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Pierre de Ronsard

Ode à la Forest de Gastine Second Livre des Sonnets pour Hélène Hymne de l'Automne

ODES, LIVRE II

XX. A LA FOREST DE GÂTINE

          Couché sous tes ombrages vers,
          Il faut que je te vante,
          Autant que les Grecs par leurs vers
          La forest d'Eurymanthe,
 5       Car malin, celer je ne puis
          A la race future
          De combien obligé je suis
          A ta belle verdure.
          Toi, qui sous l'abri de tes bois,
 10      Ravi d'esprit m'amuses,
          Toi, qui fais qu'a toutes les fois
          Me répondent les Muses,
          Toi, par qui de ce mechant soin
          Tout franc je me délivre,
15       Lorsqu'en toi je me pers bien loin,
          Parlant avec un livre ;
          Tes bocages soient toujours plains
          D'amoureuses brigades,
          De Satyres et de Sylvains,
20      La crainte des Naïades.
          En toi habite desormais
          Des Muses le college,
          Et ton bois ne sente jamais
          La flamme sacrilege.

Ronsard, Pierre de, Les Odes de P. de Ronsard, tome deuxiesme, Édition de Paris : G. Buon, 1571

SECOND LIVRE DES SONNETS POUR HÉLÈNE

XXXV

          Cythère entroit au bain, et, te voyant près d'elle,
          Son ceste elle te baille afin de le garder.
          Ceinte de tant d'amours tu me vins regarder,
          Me tirant de tes yeux une fleche cruelle.

5        Muses, je suis navré ; ou ma playe mortelle
          Guarissez, ou cessez de plus me commander,
          Je ne suy votre escole afin de demander
          Qui fait la lune vieille, ou qui fait la nouvelle.

          Je ne vous fais la cour comme un homme ocieux,
10       Pour apprendre de vous le mouvement des cieux,
          Que peut la grade eclipse, ou que peut la petite,

          Ou si Fortune ou Dieu ont fait cet univers.
          Si je ne puis flechir Helene par mes vers,
          Cherchez un autre escolier, Déesses, je vous quitte.

LXX

          Ceste fleur de vertu pour qui cent mille larmes
          Je verse nuict et jour, sans m'en pouvoir souler,
          Peut bien sa destinée à ce Grec (1) esgaler,
          A ce fils de Thetis, à l'autre fleur des armes.

5        Le ciel malin borna ses jours de peu de termes ;
          Il eut courte la vie, ailée à s'en aller (2) ;
          Mais son nom qui a fait tant de bouches parler,
          Luy sert contre la mort de piliers et de termes (3).

          Il eut pour sa prouesse un excellent sonneur ;
 10     Tu as pour tes vertus en mes vers un honneur
          Qui malgré le tombeau suivra ta renommée.

          Les dames de ce temps n'envient ta beauté,
          Mais ton nom tant de fois par les Muses chanté,
          Qui languiroit d'oubli si je ne t'eusse aimée.

(1) Achille
(2) Prompte à fuir
(3) Termes, ou plutost Hermes, sont figures d'hommes et de femmes sans bras et sans jambes, finissans en pointe par en bas. (R.)

Œuvres complètes de P. de Ronsard, Tome 6, nouvelle édition publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et les notes par M. Prosper Blanchemain, Paris, P. Jannet, 1857

LES HYMNES

V. DE L'AUTOMNE

A CLAUDE DE L'AUBESPINE

              Le jour que je fu né, Apollon qui preside
          Aux Muses, me servit en ce monde de guide,
          M'anima d'un esprit subtil et vigoureux,
          Et me fit de science et d'honneur amoureux.
5            En lieu des grands tresors et des richesses vaines,
          Qui aveuglent les yeux des personnes humaines,
          Me donna pour partage une fureur d'esprit,
          Et l'art de bien coucher ma verve par escrit.
              Il me haussa le cœur, haussa la fantasie,
10       M'inspirant dedans l'âme un don de poësie,
          Que Dieu n'a concedé qu'à l'esprit agité
          Des poignans aiguillons de sa Divinité.
             Quand l'homme en est touché, il devient un prophete,
          Il predit toute chose avant qu'elle soit faite,
15      Il cognoist la nature et les secrets des cieux,
          Et d'un esprit bouillant s'eleve entre les Dieux.
             Il cognoist la vertu des herbes et des pierres,
          Il enferme les vents, il charme les tonnerres ;
          Sciences que le peuple admire, et ne sçait ps
 20     Que Dieu les va donnant aux hommes d'icy bas,
          Quand ils ont de l'humain les âmes separées,
          Et qu'à telle fureur elles sont preparées
          Par oraison, par jeusne et penitence aussi,
          Dont aujourd'huy le monde a bien peu de souci.
25           Car Dieu ne communique aux hommes ses mysteres,
          S'ils ne sont vertueux, devots et solitaires,
          Eslongnez des tyrans, et des peuples qui ont
          La malice en la main et l'impudence au front,
          Brulez d'ambition et tourmentez d'envie,
30       Qui leur sert de bourreau tout le temps de leur vie.
              Je n'avois pas quinze ans que les monts et les bois
          Et les eaux me plaisoient plus que la cour des Rois,
          Et les noires forests espaisses de ramées,
          Et du bec des oiseaux les roches entamées ;
35      Une valée, un antre en horreur obscurci,
          Un desert effroyable estoit tout mon souci ;
          A fin de voir au soir les Nymphes et les Fées
          Danser dessous la lune en cotte par les prées
          (Fantastique d'esprit), et de voir les Sylvains
40       Estre boucs par les pieds et hommes par les mains,
          Et porter sur le front des cornes en la sorte
          Qu'un petit aignelet de quatre mois les porte.
              J'allois aprés la dance, et craintif je pressois
          Mes pas dedans le trac des Nymphes, et pensois
45      Que pour mettre mon pied en leur trace poudreuse
          J'aurois incontinent l'âme plus genereuse ;
          Ainsi que l'Ascrean qui gravement sonna
          Quand l'une des neuf Sœurs du laurier luy donna.
              Or je ne fu trompé de ma jeune entreprise ;
50      Car la gentille Euterpe ayant ma dextre prise,
          Pour m'oster le mortel par neuf fois me lava
          De l'eau d'une fontaine où peu de monde va,
          Me charma par neuf fois, puis d'une bouche enflée
          (Ayant dessus mon chef son haleine souflée)
55       Me herissa le poil de crainte et de fureur,
          Et me remplit le cœur d'ingenieuse erreur,
          En me disant ainsi : " Puisque tu veux nous suivre,
          Heureux après la mort nous te ferons revivre
          Par longue renommée, et ton los ennobli
60      Accablé du tombeau n'ira point en oubli.
              " Tu seras du vulgaire appelé frenetique,
          Insensé, furieux, farouche, fantastique,
          Maussade, mal-plaisant ; car le peuple mesdit
          De celuy qui de mœurs aux siennes contredit.
65           " Mais courage, Ronsard, les plus doctes poëtes,
          Les sibylles, devins, augures et prophetes,
          Huez, siflez, moquez des peuples ont esté ;
          Et toutefois, Ronsard, ils disoient verité.
             " N'espere d'amasser de grands biens en ce monde.
70       Une forest, un pré, une montagne, une onde
          Sera ton heritage, et seras plus heureux
          Que ceux qui vont cachant tant de tresors chez eux.
          Tu n'auras point de peur qu'un Roy de sa tempeste
          Te vienne en moins d'un jour escarbouiller la teste,
75       Ou confisquer tes biens ; mais tout paisible et coy
          Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toy. "
              Ainsi disoit la Nymphe, et de là je vins estre
          Disciple de Daurat, qui long temps fut mon maistre,
          M'apprit la poësie, et me monstra comment
80      On doit feindre et cacher les fables proprement,
          Et à bien déguiser la verité des choses
          D'un fabuleux manteau dont elles sont encloses.
          J'appris en son escole à immortaliser
          Les hommes que je veux celebrer et priser,
85      Leur donnant de mes biens, ainsi que je te donne
          Pour present immortel l'hymne de cet Automne.
          [...]

Œuvres complètes de P. de Ronsard, Tome 6, nouvelle édition publiée sur les textes les plus anciens avec les variantes et les notes par M. Prosper Blanchemain, Paris, P. Jannet, 1857