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Voltaire

A Monsieur de La Faluère de Genonville Monsieur le Duc de Sully A Madame du Châtelet

ÉPITRES

A Monsieur de La Faluère de Genonville,
conseiller au parlement, et intime ami de l'auteur.
Sur une maladie.

          ...
6         De ma muse, en mes premiers ans,
          Tu vis les tendres fruits imprudemment éclore ;
          Tu vis la calomnie avec ses noirs serpents
          Des plus beaux jours de mon printemps
10      Obscurcir la naissante aurore.
          D' une injuste prison je subis la rigueur :
          Mais au moins de mon malheur
          Je sus tirer quelque avantage :
          J' appris à m' endurcir contre l' adversité
15      Et je me vis un courage
          Que je n' attendais pas de la légèreté
          Et des erreurs de mon jeune âge.
          Dieux ! Que n' ai-je eu depuis la même fermeté !
          ...
A Monsieur le Duc de Sully.

          J' irai chez vous, duc adorable,
          Vous dont le goût, la vérité,
          L' esprit, la candeur, la bonté,
          Et la douceur inaltérable,
5        Font respecter la volupté,
          Et rendent la sagesse aimable.
          Que dans ce champêtre séjour
          Je me fais un plaisir extrême
          De parler, sur la fin du jour,
10      De vers, de musique, et d' amour,
          Et pas un seul mot du système,
          De ce système tant vanté,
          Par qui nos héros de finance
          Emboursent l' argent de la France,
15      Et le tout par pure bonté !
          Pareils à la vieille sibylle
          Dont il est parlé dans Virgile,
          Qui, possédant pour tout trésor
          Des recettes d' énergumène,
20      Prend du troyen le rameau d' or,
          Et lui rend des feuilles de chêne.
          Peut-être, les larmes aux yeux,
          Je vous apprendrai pour nouvelle
          Le trépas de ce vieux goutteux
25      Qu'anima l' esprit de Chapelle :
          L'éternel abbé De Chaulieu
          Paraîtra bientôt devant Dieu ;
          Et si d' une muse féconde
          Les vers aimables et polis
30      Sauvent une âme en l'autre monde,
          Il ira droit en paradis.

A Madame Du Châtelet.

          Je voulais, de mon coeur éternisant l'hommage,
          Emprunter la langue des dieux,
          Et vous parler votre langage :
          Je voulais dans mes vers peindre la vive image
5        De ce feu, de cette âme, et de ces dons des cieux,
          Qu'on sent dans vos discours et qu'on voit dans vos yeux.
          Le projet était grand, mais faible est mon génie :
          Aussitôt j' invoquai les dieux de l' harmonie,
          Les maîtres qui d'Auguste ont embelli la cour ;
10      Tous me devaient aider, et chanter à leur tour.
          Le cœur les fit parler, leur muse est naturelle ;
          Vous les connaissez tous, ils sont vos favoris ;
          Des auteurs à jamais ils sont l'heureux modèle,
          Excepté de vos beaux esprits,
15      Et de Bernard De Fontenelle.
          J'eus l' art de les toucher, car je parlais de vous ;
          A votre nom divin je les vis tous paraître.
          Virgile le premier, mon idole et mon maître,
          Virgile s' avança d' un air égal et doux ;
20      Les échos répondaient à sa muse champêtre,
          L'air, la terre et les cieux en étaient embellis ;
          Tandis que ce pasteur, assis au pied d'un hêtre,
          Embrassait Corydon et caressait Philis,
          On voyait près de lui, mais non pas sur sa trace,
 25      Cet adroit courtisan et délicat Horace,
          Mêlant au dieu du vin l'une et l'autre Vénus,
          D'un ton plus libertin caresser avec grâce
          Et Glycère et Ligurinus.
          Celui qui fut puni de sa coquetterie,
30       Le maître en l'art d'aimer, qui rien ne nous apprit,
          Prodiguait à Corinne avec galanterie
          Beaucoup d'amour et trop d'esprit.
          Tibulle, caressé dans les bras de Délie,
          Par des vers enchanteurs exhalait ses plaisirs ;
35      Et Catulle vantait, plus tendre en ses désirs,
          Dans son style emporté, les baisers de Lesbie.
          Vous parûtes alors, adorable Émilie :
          Je vis soudain sur vous tous les yeux se tourner ;
          Votre aspect enlaidit les belles,
 40      Et de leurs amants enchantés
          Vous fîtes autant d'infidèles.
          Je pensais qu'à l'instant ils allaient m' inspirer ;
          Mais, jaloux de vous plaire et de vous célébrer,
          Ils ont bien rabaissé ma téméraire audace.
45      Je vois qu' il n'appartient qu'aux maîtres du Parnasse
          De vous offrir des vers, et de chanter pour vous ;
          C'est un honneur dont je serais jaloux,
          Si jamais j'étais à leur place.

VOLTAIRE (François Marie AROUET, dit), Œuvres complètes, tome X, Paris : Éditions Garnier, 1877