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André de Chénier

Élégie première Élégie IV  

 

ÉLÉGIES

ÉLÉGIE PREMIÈRE

          Abel, doux confident de mes jeunes mystères,
          Vois ; Mai nous a rendu nos courses solitaires.
          Viens à l'ombre écouter nos nouvelles amours ;
          Viens. Tout aime au printemps et moi j'aime toujours.
  5      Tant que du sombre hiver dura le froid empire,
          Tu sais si l'aquilon s'unit avec ma lyre.
          Ma muse aux durs glaçons ne livre point ses pas ;
          Délicate, elle tremble à l'aspect des frimas,
          Et près d'un pur foyer, cachée en sa retraite,
10      Entend les vents mugir et sa voix est muette.
          Mais sitôt que Procné ramène les oiseaux,
          Dès qu'au riant murmure et des bois et des eaux,
          Les champs ont revêtu leur robe d'hyménée,
          A ses caprices vains, sans crainte abandonnée
15      Elle renaît ; sa voix a retrouvé des sons;
          Et comme la cigale, amante des buissons,
          De rameaux en rameaux, tour à tour reposée,
          D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée,
          S'égaie ; et des beaux jours prophète harmonieux,
20      Aux chants du laboureur mêle son chant joyeux.

          Ainsi, courant partout sous les nouveaux ombrages,
          Je vais chantant Zéphir, les nymphes, les bocages ;
          Et les fleurs du printemps et leurs riches couleurs,
          Et mes belles amours plus belles que les fleurs.

ÉLÉGIE IV

          Ah ! je les reconnais et mon cœur se réveille,
          Ô sons, ô douces voix chères à mon oreille,
          Ô mes Muses, c'est vous. Vous, mon premier amour,
          Vous, qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour,
  5      Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance,
          Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance,
          Où j'entendais le bois murmurer et frémir,
          Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir.
          Ingrat ! ô de l'amour trop coupable folie !
10      Souvent je les outrage et fuis et les oublie ;
          Et sitôt que mon cœur est en proie aux chagrins,
          Je les vois revenir le front doux et serein.
....

Chénier (André de), Élégies (1852), in Œuvres complètes publiées par H. de Latouche, Édition de Paris : Baudoin frères, 1819