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Leconte de Lisle

Poèmes antiques - Hélène Poèmes antiques DIES IR∆ 

 

POÈMES ANTIQUES

Hélène
I - Hélène, Démodoce, Chœur de femmes

Démodoce          

          ‘ Muses, volupté des hommes et des dieux,
          Vous qui charmez d'Hellas les bois mélodieux,
          Vierges aux lyres d'or, vierges ceintes d'acanthes,
          Des sages vénérés nourrices éloquentes,
  5      Muses, je vous implore ! Et toi, divin Chanteur,
          Qui des monts d'Éleuthère habites la hauteur ;
          Dieu dont l'arc étincelle, ô roi de Lycorée
          Qui verses aux humains la lumière dorée ;
          Immortel dont la force environne Milet ;
10      Si mes chants te sont doux, si mon encens te plaît,
          Célèbre par ma voix, Dieu jeune et magnanine
          Hélène aux pieds d'argent, Hélène au corps sublime !

Hélène
          Cesse tes chants flatteurs, harmonieux ami.
          D'un trouble inattendu tout mon cœur a frémi.
15      Réserve pour les Dieux, calmes dans l'Empyrée,
          Ta louange éclatante et ta lyre inspirée.
          La tristesse inquiète et sombre où je me vois
          Ne s'est point dissipée aux accents de ta voix ;
          Et du jour où, voguant vers la divine Crète,
20      Atride m'a quittée, une terreur secrète,
          Un noir pressentiment envoyé par les Dieux
          Habite en mon esprit tout plein de ses adieux.
Leconte de Lisle (Charles-Marie Leconte, dit), Poèmes antiques (1852), Hélène, I - Démodoce, Édition de Paris : M. Ducloux, 1852
        

DIES IR∆ 

          Et l'Occident barbare est saisi de vertige.
70       Les âmes sans vertu dorment d'un lourd sommeil,
          Comme des arbrisseaux, viciés dans leur tige,
          Qui n'ont verdi qu'un jour et n'ont vu qu'un soleil.

          Et les sages, couchés sous les secrets portiques,
          Regardent, possédant le calme souhaité,
75      Les époques d'orage et les temps pacifiques
          Rouler d'un cours égal l'homme à l'Éternité

          Mais nous, nous, consumés d'une impossible envie,
          En proie au mal de croire et d'aimer sans retour,
          Répondez, jours nouveaux ! nous rendrez-vous la vie ?
80      Dites, ô jours anciens ! nous rendrez-vous l'amour ?

          Où sont nos lyres d'or, d'hyacinthes fleuries,
          Et l'hymne aux Dieux heureux, et les vierges en chœur,
          Éleusis et Délos, les jeunes Théories,
          Et les poèmes saints qui jaillissent du cœur ?

85      Où sont les Dieux promis, les formes idéales,
          Les grands cultes de pourpre et de gloire vêtus,
          Et dans les cieux ouvrant ses ailes triomphales
          La blanche ascension des sereines Vertus ?

          Les Muses, à pas lents, Mendiantes divines,
90      S'en vont par les cités en proie au rire amer.
          Ah ! c'est assez saigner sous le bandeau d'épines,
          Et pousser un sanglot sans fin comme la Mer !

          Oui ! le Mal éternel est dans sa plénitude !
          L'air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés.
95      Salut, Oubli du monde et de la multitude !
          Reprends-nous, ô Nature, entre tes bras sacrés !

          Dans ta khlamyde d'or, Aube mystérieuse,
          Éveille un chant d'amour au fond des bois épais !
          Déroule encor, Soleil, ta robe glorieuse !
100     Montagne, ouvre ton sein plein d'arome et de paix !

          Soupirs majestueux des ondes apaisées,
          Murmurez plus profonds en nos cœurs soucieux !
          Répandez, ô forêts, vos urnes de rosées !
          Ruisselle en nous, silence étincelant des cieux !

105    Consolez-nous enfin des espérances vaines :
          La route infructeuse a blessé nos pieds nus,
          Du sommet des grands caps, loin des rumeurs humaines,
          ‘ vents ! emportez-nous vers les Dieux inconnus !

          Mais si rien ne répond dans l'imense étendue,
110     Que le stérile écho de l'éternel Désir,
          Adieu, déserts, où l'âme ouvre une aile éperdue !
          Adieu, songe sublime, impossible à saisir !

          Et toi, divine Mort, où tout rentre et s'efface,
          Accueille tes enfants dans ton sein étoilé ;
115    Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace,
          Et rends-moi le repos que la vie a troublé !
          
Leconte de Lisle (Charles-Marie Leconte, dit), Poèmes antiques (1852), Dies Irae, Édition de Paris : M. Ducloux, 1852