Vous êtes dans un espace d'archives.   Découvrez le nouveau site Musagora !

Joachim Du Bellay

Les Regrets VI Les Regrets VII Les Regrets XXXIX

 

LES REGRETS

VI

Las, ou est maintenant ce mespris de Fortune ?
Ou est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cest honneste desir de l'immortalité,
Et ceste honneste flamme au peuple non commune ?

Ou sont ces doulx plaisirs qu'au soir soubs la nuict brune
Les Muses me donnoient, alors qu'en liberté
Dessus le verd tapy d'un rivage escarté
Je les menois danser aux rayons de la Lune ?

Maintenant la Fortune est maistresse de moy,
Et mon cœur qui souloit estre maistre de soy,
Est serf de mille maux et regrets qui m'ennuyent.

De la posterité je n'ay plus de souci,
Ceste divine ardeur, je ne l'ay plus aussi,
Et les Muses de moy, comme estranges, s'enfuyent.

VII

Ce pendant que la Court mes ouvrages lisoit,
Et que la sœur du Roy, l'unique Marguerite*,
Me faisant plus d'honneur que n'estoit mon merite,
De son bel œil divin mes vers favorisoit,

Une fureur d'esprit au ciel me conduisoit
D'une aile qui la mort et les siecles evite,
Et le docte troppeau qui sur Parnasse habite,
De son feu plus divin mon ardeur attisoit.

Ores je suis muet, comme on void la Prophete,
Ne sentant plus le Dieu qui la tenoit sujette,
Predre soudainement la fureur et la voix.

Et qui ne prend plaisir qu'un Prince luy commande ?
L'honneur nourrit les arts, et la Muse demande
Le theatre du peuple et la faveur des Roys.

* Marguerite de France

XXXIX

J'ayme la liberté, et languis en service,
Je n'ayme point la Court et le fault courtiser,
Je n'ayme que la feintise, et me fault deguiser,
J'ayme simplicité, et n'apprens que malice ;

Je n'adore les biens, et sers à l'avarice,
Je n'ayme les honneurs, et me les fault priser,
Je veulx garder ma foy, et me la fault briser,
Je cherche la vertu, et ne trouve que vice ;

Je cherche le repos, et trouver ne le puis,
J'embrasse le plaisir, et n'esprouve qu'ennuis,
Je n'ayme à discourir, en raison je me fonde :

J'ay le corps maladif, et me fault voyager,
Je suis né pour la Muse, on me fait mesnager ;
Ne suis-je pas (Morel*) le plus chétif du monde ?

Jean de Morel d'Embrun, maître d'hôtel du Roi, et maréchal des logis de Marguerite de France. Élève d'Érasme, il avait une grande réputation de savant, et tenait à Paris un salon littéraire. Du Bellay le consultait sur ses œuvres.

Joachim DU BELLAY, Les Regrets, in H. Chamard, Édition critique, Société des Textes français modernes, vol. II, Paris, 1910