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Théodore de Banville

Les Cariatides -Les Caprices Les Cariatides - Érato
LES CARIATIDES

AVANT-PROPOS (extrait)

De tous les livres que j' ai écrits, celui-ci est le seul pour lequel je n' aie pas à demander l' indulgence, car j'ai eu le bonheur de l' achever de ma seizième à ma dix-huitième année, c' est-à-dire à cet âge divinement inconscient où nous subissons vraiment l'ivresse de la muse, et où le poète produit des odes comme le rosier des roses.

LES CAPRICES

Poème XI : enfin Malherbe vint...
          C'était l' orgie au Parnasse, la muse
          Qui par raison se plaît à courir vers
          Tout ce qui brille et tout ce qui l' amuse,
          Éparpillait les rubis dans ses vers.
          Elle mettait son laurier de travers.
          Les bons rhythmeurs, pris d'une frénésie,
          Comme des dieux gaspillaient l'ambroisie ;
          Tant qu'à la fin, pour mettre le holà
          Malherbe vint, et que la poésie,
          En le voyant arriver, s' en alla.

ÉRATO

          Ô muse ! Qui naguère et tout petit enfant
          M'as choisi pour les vers et pour le chant lyrique !
          Nourrice de guerriers, louangeuse Érato !
50       Déjà le blanc cheval aux yeux pleins d' étincelles,
          Impatient du libre azur, ouvre ses ailes
          Et de ses pieds légers bondit sur le coteau.
          Saisis sa chevelure, et dans l'herbe fleurie
          Que le coursier t' emporte au gré de sa furie !
55       Puis quand tu reviendras, muse, nous chanterons.
          Va voir les durs combats, les grands chocs, les mêlées,
          Des crinières de pourpre au vent échevelées,
          Des blessures brisant les bras, trouant les fronts,
          Et, comme un vin joyeux sort des vendanges mûres,
60       Le rouge flot du sang coulant sur les armures,
          Et l' épée autour d'elle agitant ses éclairs,
          Et les soldats avec une âme vengeresse
          Bondissant, emportés par le chef aux yeux clairs.
          Va, mais que ni les rois, ni le peuple, ô déesse,
65       Ne puissent te convaincre et changer ton dessein,
          Car seule gouvernant les chants où tu les nommes,
          Plus forte que la vie et le destin des hommes,
          L'immuable justice habite dans ton sein.
          Puis tu délaceras ta cuirasse guerrière.
70      Alors, bravant l'orage effroyable et ses jeux,
          Marche, tes noirs cheveux au vent, dans la clairière,
          Va dans les antres sourds, gravis les rocs neigeux,
          Près des gouffres ouverts et sur les pics sublimes
          Qui fument au soleil, de glace hérissés,
75      Respire, et plonge-toi dans les fleuves glacés.
          Muse, il est bon pour toi de vivre sur les cimes,
          De sentir sur ton sein la caresse des airs,
          De franchir l'âpre horreur des torrents sans rivages,
          Et, quand les vents affreux pleurent dans les déserts,
80      De livrer ta poitrine à leurs bouches sauvages.
          Le flot aigu, le mont qu' endort l' éternité,
          La forêt qui grandit selon les saintes règles
          Vers l'azur, et la neige et les chemins des aigles
          Conviennent, ô déesse, à ta virginité.
85      Car rien ne doit ternir ta pureté première
          Et souiller par un long baiser matériel
          Ta belle chair, pétrie avec de la lumière.
          Ton véritable amant, chaste fille du ciel,
          Est celui qui, malgré ta voix qui le rassure
90      Et ton regard penché sur lui, n' oserait pas
          D'une lèvre timide effleurer ta chaussure
          Et baiser seulement la trace de tes pas.
          Oui, c'est moi qui te sers et c' est moi qui t'adore.
          ....