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Victor Hugo

Les Feuilles d'Automne XL Châtiments - Nox Châtiments - Livre III, IX Les Contemplations - Livre I, VII Les Contemplations - Livre I, XXVI

 

LES FEUILLES D'AUTOMNE

XL Amis, un dernier mot
          Je hais l'oppression d'une haine profonde.
20      Aussi, lorsque j'entends, dans quelque coin du monde,
          Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier,
          Un peuple qu'on égorge appeler et crier ;
          Quand, par les rois chrétiens aux bourreaux turcs livrée,
          La Grèce, notre mère, agonise éventrée ;
25      Quand l'Irlande saignante expire sur sa croix ;
          Quant Teutonie aux fers se débat sous dix rois ;
          Quand Lisbonne, jadis belle et toujours en fête,
          Pend au gibet, les pieds de Miguel sur sa tête (1) ;
          Lorsqu'Albani (2) gouverne au pays de Caton ;
30      Que Naples (3) mange et dort ; lorsqu'avec son bâton,
          Sceptre honteux et lourd que la peur divinise,
          L'Autriche casse l'aile au lion de Vensise ;
          Quand Modène étranglé râle sous l'archiduc (4) ;
          Quand Dresde lutte et pleure au lit d'un roi caduc (5) ;
35      Quand Madrid se rendort d'un sommeil léthargique (6) ;
          Quand Vienne tient Milan ; quand le lion belgique (7)
          Courbé comme le bœuf qui creuse un vil sillon,
          N'a plus même de dents pour mordre son bâillon (8) ;
          Quand un Cosaque affreux, que la rage transporte,
40       Vide Varsonvie échevelée et morte,
          Et, souillant son linceul, chaste et sacré lambeau,
          Se vautre sur la vierge étendue au tombeau (9) ;
          Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre !
          Je sens que le poète est leur juge ! je sens
45      Que la muse indignée, avec ses poings puissants,
          Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône
          Et leur faire un carcan de leur lâche couronne,
          Et renvoyer ces rois, qu'on aurait pu bénir,
          Marqués au front d'un vers que lira l'avenir !
50      Oh ! la muse se doit aux peuples sans défense.
          J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance,
          Et les molles chansons, et le loisir serein,
          Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain !
Novembre 1831

1. L'infant Don Miguel tyrannise le peuple portugais après avoir chassé la reine légitime.
2. Le cardinal Albani, secrétaire de Pie VII, avait réprimé les vélléités d'indépendance des États pontificaux.
3. Naples est rendue stupide par son souverain Ferdinand II de Naples.
4.L'archiduc François IV d'Este, gagné aux Autrichiens.
5. un roi caduc : vieux. Antoine Ier est âgé de 76 ans.
6. un sommeil léthargique : un sommeil profond et prolongé pendant lequel les fonctions de la vie semblent suspendues. L'Espagne est dans un état d'abattement, de prostration depuis le rétablissement de Ferdinand VII par l'armée française en 1823.
7. le lion belgique : le lion belge. Le mot est employé avec sa valeur primitive d'adjectif.
8. En novembre 1831, les armées hollandaises viennent de réoccuper le territoire belge, en état d'insurrection pour son indépendance depuis 1830.
9. Depuis la capitulation de Varsonvie, le 7 septembre 1831, la Pologne est réduite à l'état d'une province russe.

Hugo (Victor), Les Feuilles d'automne (1831) - XL, in J. Hetzel, A. Quantin, Paris, 1882.

CHÂTIMENTS

Nox
IX
415     Toi qu'aimait Juvénal gonflé de lave ardente,
          Toi dont la clarté luit dans l'œil fixe de Dante,
          Muse Indignation, viens, dressons maintenant,
          Dressons sur cet empire heureux et rayonnant,
          Et sur cette victoire au tonnerre échappée,
420     Assez de piloris pour faire une épopée !
Jersey, novembre 1852
HUGO (Victor), Châtiments (1853), Nox, J. Hetzel, A. Quantin, Paris, 1882

Livre III, La famille est restaurée
IX Joyeuse vie
IV
          Ils marchent sur toi, peuple ! O barricade sombre,
          Si haute hier, dressant dans les assauts sans nombre
          Ton front de sang lavé,
          Sous la roue emportée, étincelante et folle
125     De leur coupé joyeux qui rayonne et qui vole,
         Tu redeviens pavé !

          A César ton argent, peuple ; à toi, la famine.
          N'es-tu pas le chien vil qu'on bat et qui chemine
          Derrière son seigneur ?
130    A lui la pourpre ; à toi la hotte et les guenilles.
         Peuple, à lui la beauté de ces femmes, tes filles,
         A toi leur déshonneur !

V
          Ah ! quelqu'un parlera. La muse, c'est l'histoire.
          Quelqu'un élèvera la voix dans la nuit noire.
135     Riez, bourreaux bouffons !
          Quelqu'un te vengera, pauvre France abattue,
          Ma mère : et l'on verra la parole qui tue
          Sortir des cieux profonds !

          Ces gueux, pires brigands que ceux des vieilles races,
140     Rongeant le pauvre peuple avec leurs dents voraces,
          Sans pitié, sans merci,
          Vils, n'ayant pas de cœur, mais ayant deux visages,
          Disent : - Bah ! le poète ! il est dans les nuages -
          Soit. Le tonnerre aussi.
Jersey, 19 janvier 1853
HUGO (Victor), Châtiments (1853), La famille est restaurée, Livre III, Joyeuse vie, IX, J. Hetzel, A. Quantin, Paris, 1882.

LES CONTEMPLATIONS

Livre I, Aurore
VII Réponse à un acte d'accusation
          Tous les mots à présent planent dans la clarté.
          Les écrivains ont mis la langue en liberté,
          Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes,
          Le vrai, chassant l'essaim des pédagogues tristes,
195     L'imagination, tapageuse aux cent voix,
          Qui casse des carreaux dans l'esprit des bourgeois,
          La poésie au front triple, qui rit, soupire
          Et chante, raille et croit ; que Plaute et que Shakespeare
          Semaient, l'un sur la plèbe, et l'autre sur le mob  (1) ;
200     Qui verse aux nations la sagesse de Job
          Et la raison d'Horace à travers sa démence ;
          Qu'enivre de l'azur la frénésie immense,
          Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,
          Monte à l'éternité par les degrés du temps,
205     La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,
          Se remet à pleurer sur la misère humaine,
          Frappe et console, va du zénith au nadir,
          Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir
          Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d'étincelles,
210     Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes.
Paris, janvier 1834
1. La foule, en anglais, comme la plèbe latine, au sens péjoratif.
HUGO (Victor), Les Contemplations (1856), Aurore, Livre premier, J. Hetzel, A. Quantin, Paris, 1882 (1ère éd. 1856)

Livre I, XXVI
QUELQUES MOTS A UN AUTRE

1         On y revient; il faut y revenir moi-même.
          Ce qu'on attaque en moi, c'est mon temps, et je l'aime.
          Certe, on me laisserait en paix, passant obscur,
          Si je ne contenais, atome de l'azur,
5        Un peu du grand rayon dont notre époque est faite.

          Hier le citoyen; aujourd'hui le poëte.
          Le "romantique" après le "libéral". - Allons,
          Soit; dans mes deux sentiers mordez mes deux talons.
          Je suis le ténébreux par qui tout dégénère.
10      Sur mon autre côté lancez l'autre tonnerre.

          Vous aussi, vous m'avez vu tout jeune, et voici
          Que vous me dénoncez, bonhomme, vous aussi;
          Me déchirant le plus allégrement du monde,
          Par attendrissement pour mon enfance blonde.
15      Vous me criez : - Comment, monsieur ! qu'est-ce que c'est ?
          La stance va nu-pieds ! le drame est sans corset !
          La muse jette au vent sa robe d'innocence !
          Et l'art crève la règle, et dit : C'est la croissance ! -
          Géronte littéraire aux aboiements plaintifs,
20      Vous vous ébahissez, en vers rétrospectifs,
          Que ma voix trouble l'ordre, et que ce romantique
          Vive, et que ce petit, à qui l'Art poétique
          Avec tant de bonté donna le pain et l'eau,
          Devienne si pesant aux genoux de Boileau !
25      Vous regardez mes vers, pourvus d'ongles et d'ailes,
          Refusant de marcher derrière les modèles,
          Comme après les doyens marchent les petits clercs ;
          Vous en voyez sortir de sinistres éclairs ;
          Horreur ! et vous voilà poussant des cris d'hyène
30      A travers les barreaux de la Quotidienne(1)
1. La Quotidienne : Journal légitimiste sous la monarchie de Juillet
HUGO (Victor), Les Contemplations (1856), Aurore, Livre premier, J. Hetzel, A. Quantin, Paris, 1882 (1ère éd. 1856)