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Le goût de lire
Affiche « Le goût de lire »

Près de 2 500 personnes ont assisté à la quinzième édition des Entretiens Nathan le 12 mars 2005 à l’UNESCO. Devant un public d’enseignants et de médiateurs du livre, quatorze spécialistes ont expliqué comment donner l’envie de lire, puisant dans leur expérience professionnelle, leur connaissance du terrain mais aussi leur propre vécu de lecteur. Ils ont analysé les causes du refus de lire, ont montré ses effets désastreux. Des enseignants ont témoigné de pratiques énergiques et engagées, destinées à surmonter les inhibitions et les blocages. On s’est interrogé sur la responsabilité des médias et on s’est demandé quel devait être le rôle des éditeurs et des auteurs. Les vertus de la lecture à voix haute ont été rappelées et mises en pratique lors de deux intermèdes.
La journée s’est ouverte sur la présentation des résultats d’une étude menée par TNS Sofres 1 sur les livres préférés des Français. Parmi les vingt titres les plus souvent cités, on trouve essentiellement des œuvres narratives françaises. On est frappé par la place qu’occupent les grands romans classiques du XIXe siècle (Les Misérables, Germinal, Le Rouge et le Noir, Les trois Mousquetaires, L’Assomoir), qui sont au cœur des pratiques scolaires. Et si on pense que 55 % des français ont lu leur livre préféré avant l’âge de 20 ans, on comprend l’importance du rôle de l’école dans l’éveil du goût de lire. Tout au long de la journée, les orateurs seront invités à nommer leurs livres préférés et là encore on retrouvera beaucoup d’œuvres découvertes enfant ou adolescent. « Les livres lus devraient figurer sur nos CV », dira joliment l’universitaire libanaise Nada Moghaizel Nasr, « car ils disent l’essentiel de nous-mêmes ».
Inciter à la lecture
Placée sous la présidence d’Alain Bentolila, professeur de linguistique à l’université Paris V, la matinée des Entretiens Nathan 2005 a permis dans un premier temps de dire comment naît le goût de lire. La deuxième table ronde s’est intéressée aux non lecteurs dont les intervenants ont expliqué les blocages. Des solutions concrètes ont été présentées.
Le premier contact avec la lecture, un moment décisif
L’écrivain Marek Halter, le pédiatre Aldo Naouri et l’universitaire libanaise Nada Moghaizel Nasr ont pris la parole lors de la première table ronde. Des interventions émouvantes et sensibles, révélatrices de l’importance de la lecture dans leurs trajectoires de vie. Tous trois ont souligné l’impact du premier contact avec la littérature, avant même l’âge de la lecture autonome, lorsque ce sont les parents, et singulièrement la mère, qui se font passeurs. Pour Marek Halter, comme pour Aldo Naouri, ce premier contact avec la littérature fut aussi l’ouverture à une autre culture, la culture française, qui est plus tard devenue la leur. Nada Maoghaizel Nasr, libanaise et francophone a raconté comment, lorsqu’elle était enfant, sa mère lui lisait en français des textes qu’elle ne comprenait qu’en partie mais dont la beauté ne lui échappait pas. Elle a expliqué que, dès ces premières lectures, l’appropriation d’une langue étrangère s’opère, forgeant à jamais l’esprit. Elle a analysé ce qui se jouait pour elle dans le bilinguisme, dans le passage incessant d’une langue à l’autre. « Se déplacer entre les langues protège de l’arrogance » a-t-elle affirmé. S’est amorcée là une réflexion sur la traduction qui allait se prolonger tout au long de la journée. « Tout lecteur est traducteur » dit Nada Maoghaizel Nasr au terme d’une très poétique mise en parallèle des langues arabe et française.
Le refus de lire, des causes et des remèdes
Répondant à une question posée dans la salle, Aldo Naouri avait rappelé pendant le débat qui suivit la première table ronde que derrière l’appétit de savoir, qui est une des sources du goût de lire, se cache chez les enfants et les adolescents une curiosité d’un autre ordre, interrogation sur le sexe, qui est sublimée dans le désir de connaissance. Une société qui apporte trop tôt les réponses et les assouvissements éteint la curiosité, celle qui alimente la lecture aussi. Ainsi était formulée une première explication à ce refus de lire auxquels sont souvent confrontés les enseignants et qui a constitué le centre de la seconde table ronde.
Comment fait-on des lecteurs heureux ?
François de Singly, professeur de sociologie à l’université Paris V, a été le premier à prendre la parole. Il a rappelé qu’on lit moins dans les milieux défavorisés et qu’on n’est presque jamais un grand lecteur lorsqu’on est un garçon. Provocateur, il a interrogé le thème des entretiens : jusqu’où est-il légitime de se poser la question du goût ? a-t-il demandé. Au nom de quoi et pourquoi pose-t-on cette question ? Ne doit-on pas s’en tenir à celle de la compétence ? Les professeurs sont-ils vraiment en droit de faire partager leur plaisir de lire ? L’école est-elle bien le lieu pour une telle ambition ? François de Singly a aussi tenu à rappeler que la « religion du livre » était minoritaire et que les élites elles-mêmes ne défendent pas de façon homogène la culture littéraire. Certaines élites délégitiment même le livre et la lecture en ne valorisant que les savoirs scientifiques et techniques.
Ce constat du recul de la lecture est illustré de façon plus frappante encore par les interventions de deux enseignants de terrain, Cécile Ladjali et Serge Boimare.
Serge Boimare, instituteur, rééducateur et psychologue clinicien, a commencé son intervention par la liste des termes que ses élèves utilisent pour désigner les lecteurs : « Bouffons », « intellos », « gonzesses ». Quant aux livres, « ils sentent le vieux », « ils endorment ».
Derrière cette attitude se cache la peur qu’inspire la féminisation rattachée à l’exercice de la pensée, mais aussi le refus de toute intériorité. La lecture n’est pas techniquement inaccessible, elle est tout simplement impossible parce que les non lecteurs s’interdisent l’opération de fabrication d’images qu’elle implique. Restaurer la fonction imageante, débarrasser les enfants et les adolescents des angoisses qui font frein à la lecture, suppose qu‘on s’appuie sur la culture, sur des textes forts, des récits fondateurs qui mettent en scène les inquiétudes qui dérèglent le psychisme des non lecteurs. Et Serge Boimare de proposer deux heures de lecture quotidienne, comme une cure réparatrice, pour renouer avec les livres mais aussi avec la parole et l’apprentissage 2.
Cécile Ladjali, professeur de lettres au lycée Évariste-Galois de Noisy-le-Grand, témoigne elle aussi de la difficulté à lire pour des élèves qui lui arrivent blessés, « humiliés » par des textes qui se sont jusqu’alors refusés. Adepte du traitement de choc, tout comme Serge Boimare, Cécile Ladjali ne se réfugie pas, face au refus de lire de ses élèves, dans d’autres approches culturelles, plus accessibles et démagogiques. Elle impose le contact avec les textes et avec l’écriture. Elle choisit les livres les plus difficiles, comptant sur « le vibrato de l’effroi qu’ils suscitent » pour toucher les non lecteurs les plus endurcis. Et aussi parce que ces textes relèvent d’un second langage, qu’il faut apprendre, pas à pas. Le goût de l’effort est indissociable du plaisir de lire et de l’écriture, que Cécile Ladjali enseigne avec exigence. Chaque année les élèves réalisent un projet : fabriquer un livre, écrire une pièce de théâtre. Au terme de l’exercice, les textes sont publiés, les pièces jouées par des comédiens professionnels.
Entre les deux tables rondes de la matinée, avait été diffusé un extrait du beau film d’Abdellatif Kechiche, L’Esquive (2002), triste et jubilatoire à la fois, une tonalité qui était celle des discours des enseignants, partagés entre le désarroi face aux difficultés et une immense combativité pour relever le défi.

Placée sous la présidence de la journaliste Valérie Expert, l’après-midi des Entretiens Nathan 2005 a permis d’approfondir la réflexion sur les causes du recul de la lecture et de s’interroger sur le rôle des médias dans cette désaffection.
La seconde table ronde était consacrée aux initiatives éditoriales et à la position de l’auteur.
Les livres, la télé et le net
Les médias : ennemis de la lecture ?
L’après-midi a commencé par une « passe d’armes » entre Alain Bentolila, pourfendeur de l’impudeur et de la prévisibilité d’une télévision qui incite à la passivité, et Bernard Rapp 3 qui fit observer que le médium et le message ne se confondent pas et qu’il n’existe donc pas une télévision mais des programmes, dont certains rendent service au livre. Il fut toutefois le premier à mettre en évidence l’impuissance de la télévision à se renouveler dans son approche du livre et à déplorer le mépris réciproque qui caractérise les relations entre le monde du livre et celui de la télévision. Francis Balle, professeur à l’université Paris II et directeur de l’Institut de recherche et d’études sur la communication, a renchéri sur cette conception des médias, dont il a rappelé qu’ils ne sont que des outils qu’on ne peut stigmatiser en tant que tels. Comme Bernard Rapp avant lui, il a défendu la télévision rappelant que si elle n’est d’aucun secours au public cultivé, elle est en revanche une source d’ouverture pour tous ceux qui n’ont pas accès à l’écrit. Il a aussi voulu montrer comment le multimédia, en réconciliant le texte et l’image, permettait de clore l’un des plus vieux débats de l’histoire intellectuelle : celui qui a opposé iconophiles et iconoclastes.
Lire, un geste de rébellion contre la tyrannie des pairs ?
Dominique Pasquier, sociologue, directrice de recherche au CNRS, est intervenue elle aussi lors de la première table ronde de l’après-midi mais son propos a davantage porté sur le lien entre culture du livre et nouvelles technologies que sur la télévision. Car comme elle l’a d’emblée expliqué, le public des lycéens, qu’elle a étudié, stigmatise tout autant la télévision que le livre.
Dominique Pasquier a rendu compte avec minutie d’une étude sur les cultures lycéennes 4. Les garçons, même issus des milieux les plus favorisés, ne lisent plus, pour peu qu’ils soient confrontés à la mixité sociale. On ne trouve des garçons lecteurs que dans les lycées des centres-villes où sont réunis les enfants des élites sociales et intellectuelles. Partout ailleurs, la tyrannie des pairs détourne les garçons de la lecture. Au fur et à mesure que l’autonomie relationnelle des adolescents a gagné du terrain et que l’autorité parentale a perdu son emprise, les garçons se sont mis à subir une autre loi, celle du groupe qui impose ses codes et sa culture. Pour un garçon qui voudrait revendiquer son goût de lire, la pression serait trop forte et la marginalité inévitable. À ce titre, il est manifeste que la discrimination sexuelle est plus marquée que la discrimination sociale. Les filles, dans ce contexte, font figure de gardiennes du passé culturel. Dominique Pasquier montre le prix à payer pour ce refus de la lecture et analyse notamment les difficultés que rencontrent ces garçons non lecteurs dans le maniement des nouveaux médias. Sur internet, média de l’écrit, les bons lecteurs sont bien plus performants, ils ont une relation plus distanciée, plus experte, plus efficace à la recherche documentaire. Refuser de lire n’est donc pas un choix culturel que le professeur doit respecter, c’est une source importante d’échec.
Les créateurs de livres
Lire les textes, un exercice indispensable
Robin Renucci, animateur des intermèdes des entretiens, a proposé entre les deux tables rondes de l’après-midi, comme il l’avait fait le matin, une courte et talentueuse lecture. La parole lui fut ensuite donnée pour exposer son travail à destination des enseignants. Il a parlé avec beaucoup de conviction de son engagement pour la lecture à voix haute. Il a dit combien il était important que les enseignants puissent être formés à cet exercice. Et il suffisait de l’écouter lire un extrait du Quart livre de Rabelais ou l’incipit d’une des aventures des orphelins Baudelaire pour mesurer la technicité, la difficulté mais aussi l’intérêt d’une pratique qui donne vie et sens au texte.
Les enseignants qui avaient témoigné le matin, Cécile Ladjali et Serge Boimare, avaient eux aussi insisté sur l’importance de la lecture à voix haute pour lever les inhibitions et permettre aux élèves d’entrer dans les œuvres.
Patrick Frémeaux, éditeur de la Librairie sonore, collection d’enregistrements d’œuvres (lues par leurs auteurs ou par des comédiens) et d’archives de la vie politique et intellectuelle, qui est intervenu au début de la seconde table ronde, a montré l’intérêt de l’écoute de textes enregistrés pour une meilleure compréhension de la littérature. Et il a tenu à souligner l’engagement des enseignants dans la collecte des documents sonores, tout au long du XXe siècle.
Au commencement, les créateurs de livres
Parler du goût de la lecture sans donner la parole aux éditeurs et aux écrivains eût été pour le moins paradoxal. La journée s’est donc achevée sur le témoignage d’un éditeur et de deux auteurs.
Jean-Claude Dubost, président d’Univers Poche, qui fut préalablement éditeur du Livre de Poche Jeunesse et de la collection Chair de poule chez Bayard a défendu les « séries » qu’on stigmatise souvent, et qui jouent pourtant un rôle essentiel pour amener les enfants au plaisir de lire et donc plus tard, à la lecture littéraire.
Hubert Ben Kemoun, auteur charismatique et passionné, est venu dire sa fierté d’écrire pour la jeunesse. Il a parlé avec émotion de sa propre découverte de la lecture, avec conviction de son travail d’écrivain. Il a conclu en souhaitant que les livres et ceux qui les font lire contribuent à fabriquer des e-lecteurs, c’est-à-dire des lecteurs libres et conscients de leurs choix.
Barbara Cassin, philologue et philosophe, qui a coordonné le Vocabulaire européen des philosophes ou dictionnaire des intraduisibles 5, est revenue sur la question de la langue maternelle et sur la traduction, comme voie d’appropriation de sa propre langue. Elle a insisté sur la nécessité de « lire en langue », rejoignant en cela Cécile Ladjali et Nada Maoghaizel Nasr. Elle a raconté que, confrontée à des adolescents en grande difficulté, elle avait choisi d’écrire au tableau les mots en alphabet grec d’un dialogue de Platon pour qu’au travers de l’incompréhension de la langue de l’autre, ses élèves prennent la mesure de ce qu’avait de précieux leur relation à leur propre langue.

La dernière prise de parole des Entretiens Nathan fut celle d’une bibliothécaire qui expliqua combien elle s’impliquait auprès des plus petits pour les sensibiliser à la lecture. Elle tenait à dire son enthousiasme et à saluer tous les efforts faits (tant par les éditeurs que par les médiateurs du livre) pour toucher le public des lecteurs de demain. Une note d’espoir qui servit de conclusion aux débats.

Synthèse réalisée par les Éditions Nathan.
 
Mise en ligne en avril 2005.



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