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  R E L I G I O N S  O R I E N T A L E S  À  R O M E
Dossier
Présentation - Le judaïsme Les dieux égyptiens: pratiques religieuses, points de vue romains Mithra  - Le christianisme - Regards modernes - Textes anciens - Bibliographie et liens 
Activités
Pour une analyse iconographique - La diffusion du christianisme au Ier siècle après J.-C.

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L'introduction de cultes étrangers à Rome

 Dieux étrangers Cultes venus d'Orient  Objectifs du dossier


La religion à Rome : une " affaire d'État "

Sacrifice officiel, musée du Louvre, photo maro      A Rome, religion et vie publique sont si intimement liées qu'on aurait pu supposer que les religions d'origine étrangère n'auraient pas pu, comme cela est arrivé ailleurs à d'autres époques de l'histoire, s'implanter dans la cité.
     En effet, l'observance rigoureuse des différents rites publics est liée à la sécurité et aux succès de l'État : l'enjeu de la pratique religieuse est donc de taille. Cette pratique religieuse officielle est aussi liée à une appartenance : à une famille, à une gens, à une cité ; la référence en la matière reste le mos majorum, la coutume des ancêtres. Le Sénat encadre strictement le culte : seuls les citoyens peuvent y jouer un rôle, les étrangers sont a priori, sauf autorisation, exclus ; aucun sanctuaire étranger n'est autorisé à s'installer sans l'accord du Sénat à l'intérieur du pomerium, l'enceinte sacrée de la ville. De plus, dès le début de l'Empire, la pratique du culte impérial est un gage de fidélité à l'empereur.
     L'introduction de religions orientales pourrait donc être perçue comme une remise en cause des fondements mêmes de l'État.

L'introduction officielle de cultes étrangers

Asclepios, photo Béatrice Oravec, © [Texteimage.com]      La religion romaine n'est cependant pas une religion " close " sur elle-même : si les circonstances l'exigent, des dieux, essentiellement d'origine grecque, sont introduits à Rome.
     C'est le cas par exemple d'Esculape (Asclépios pour les Grecs), lors de la peste de 293 avant J.-C., de Dis et Proserpine (Pluton et Perséphone) aux environs de 249 av. J.-C. Dans ces deux cas, les livres sibyllins ont été au préalable consultés, et la démarche est officielle. " L'ouverture religieuse romaine avait surtout une valeur politique et diplomatique - au demeurant conforme à l'essence même de la religio : elle tendait à assurer le succès de la République et à intégrer fortement les Italiotes dont la fidélité était l'enjeu de la guerre d'Hannibal. " (John Scheid, Religion et piété à Rome, Éditions de la Découverte, 1985, p. 99)

     De même, en 204 av. J.-C., l'arrivée de Cybèle, adorée en Phrygie, est également précédée de la consultation des decemviri ( collège de prêtres chargés de la consultation des livres sibyllins et des cultes étrangers) et donne lieu à des cérémonies on ne peut plus officielles ; en 191 av. J.-C. a lieu la dédicace de son temple sur le Palatin, à l'intérieur du pomerium. Même si ce culte inquiète rapidement les magistrats romains qui le confinent, sauf lors des fêtes officielles, dans son temple et interdisent aux citoyens romains de faire partie de son clergé, il n'en fait pas moins partie de la religion officielle.
Cybèle, photo Erich Lessing, © [Texteimage.com]

     Par ailleurs, les Romains - et cela favorise leurs intérêts - acceptent assez généralement que les cultes des peuples soumis continuent, sur place, à exister et à prospérer : une religion ancrée dans une nation, liée à des traditions, est en soi respectable dans la mesure où elle ne dépasse pas les limites géographiques qui sont les siennes ; par contre, le " mélange " est, dans la pensée antique, considéré comme dégradant, comme une altération de la pureté d'origine, ce qui explique le mépris envers les convertis. Cicéron affirme cette tolérance... pourvu que Rome conserve sa religion traditionnelle:

" Sua cuique ciuitati religio, Laeli, est, nostra nobis."
" A chaque cité sa religion, Laelius, et à nous la nôtre." (Cicéron, Pour Flaccus, 69)

     Qu'en est-il donc des religions qui n'ont pas de reconnaissance officielle, et dont l'introduction à Rome sera le fait d'individus, sur le plan privé : étrangers installés dans la ville, ou Romains " convertis " qui pratiquent un culte étranger ? Car Rome fait preuve à leur égard d'une certaine bienveillance (des sanctuaires dédiés à Isis s'installent dans les villes, que ce soit à Rome ou à Pompéi ; les mithréums, lieux de culte à Mithra, se multiplient, les empereurs eux-mêmes montrent leur intérêt…), mais aussi manifeste son rejet : bannissement des juifs, persécution des chrétiens… Et c'est ce degré de tolérance qu'il est intéressant d'étudier : les Romains de la fin de la République et du début de l'Empire vont-ils accueillir, assimiler ou repousser, voire persécuter, ces croyances venues d'ailleurs ? Et pourquoi ?


Le succès des religions venues d'Orient

     Nombreux sont les dieux d'origine orientale qui vont être vénérés à Rome. Nous avons choisi d'analyser la diffusion de quatre religions qui ont connu une extension et une faveur certaines à partir de la fin de la République : le judaïsme et le christianisme, les cultes des divinités égyptiennes et celui de Mithra. Leur succès est dû à plusieurs facteurs.

  • Rome, ville cosmopolite
    Tout d'abord, Rome devient peu à peu une cité cosmopolite : étrangers vivant à Rome (pérégrins), esclaves et affranchis sont dans les murs de la ville. Les Romains eux aussi voyagent : soldats, administrateurs, commerçants sont en contact avec l'Orient. L'extension des conquêtes romaines multiplie en effet les occasions, qu'elles soient d'ordre militaire, administratif, économique… Les juifs de la diaspora sont présents à Rome comme dans tout le bassin méditerranéen, les soldats et les commerçants introduisent le culte de Mithra, et le commerce avec l'Egypte hellénisée - grand fournisseur de blé - est déjà bien établi. Les échanges ne sont font pas à sens unique : si Rome a conquis le bassin méditerranéen, elle est à son tour influencée par des croyances, des pratiques religieuses d'abord perçues comme étrangères puis peu à peu intégrées - non sans heurts - à la vie de la cité.

  • Individualisation des croyances
    Par ailleurs, la religion officielle connaît un certain discrédit : les troubles politiques, voire les défaites militaires, sapent la confiance des Romains dans le " pacte " établi avec les dieux, et ce d'autant plus que les hommes d'État utilisent auspices et célébrations religieuses pour leur propre compte. Cicéron, pourtant sévère gardien de la tradition, dit lui-même qu'un haruspice ne peut voir un autre haruspice sans rire…

    " Vetus autem illud Catonis admodum scitum est, qui mirari se aiebat, quod non rideret haruspex, haruspicem cum vidisset." (Cicéron, De divinatione, II, 51)
    " On connait bien ce bon mot, déjà ancien, de Caton : il disait s'étonner qu'un haruspice pût regarder sans rire un autre haruspice. "


    La religion publique, avec son ritualisme rigoureux, ne peut satisfaire aux aspirations individuelles qui se font jour - et ce n'est d'ailleurs pas son objectif. L'inquiétude religieuse pousse les Romains à se tourner vers d'autres pratiques, plus proches d'une relation personnelle avec la divinité. Le christianisme, les cultes égyptiens et celui de Mithra ont en commun d'allier, même si c'est de manière fort différente, l'idée de mort et de régénération. Déjà en contact, par l'hellénisation progressive du monde romain, avec des religions à mystères, les Romains vont être attirés vers des rites qui font passer l'initié d'une mort symbolique à une vie nouvelle ; l'immortalité promise comble les aspirations à un au-delà bienheureux absent de la religion romaine.
    Ces religions permettent aussi une pratique personnelle et vont se montrer, à des degrés divers, accueillantes à des catégories souvent rejetées à la marge des pratiques traditionnelles : femmes, esclaves, petites gens… En même temps, la régularité du culte, quotidien par exemple pour Isis, va permettre au croyant d'avoir le sentiment d'appartenir à une communauté - communauté qu'il peut, s'il est soldat ou commerçant, retrouver dans de nombreuses villes de l'Empire où ces cultes sont installés.

  • Mélange culturel
    Les religions venues d'Orient ne sont pas toutes arrivées à Rome en même temps, ni par les mêmes voies. Mais elles ont un point en commun : toutes ont d'une manière ou d'une autre subi l'influence de l'hellénisme. Les inscriptions des catacombes de Rome nous apprennent que bien des juifs portent des noms grecs, le culte d'Isis vient d'une Égypte où l'influence hellénistique est grande. A ce titre, plusieurs villes du Moyen Orient actuel (et en particulier Alexandrie) jouent le rôle de creuset culturel d'où s'exportent, par le biais d'orientaux hellénisés, des croyances nouvelles pour les Romains. Car les cultures orientale, grecque, romaine se transforment au contact les unes des autres, et les croyances religieuses ne sont pas à l'écart de ces transformations. Par exemple, statues et peintures placées dans les temples portent, pour ce qui concerne Isis et Mithra, la trace de ces influences réciproques.


Objectifs du dossier

  •  Religio ou supertitio ?
    Devant l'influence grandissante de ces religions orientales, les Romains vont osciller, suivant les cas, entre tolérance et rejet, voire répression. Nous en avons gardé le témoignage à travers les décisions politiques ou judiciaires, ainsi que par les œuvres des écrivains romains.
    Ces derniers opposent souvent la religio, la religion officielle, établie, par laquelle les hommes passent avec les dieux un contrat qui établit la sécurité de l'État, à la superstitio, qui relève de la croyance individuelle, de pratiques non répertoriées. Certains Romains traditionalistes tolèrent mal des religions importées par des étrangers, esclaves de surcroît. Tacite met ainsi dans la bouche d'un sénateur les propos suivants :

    Suspecta maioribus nostris fuerunt ingenia seruorum, etiam cum in agris aut domibus i[s]dem nascerentur caritatemque dominorum statim acciperent. Postquam uero nationes in familiis habemus, quibus diuersi ritus, externa sacra aut nulla sunt, conluuiem istam non nisi metu coercueris. " (Tacite, Annales, XIV, 44)
    " Nos ancêtres redoutèrent toujours la nature même des esclaves, alors que, nés dans leurs champs ou sous leurs toits, ils apprenaient à chérir leurs maîtres en recevant le jour. Mais depuis que nous avons dans nos foyers toutes les nations, dont chacune a ses rites, et ses cérémonies d'origine étrangère, ou qui n'a n'en a pas, nous ne contiendrons ce vil et confus assemblage que par la crainte."

    Properce, évoquant la Rome primitive, regrette les temps anciens où

    " Nulli cura fuit externos quaerere divos
    Cum tremeret patrio pendula turba sacro.
    " (Properce, Elégies, IV, I, 17-18)
    " On ne se souciait pas de chercher des dieux étrangers; alors, la foule suspendue au culte de ses pères tremblait. "

    Ces réactions négatives n'empêchent pas ces religions de connaître un grand succès. Car le rapport des Romains à ces religions étrangères est complexe. La fascination coexiste avec les expulsions, voire les persécutions. En effet, s'ils sont ressentis comme un trouble à l'ordre public, si un monothéisme rigoureux remet en cause le fondement même de l'État comme c'est le cas pour les chrétiens qui refusent le culte de l'empereur, la répression ne se fait pas attendre. On verra ainsi les empereurs hésiter entre le maintien d'une orthodoxie latine et le recours à des divinités étrangères.

  • Points de vue romains
    Le présent dossier présente l'introduction dans le monde romain de religions venues d'Orient, et les principales caractéristiques de deux d'entre elles qui ont disparu de notre monde contemporain (culte des dieux égyptiens et de Mithra) ; mais il se donne surtout comme objectif de rassembler des documents qui permettent d'étudier des points de vue : ceux de Romains confrontés à des religions étrangères, qui se développent dans la ville de Rome, mais qui n'ont pas donné lieu à une reconnaissance officielle au sein du panthéon romain. Dans un monde où le débat sur les religions fait souvent la une des journaux, il peut être intéressant de se demander comment ailleurs, en un temps différent, les choses se sont déroulées, et quels regards d'autres hommes ont porté sur l'arrivée dans leur cité de pratiques et de croyances venues d'ailleurs.
    Certes, les témoignages écrits que nous en avons sont largement issus d'une classe sociale lettrée, cultivée : ils ne donnent donc qu'une vision partielle et partiale des réactions des Romains - le cas du mithriacisme faisant exception : peu de témoignages littéraires nous sont parvenus, l'essentiel de la documentation consistant en des inscriptions et en des lieux de culte, les mithréums.
    Cette étude partira du IIème siècle avant notre ère - époque où, avec le scandale des Bacchanales, en 186 av. J.-C., apparaît de manière manifeste le rejet d'un groupe religieux -, pour s'arrêter dans la première moitié du IIIème siècle ap.J.-C. En effet, en 212, l'édit de Caracalla accorde la citoyenneté à tous les habitants de l'Empire, ce qui gomme, au moins juridiquement, les différences entre citoyens et habitants étrangers. Cette décision prend acte, implicitement et même si ce n'est pas son objectif principal, de la diversité culturelle et des profondes mutations qu'a entraîné l'extension territoriale de l'Empire : Rome a changé. Une autre étape sera franchie un siècle plus tard, en 313, date de l'édit de Milan :


    Cum feliciter tam ego {quam} Constantinus Augustus quam etiam ego Licinius Augustus apud Mediolanum conuenissemus atque uniuersa quae ad commoda et securitatem publicam pertinerent, in tractatu haberemus, haec inter cetera quae uidebamus pluribus hominibus profutura, uel in primis ordinanda esse credidimus, quibus diuinitatis reuerentia continebatur, ut daremus et Christianis et omnibus liberam potestatem sequendi religionem quam quisque uoluisset, quod quicquid
    <est> diuinitatis in sede caelesti. 
    " (Lactance, De la mort des persécuteurs, XLIII)
    " Moi, Constantin Auguste, ainsi que moi, Licinius Auguste, réunis heureusement à Milan, pour discuter de tous les problèmes relatifs à la sécurité et au bien public, nous avons cru devoir régler en tout premier lieu, entre autres dispositions de nature à assurer, selon nous, le bien de la majorité, celles sur lesquelles repose le respect de la divinité, c'est-à-dire donner aux Chrétiens comme à tous, la liberté et la possibilité de suivre la religion de leur choix, afin que tout ce qu'il y a de divin au céleste séjour puisse être bienveillant et propice, à nous-mêmes et à tous ceux qui se trouvent sous notre autorité. " (Trad. J. Moreau, Paris, 1954, cité par le site de l'université de Grenoble.)