Valoriser des états intermédiaires de la pensée et de la création
 


Auteurs : Dominique Bucheton, Jean-Charles Chabanne
Niveau : collège - école primaire

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L’écriture n’est pas simplement un moyen de communication ou de mémorisation mais aussi un outil psychique qui permet un travail intellectuel spécifique. Écrire oblige en effet à un travail d’élaboration qui n’est pas simplement linguistique : il ne se réduit pas à la mise en mots normée d’un discours préexistant. Écrire, c’est s’orienter vers un destinataire absent et mieux expliciter, ce qui impose de hiérarchiser, condenser ou développer sa pensée. Écrire permet ce travail massif sur la matière du langage qui est un travail sur la pensée.
D’où l’intérêt pour des moments d’écriture jusque-là inaperçus ou négligés : par exemple, à la suite des travaux sur la genèse des textes d’auteurs, les études sur le brouillon 1, sur les écrits dits « de travail » comme les notes, les schémas, tout le brouillonnement et le griffonnement des tout premiers états de l’écrit 2. Et, au-delà du premier jet, les études sur les états intermédiaires de l’élaboration de la pensée ou de la création à travers des réécritures ou ce que nous appelons des écrits intermédiaires. Il existe donc bien des pratiques de l’écriture spécifiquement liées à l’activité intellectuelle, et en particulier aux apprentissages. Ces pratiques de l’écriture comme instrument privilégié du développement intellectuel ne sont pas des pratiques sociales partagées. L’école doit les enseigner.
Cela commence à être reconnu, comme on peut le voir par exemple par la place donnée au fameux cahier d’expérimentation dans l’enseignement des sciences, distingué du « cahier de science » par son statut d’écrit de travail personnel, destiné à accompagner la construction et la reconstruction des connaissances tant par le schéma que par la verbalisation 3. [...]
Donner un statut aux écrits dits « intermédiaires »
Ces écrits ne doivent être confondus ni avec des brouillons, ni avec des écrits destinés à une communication, ni avec des écrits scolaires. Il faut leur donner un statut clair. Les enseignants que nous avons observés ont inventé ou retrouvé des manières très diverses de donner un vrai statut scolaire aux écrits intermédiaires. Ils utilisent pour cela, de manière souple, différentes formes de recueil (tous ne coexistent pas dans une classe !). En voici quelques-unes, que nous avons croisées dans différentes classes et à différents niveaux d’enseignement 4 :
- la liste semble être à la fois la forme d’écrit la plus ancienne (contemporaine de l’invention de l’écriture), la plus élémentaire, mais aussi une des plus polymorphes et souples dans ses usages scolaires 5 ;
- le carnet d’écrivain pour ceux qui utilisent des lanceurs de fiction ou recueillent des écrits libres dans la lignée de Freinet (mais dans des cahiers personnels, sans sélection ni révision) 6 ;
- le cahier de pensées, comme dans certaines classes qui pratiquent les ateliers philosophiques 7 ;
- le cahier de narration de recherche en mathématiques 8 ;
- le cahier d’expérimentation dans le cadre des projets « La Main à la pâte » ;
- le journal de lecture pour rassembler des notes de lecture, des citations, des commentaires personnels ;
- le carnet de bord, le journal de travail avec lequel on fait régulièrement le bilan du travail fait, des difficultés surmontées, des notions apprises 9 ;
- les portfolios 10, qui sont des dossiers personnels où l’on collecte toutes sortes de documents compilés, des écrits intermédiaires divers, sur une période longue, etc.
Ces écrits de travail se distinguent :
- des cahiers de brouillon, parce que ceux-ci ne sont pas destinés à être conservés. Les cahiers de travail, eux, sont présentés comme des outils ;
- des cahiers de classe où s’inscrivent le texte du savoir, leçons recopiées ou dictées, institutionnalisées ;
- des cahiers d’exercices ;
- des écrits d’évaluation.
Ces recueils ne servent pas seulement d’archives passives : ils sont utilisés de différentes manières dans le temps de travail. Ils circulent d’une table à l’autre, sont annotés ou commentés (une page en vis-à-vis est parfois prévue, on y colle des Post-it...). Ils sont lus à voix haute par les élèves. Certains textes servent de support de travail pour les activités de structuration, d’autres deviennent des textes versés au trésor commun. Ce qui donne à ces recueils leur vrai rôle, c’est de permettre aux élèves, d’une part, de prendre conscience du volume de travail accompli, puisque ces supports recueillent l’ensemble des écrits produits, et, d’autre part, de mesurer de visu leurs propres progrès, en matière de volume produit, mais aussi de respect croissant des normes orthographiques, syntaxiques, textuelles.

Ce texte est extrait d’un ouvrage, résultat d’un travail d’équipe, dirigé par Dominique Bucheton, coordonné et rédigé par Jean-Charles Chabanne : Écrire en ZEP : un autre regard sur les écrits des élèves, Delagrave-CRDP de Versailles, 2002.

Pour lire :
- le chapitre entier d’où il est extrait (fichier PDF)
- un autre chapitre de l’ouvrage
- une présentation de cet ouvrage


Mise en ligne en juin 2004.

8 Voir les travaux de l’IREM (Institut de recherche sur l’enseignement des mathématiques) de Montpellier sur cette tâche.

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