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Interview
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Eunice Mangado-Lunetta, déléguée aux Accompagnements éducatifs au Pôle national AFEV, répond à nos questions concernant l’accompagnement éducatif individualisé mené par les étudiants de l’AFEV.
L’AFEV est aujourd’hui, avec un objectif de 7 500 étudiants mobilisés, le premier réseau national d’accompagnement éducatif individualisé dans les quartiers.
Les étudiants de l’AFEV interviennent sur 280 villes auprès d’un panel allant d’enfants en grande section de maternelle à des jeunes de 25 ans.
Plus de 60 % des jeunes suivis sont des collégiens et la proportion la plus importante est constituée par des collégiens de 4e/3e.
Quels types d’actions sont menés pour remédier à la grande difficulté scolaire et réduire les inégalités ? En quoi l’action de l’AFEV se distingue-t-elle du soutien scolaire ?
L’idée forte du projet de l’AFEV est la mise en relation d’un jeune en voie de réussite (l’étudiant) auprès d’un jeune en fragilité scolaire et sociale.
Afin de lutter contre l’échec scolaire, il est capital de s’interroger sur ses causes qui ne résident pas tant dans des difficultés strictement scolaires que bien en amont, pour certains jeunes qui se sentent dans une impasse sociale et sont dans un rapport négatif à l’école.
Avant de travailler sur les apprentissages, il faut travailler sur le sens des apprentissages, sur celui de l’école, ainsi que sur la possibilité de se projeter dans un parcours de vie et d’insertion socio-professionnelle. C’est afin de ne pas se laisser circonscrire dans la problématique scolaire que nous avons intitulé l’action menée par les étudiants « accompagnement éducatif individualisé ».
L’étudiant de l’AFEV qui accompagne un jeune en difficulté scolaire instaure une relation particulière dans un contexte parfois de forte défiance des jeunes des quartiers face notamment à l’institution scolaire et ses acteurs traditionnels. Les étudiants bénévoles sont donc des acteurs singuliers pour une jeunesse parfois en proie à l’échec et au découragement.
Il faut bien prendre en compte cette dimension du bénévolat qui impacte largement sur le type de relation qui va se nouer.
L’étudiant vient bénévolement, se met à disposition du jeune, à l’écoute de sa demande, avec bienveillance, le valorise. Il va faire prendre conscience de son potentiel à un enfant ou un jeune qui peut se sentir « invalidé par l’institution scolaire », perçu trop souvent par ses enseignants (et par la suite par sa propre famille !) à travers le prisme de ses faiblesses et ses lacunes par un système qui sait mal reconnaître d’autres savoirs que ceux disciplinaires et abstraits qu’il enseigne.
L’action d’accompagnement éducatif individualisé de l’AFEV est basée sur les principes suivants :
- un accompagnement éducatif individualisé aux moments où le jeune va être en fragilité dans son parcours scolaire, pour le sécuriser dans un environnement insécurisant, notamment aux périodes charnières de l’entrée en CP, en 6e ou à la sortie de 3e ;
- un ciblage en amont par les enseignants afin de proposer un accompagnement aux jeunes qui pourraient le plus en bénéficier ;
- une approche « écologique » du jeune : la prise en compte du jeune dans son environnement social, familial, territorial ;
- une posture d’égalité. Dans le binôme, il s’agit d’un jeune qui parle à un jeune. La posture de l’accompagnant n’est ni au-dessus ni en-dessous mais au « coude à coude », pour citer Philippe Meirieu ;
- une valorisation des potentiels du jeune qui ne sont pas donnés à percevoir dans les savoirs académiques ;
- un accompagnement qui met le jeune en capabilité (le jeune n’est pas perçu comme un bénéficiaire mais un acteur). À partir de là, des possibilités de travail sur les projets personnels du jeune sont offertes ;
- un travail sur la mobilité : dimension concrète de l’accompagnement qui fait sortir hors de l’école, hors de son quartier, vers d’autres lieux, des lieux ressources (CDI, centres information jeunesse…), l’université, l’entreprise1… ;
- une reconnexion au groupe, l’accompagnement éducatif bien qu’individualisé permet aussi de reconnecter au groupe notamment à travers des initiatives collectives aussi menées à l’AFEV2 ;
- un travail avec les familles. Si l’on veut aider le jeune à maîtriser son parcours scolaire et préprofessionnel, il faut travailler avec leurs familles. Nous le savons pour l’expérience aujourd’hui capitalisée à l’AFEV : pour arriver à impliquer le plus possible les parents, créer un lien de confiance avec eux, influer progressivement sur leur rapport aux objets culturels et à l’école, l’intervention régulière à domicile ou en lien direct avec les parents est le mode d’intervention le plus pertinent. Ce sont aujourd’hui quasiment 50 % des accompagnements qui sont menés à domicile. L’intervention des étudiants permet également de briser l’isolement social vécu par ces familles en manque parfois cruel d’interlocuteurs.
Les dispositifs d’accompagnement éducatif individualisé mis en place par l’AFEV sont financés par des fonds publics : soit des collectivités, soit dans le cadre de dispositifs tels que la réussite éducative ou l'opération « 100 000 étudiants pour 100 000 élèves » lancée par Gilles de Robien qui avait pour objectif de permettre un accès plus large des élèves de l'éducation prioritaire (notamment des collégiens de 4e/3e) à une formation supérieure et stimuler leur ambition.
Quels dispositifs sont mis en place pour favoriser l’apprentissage de la lecture ? Que propose l’AFEV en matière de prévention de l’illettrisme ?
L’action « Accompagnement vers la lecture » que nous avons expérimentée en 2005 et qui s’est rapidement et largement développée en 2006 puis, avec la même dynamique, en 2007, n’est pas à proprement parler une action visant à favoriser l’apprentissage de la lecture. C’était notre réponse au constat que faisaient les acteurs de terrains et notamment les instituteurs de cours préparatoire qu’à l’entrée en CP, d’importantes disparités existent déjà sur les capacités à s’inscrire dans un processus d’apprentissage : maîtrise du langage, rapport au livre, capacités de communication et de socialisation…
Nous avons donc élaboré un projet d’accompagnement auprès des enfants les plus menacés d’exclusion culturelle, qui ne soit pas basé directement sur l’apprentissage de la lecture mais permette de stimuler le goût du langage et développer l’imaginaire. L’action est simple : un étudiant vient au domicile de l’enfant lire des albums jeunesse avec lui en impliquant les parents ; il l’emmène régulièrement à la bibliothèque et l’enfant, ce faisant, se familiarise avec les livres, fait ses choix, et développe un goût pour la littérature jeunesse. « Accompagnement vers la lecture » a pour but de créer un contexte favorable aux apprentissages au moment où les enfants font leur entrée dans l’écrit.
Nous pensons qu’accompagner un enfant en GS de maternelle permet de préparer l’entrée en CP. Les reconductions d’accompagnements sur une partie des enfants suivis au moment où ils entraient en CP nous ont permis de constater, de l’avis des enseignants, que cette action crée un impact sur le rapport aux livres, à l’école, à l’écrit, peut-être même au langage…
Faciliter l’épanouissement des enfants à travers un éveil culturel et créer un contexte favorable à l’entrée aux premiers apprentissages en CP ; accompagner les enfants et leurs parents dans la découverte des structures de quartier : bibliothèques, ludothèques… ; soutenir et revaloriser les compétences éducatives des parents, notamment les plus éloignés de l’écrit ; accompagner ceux qui le souhaitent dans une démarche de formation, voilà les principaux enjeux de l’action « Accompagnement vers la lecture ».
Aujourd’hui cette action est développée sur 23 sites (pour donner un point de repère : l’expérimentation a démarré sur un site au premier semestre 2005 et dix au second).
Cette action constitue pour nous un vrai levier en matière de lutte contre les inégalités précoces, de prévention de l’illettrisme, voire de lutte contre l’illettrisme dans la mesure où il s’est avéré qu’une proportion non négligeable de parents des enfants suivis, en contacts réguliers et privilégiés avec les étudiants et de fait en confiance, ont eux-mêmes exprimé le souhait de se rapprocher de l’écrit ou de la langue française qu’ils ne maîtrisaient pas.
Suite à ce constat, nous avons souhaité nous engager plus avant dans la lutte contre l’illettrisme et avons signé pour ce faire une convention nationale avec l’ANLCI (Agence nationale de lutte contre l’illettrisme). Cette convention prévoit une coordination de nos réseaux locaux, des éléments de formation, une coordination de nos actions et des échanges d’outils…
De quelle façon êtes-vous engagé auprès des enfants et jeunes nouvellement arrivés et des enfants du voyage ?
Les enfants accompagnés par l’AFEV sont soit en difficulté ou en échec scolaire, soit dans des contextes spécifiques qui appellent un accompagnement en vue d’une insertion scolaire ou sociale, ceux que l’Éducation nationale appelle les « enfants à besoins éducatifs spécifiques » (enfants nouvellement arrivés, enfants du voyage, enfants suivis par l’aide sociale à l’enfance…).
En 2001, l'AFEV a initié, aux côtés de l'Éducation nationale, une action concourant spécifiquement à l'intégration des enfants nouvellement arrivés. Les premiers projets menés en lien avec ce public ont forgé une forte culture du partenariat. L'idée étant que pour un public spécifique, la réponse n'était pas tant dans la spécialisation des étudiants qui intervenaient (même si des expériences intéressantes ont été menées avec des étudiants en FLE) que dans l’action bénévole, mais plutôt dans l’action avec les acteurs en dehors de l'AFEV fortement impliqués auprès de ce public et dans la possibilité donnée aux étudiants de se former au contact de ces personnes. Si l'accompagnement d'un enfant d'un environnement familial, sociologique et culturel différent, est toujours, pour l'étudiant qui s'engage, une expérience de l'altérité. Il semble que cet effet soit décuplé pour un étudiant qui se retrouve face à un enfant nouvellement arrivé.
En effet, l'enfant ou le jeune suivi n'est pas en rupture avec l'institution scolaire comme c'est bien souvent le cas avec les enfants traditionnellement ciblés par l’accompagnement. Il peut parfois être bon élève : il n'en reste pas moins éloigné de la culture scolaire et plus globalement des codes culturels de cette société dans laquelle il arrive. L'étudiant se trouve confronté à un jeune qui porte un regard neuf sur son environnement et qui, en obligeant l'autre à se décentrer, questionne profondément ses repères. Aujourd’hui ces accompagnements sont menés sur les deux-tiers des sites d’intervention, les formations sont le plus souvent dispensées par les CASNAV (centre académique pour la scolarisation des nouveaux arrivants et des enfants du voyage) ou des associations partenaires.
Le manque d’un outil d’action et de réflexion qui permette de mieux armer les salariés comme les étudiants intervenant auprès de ce public avait été identifié. Grâce à un soutien spécifique du FASILD (aujourd’hui ACSE), un projet de parution d’un Guide de l’accompagnement éducatif a vu le jour en partenariat avec l’INJEP :
Enfants et jeunes nouvellement arrivés : guide de l’accompagnement éducatif
Comment accueillir les enfants et jeunes nouvellement arrivés ? Comment faciliter leur découverte d’un nouvel environnement social, culturel, scolaire et les aider à se faire une place dans la Cité ? L’accompagnement éducatif de ces enfants n’est pas qu’une affaire de spécialistes. Tous, enseignants, étudiants, parents, travailleurs sociaux, simples voisins… ont leur rôle à y jouer ; tous ont à apprendre de telles rencontres, et d’un regard neuf et questionnant sur notre environnement et nos pratiques. Responsabilité partagée, l’accompagnement de ces enfants est aussi un acte de solidarité et ce rapport à l’altérité une chance pour notre société. Ce guide, riche des points de vue de chercheurs et professionnels et de l’expérience capitalisée des acteurs en matière d’accompagnement éducatif, s’adresse à toute personne susceptible d’intervenir auprès de ce public et en demande de réflexion et d’outil.
Questions/Réflexions
- Photographie de l’immigration en France (Catherine Wihtol de Wenden)
- L’accueil des mineurs isolés étrangers (Angélina Étiemble)
- La construction identitaire de l’enfant et de sa famille en situation de migration (Marie Rose Moro)
- Diversité des cadres de socialisation des enfants et des jeunes nouvellement arrivés (Claire Schiff)
- L’école comme principal levier d’intégration des enfants nouvellement arrivés (Cécile Goï, Gisèle Ducatez, Claude Beaudoin)
- Les enfants nouvellement arrivés et la politique d’intégration ? : un environnement évolutif… et interactif ! (Murielle Maffessoli)
Pratiques/Analyses
- Accompagnement éducatif individualisé d’un enfant nouvellement arrivé ? Quelle spécificité ? (AFEV)
- Individualisation, interactions et partenariats (AFEV Rennes)
- L’accompagnement d’enfants et de familles en centres d’accueil pour demandeurs d’asile (AFEV Lyon)
- Mieux connaître l’autre : la dynamique de l’action collective (AFEV Toulouse)
- L’enfant acteur de son apprentissage (AFEV Nantes)
- Raconter son histoire pour favoriser l’intégration (AFEV Lyon et Toulouse)
- Valoriser le regard des enfants nouvellement arrivés (Ethnokids)
- Créer des liens entre les parents migrants et l’institution scolaire (AMO Reliance, Visé, Belgique)
- Accompagner les mineurs isolés (Save the Children, Birmingham, Royaume-Uni)
- Les nouvelles technologies au service de l’apprentissage (CLIN, Mons-en-Baroeul)
Conclusion : Des pistes pour l’accompagnement (Clotilde Giner, Eunice Mangado)
À commander sur le site de l’INJEP : www.injep.fr/
Pour plus d’infos sur l’AFEV : www.afev.org, site où sont disponibles le bilan 2006-2007 de l’action « Accompagnement vers la lecture » et les actes du colloque sur les inégalités dès la maternelle ainsi que quatre films présentant l’intervention d’étudiants sur le dispositif « Accompagnement vers la lecture ».
Contact :
AFEV, 26 bis, rue du Château Landon 75010 Paris.
Tél. 01 40 36 87 01
www.afev.org
Interview réalisée pour le site BienLire. Mise en ligne en janvier 2008.
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