Vous êtes dans un espace d'archives.   Découvrez le nouveau site Musagora !

-

 LE TEMPLE D'ARTÉMIS À ÉPHÈSE

sommaire du site

Charles Picard : Reconstitution des mystères du Solmissos
(Ephèse et Claros, p 295-296)

 .

Les mystères d'Ortygie et du Solmissos semblent avoir normalement duré, à Éphèse, près de deux jours. Le premier ne comptait guère que pour une préparation. On quittait à midi la cité par la porte de Magnésie, pour contourner Samorna, Tréchée et les croupes du Coressos ; en suivant, au pied des pentes, la ravine du Marnas, on abordait le Solmissos par les sentiers de l'Est qui permettent encore aujourd'hui, assez durement, d'escalader l'Ala-Dagh. Les pèlerins campaient plus à l'Ouest sur la montagne sacrée, au-dessus d'Ortygie, en un lieu où n'était célébré ce jour-là, semble-t-il, que le premier banquet, suivi de l'oribasie nocturne aux flambeaux. Le décret de la gerousia, sous Commode, stipule les dispositions à prendre pour cette procession.
On s'éveillait là au petit jour : du Solmissos, vers l'Ouest et le Nord, par un printemps favorable, les dévôts apercevaient sous leurs yeux tout le paysage de la légende d'Artémis ; leur vue dominait la longue échine du Coressos, s'abaissant vers les marais de Panormos, par la colline d'Astyage, et par le mamelon où, dans les temps mythiques, Hermès à la sandale ailée avait arrêté son vol, annonçant au monde païen la naissance de la déesse. Plus près et au-dessous, l'on pouvait voir, à l'Ouest, l'antique Ortygie, ses vieux cyprès sacrés, le Cenchrios poissonneux où Léto s'était purifiée après ses couches ; tout à côté, des prêtres montraient l'antre de la divine genèse, et l'olivier près duquel la déesse-mère s'était reposée après sa délivrance.
C'est en ce matin qu'éclatait le tapage rituel des Courètes : heurt frénétique des tympanons de bronze, appels de trompettes, répercutés par les multiples plans de la Mésogide, s'étalant sur les. vallons d'Arvalia Pendant une heure, répétant le stratagème qui avait dépisté les soupçons d'Héra, le bruit des armes exaspérait les échos du Solmissos. Des cris ardents se mêlaient sans doute au heurt rythmique des boucliers et des lances, cris semblables à ces hurlements qu'on entend près des zikrs musulmans d'Asie. C'était là la première partie, la plus sacrée, de la fête, le drame.
Le mystère a fui aujourd'hui  la montagne; mais il ne faut guère d'imagination pour retrouver les sentiments qui favorisaient l'âme des pèlerins du Solmissos, en ces moments religieux.
Lorsqu'était annoncée, comme il semble, par l'hiérophante des Courètes, l'heureuse délivrance de Léto, sans doute les dévots de cette fête asiatique subissaient-ils quelque enthousiasme comparable à celui qu'excitait, dans les cérémonies phrygiennes, la surrection d'Attis. Même si ce fut à leur insu, les Éphésiens ont célébré sur leur montagne sacrée, jusqu'à la fin du paganisme, d'abord l'oribasie nocturne d'une déesse chthonienne, puis, le jour venu, la rénovation vernale, le triomphe d'une puissance de la nature, de la divine maîtresse des monts et des eaux, de la suzeraine des animaux domptés.

Charles Picard, Ephèse et Claros, p 295-296)
Paris, E. de Boccard, éditeur, 1922