en donne une description assez détaillée :

«Ce temple, nous dit-il, qui nécessita deux cent vingt ans de travaux, avait été élevé aux frais des rois et des principales cités de l'Asie. On le plaça sur un sol humide pour le mettre à l'abri des tremblements de terre ; et pour que cependant les fondements d'une masse aussi considérable ne portassent pas sur un terrain glissant, on établit d'abord un lit de charbon broyé et de la laine par dessus. Le temple entier a quatre cent vingt-cinq pieds de long et deux cent vingt de large. Cent vingt-sept colonnes, présents d'autant de rois, s'y alignent ; elles sont hautes de soixante pieds. De ces colonnes trente-six sont sculptées ; une l'a été par Scopas. L'architecte fut Chersiphron. On eut une grande difficulté pour placer le linteau de la porte. C'était une masse énorme, et tout d'abord elle ne portait pas d'aplomb. L'artiste désespéré songeait à se tuer ; mais Diane lui apparut en songe, l'exhortant à vivre et lui promettant qu'elle-même allait mettre la main à l'ouvrage. En effet, le lendemain, le linteau était en place et parfaitement d'aplomb».

Le temple d'Ephèse que Pline décrit était le septième temple. Six autres temples antérieurement construits avaient été successivement détruits ; un d'eux, le jour même où naissait Alexandre, avait péri dans l'incendie allumé par Erostrate. Ce pauvre Erostrate, on le traite de fou ; il raisonnait cependant fort bien. Il voulait immortaliser son nom, n'y a-t-il pas réussi ? Dira-t-on que cette immortalité, achetée au prix d'un temple dévasté, coûta bien cher ? Mais la Grèce, l'Asie devaient payer plus cher encore l'immortalité d'Alexandre, Erostrate fut immortel à meilleur marché.

On citait le temple d'Ephèse comme un modèle ; c'est là que, pour la première fois, les colonnes (elles étaient d'ordre ionique) reçurent des tores, et que, réglant leurs proportions, on leur donna un diamètre égal à la huitième partie de la hauteur. La charpente était en bois de cèdre, on en pouvait atteindre le faite par un escalier taillé, disait-on, dans un seul cep de vigne provenant de Chypre.

Et quelles richesses prodigieuses on gardait dans cette enceinte entre toutes sacrée ! C'était après la Diane fameuse, faite de bois de cèdre, une statue d'Hécate par Ménestrate ; les gardiens prétendaient qu'il y avait péril à la regarder en face, tant était vif l'éclat de ses yeux de marbre. C'était un Apollon de Myron qu'Antoine enleva, mais qu'Auguste fit restituer, désireux sans doute de se montrer, une fois dans sa vie, moins rapace que son rival. C'étaient les statues des Amazones fondatrices légendaires de la cité ; Polyclèle, Phidias, Crésilas les avaient sculptées, et celle de Polyclète, proclamée la pius belle, était au premier rang.

On voyait des colonnes des marbres les plus précieux ; quelques-unes enlevées par Justinien, se dressent maintenant dans la basilique de Sainte-Sophie. D'autres colonnes, mais celles-ci de marbre blanc, portaient sur la partie inférieure de leur fût des sculptures en ronde bosse, ornementation singulière que Pline semble indiquer, et que l'on ne rencontrait peut-être dans aucun autre temple antique.

Les peintres, non moins que les sculpteurs, avaient pris part à la décoration du temple d'Ephèse. Apelle y avait représenté Alexandre le Grand, la foudre à la main, comme Jupiter que la légende lui donnait pour père ; et cette main menaçante, posée dans un raccourci audacieux, semblait, nous dit-on, sortir du cadre. Cette peinture avait été payée vingt talents d'or, environ un million de francs de notre monnaie. Quelle toile aujourd'hui, fût-elle signée d'un nom aimé entre tous, atteindrait une pareille somme ? On voyait encore un Ulysse attelant, dans sa folie simulée, un boeuf avec un cheval, des hommes en manteau qui réfléchissent, un capitaine remettant son épée au fourreau, et combien d'autres trésors, dont le souvenir même a disparu !

Le temple de Diane était renommé par ses richesses, mais plus encore par sa sainteté ; les flâneurs curieux y étaient nombreux sans doute, mais plus nombreux encore les pèlerins dévots, cela jusqu'aux derniers jours du paganisme. Jupiter, plaisamment mis en scène par le grand railleur Lucien, se plaint de cette concurrence redoutable :

«Il fut un temps, dit-il dans l'Icaroménippe, où je leur semblais être prophète, médecin, où j'étais tout en un mot : Rue, agora, partout on voyait Jupiter. Alors Dodone et Pise étaient brillantes et célèbres ; la fumée des sacrifices m'obstruait la vue. Mais depuis qu'Apollon a établi à Delphes une agence de prophéties, qu'Esculape tient à Pergame une boutique de médecin, que la Thrace a élevé un Bendidéon, l'Egypte un Anubidéon et Ephèse un Artémiséon (Artémise est un des noms de Diane), tout le monde court à ces dieux nouveaux ; on convoque des assemblées solennelles ; on décrète des hécatombes ; quant à moi, dieu décrépit, on s'imagine m'avoir suffisamment honoré en m'offrant, tous les cinq ans, un sacrifice à Olympie, et mes autels sont devenus plus froids que les lois de Platon ou les syllogismes de Crysippe».

On imagine aisément quelle réception trouvèrent les premiers apôtres chrétiens au milieu de cette ville toute pleine du culte de Diane et qui vivait luxueusement de sa déesse, de son temple et des dévots pèlerins. Les actes des apôtres nous disent quelle hostilité souleva saint Paul. Vive la grande Diane des Ephésiens ! s'écrièrent les païens fidèles et plus bruyamment encore, cette population de marchands d'amulettes, d'orfèvres qui vendaient par milliers de petits temples d'argent ou des statuettes de la déesse, Vive la grande Diane des Ephésiens ! Et cette clameur retentit avec un tel fracas au théâtre, au gymnase, au forum, qu'il nous semble encore en entendre dans le texte sacré un écho furieux.

Ce n'est pas cependant par des cris ni des supplices que l'on sauve un culte suranné ; la coalition même des intérêts privés, si puissante, ne saurait prévaloir contre la loi d'une irrémédiable décadence. On chassa saint Paul, mais non pas avec lui la foi qu'il prêchait. Les jours de la grande Diane étaient désormais comptés. Le christianisme triompha, Ephèse eut un évêque et compta entre les Eglises les plus célèbres d'Asie Mineure.

Mais le temple d'Ephèse avait joui d'une trop grande réputation, d'une vogue trop longtemps persistante, pour qu'il pût échapper à la proscription et à la ruine.

Le zèle des iconoclastes fit pieusement rage sur ces marbres tout frémissants de souvenirs païens, sur ces autels tièdes encore de l'encens des sacrifices. L'Artémiséon avait été une des plus illustres citadelles des dieux déchus, et une citadelle qui tombe dans un assaut suprême ne saurait espérer de quartier.

Des fouilles, avons-nous dit, ont été entreprises à Ephèse en ces dernières années. Un architecte anglais, M. Wood, les dirigeait. Il rechercha l'emplacement du temple et paraît avoir été assez heureux pour le retrouver. Il recueillit aussi divers fragments, maintenant déposés au British Muséum et qui, en toute évidence, ont appartenu au monument disparu. Ce sont : un chapiteau ionique très beau, très riche, de proportions colossales, car il mesure deux mètres quatre-vingts de longueur et la volute seule quatre-vingts centimètres ; un morceau d'architrave avec des figures drapées ; la partie inférieure d'une colonne décorée de figures en bas-relief, de grandeur naturelle, d'un très noble style et formant sur le marbre comme une ronde solennelle, c'est là sans doute une de ces colonnes sculptées que vante Pline. Les autres débris retrouvés ont moins d'importance.

Nous avons longuement parlé du passé, que dire du présent ? Nous savons à peu près, par le témoignage des anciens, ce qu'était le temple d'Ephèse, qu'est-il aujourd'hui ? Un si prodigieux entassement de marbre, de bronze, d'or, n'a pu disparaître sans laisser quelques fastueux vestiges. Il est temps de les chercher.

Montons sur les pentes rocailleuses de la colline où végète Ayassoulouk. Au-dessous de nous, dans un bas-fond humide, se dessine une sorte d'enceinte carrée ; quelques blocs sont là épars, et les grenouilles sautent sur les cannelures qui les sillonnent. Une eau jaunâtre s'est répandue tout alentour, par des infiltrations souterraines ; quand approche la nuit, les sangliers immondes viennent s'y vautrer ; les joncs, les chardons géants s'écartent, comme s'ils craignaient de souiller leur feuillage dans la fange. Cette mare infecte, c'est le temple de Diane.



Texte intégral illustré sur le site Mediterranee.net