La marionnette, outil médiateur du langage en cycle 1
 


Auteur : Christophe Lecullée (maître formateur à l'IUFM)
Établissement : Groupe scolaire José-Maria-de-Hérédia à Créteil (94)
Académie : Créteil
Département : Val-de-Marne
Niveau : cycle 2 - cycle 1

Il est communément admis que la marionnette exerce un pouvoir important sur les jeunes enfants. Source de langage, elle peut être aussi déclencheur de parole pour certains d’entre eux. Un enseignant, de la toute petite section jusqu’au CP, en petit ou en grand groupe, peut en la manipulant conduire non seulement ces moments de langage où la prise de parole sera facilitée mais aussi des activités plus didactiques voire plus réflexives et, pourquoi pas, mener une pédagogie de la marionnette.
Pour ce faire, il semble important de comprendre d’où vient cette force d’attraction de l’objet animé, quelles sont les raisons de sa présence en classe et quelles pistes de mise en œuvre pratique envisager.
Ses origines et son histoire
Présente partout dans le monde, il est vraisemblable que la représentation de marionnettes ait précédé celle des comédiens de chair. Ces origines sont doubles :
- sacrée et/puis chevaleresque : dans certaines sociétés primitives, il lui était attribué des pouvoirs magiques. En Europe, elle illustrait des récits religieux. Le terme de marionnette, diminutif altéré de mariole, mariolette – petite Marie – désignait au Moyen Âge des figurines-santons représentant la Vierge, « poupée qui joue ». Puis elle a été utilisée pour raconter des luttes féodales au Japon du XVIIe siècle ou les batailles que livra Charlemagne contre les quatre fils Aymon ;
- populaire et satirique : le caractère populaire et l’esprit de comédie se retrouvent dans de nombreuses farces populaires, parfois grivoises, où sont souvent raillées les autorités. Le schématisme des traits et de l’animation de la marionnette s’accordent à la réplique à l’emporte-pièce de la satire. Elle est un support aisé pour l’esprit revendicatif du peuple avec, entre autres, Guignol – porte-parole des canuts (les ouvriers de la soie lyonnais) –, Kasparek – qui a servi à affirmer la personnalité nationale et à combattre pour la libération des territoires tchèques face à l’empire austro-hongrois –, jusqu’à aujourd’hui les Guignols de l’info.
Après une longue période où sa naïveté a été assimilée à celle de l’enfance et son art consacré à la distraction des petits, la marionnette connaît actuellement un renouveau en direction des adultes.
Quelles sont les raisons de sa présence en classe ?
Objet médiateur
La marionnette comme intermédiaire permet de vrais moments de langage avec l’ensemble du groupe classe. Un vrai interlocuteur dans un lieu où la communication peut être artificielle. Elle permet de prendre la parole en toute authenticité car elle a à communiquer quelque chose de non connu et à entendre, à apprendre ce qu’elle ignore (à la différence de l’enseignant).
Objet séducteur et plaisir de communiquer
« Ce n’est pas parce que c’est utile que l’enfant apprend à parler, il suffit qu’il crie pour qu’on lui donne à manger ou qu’on le change. Si l’enfant apprend à parler, c’est parce que ça l’amuse », F. François.
Plus ils sont jeunes, plus les enfants ont besoin de séduction, d’attraction. Celle de la marionnette est plus forte que celle qui vient d’autres enfants (même plus âgés), de l’enseignant ou de personnes extérieures à la classe.
Le plaisir de communiquer au départ n’est pas verbal. Les premiers jeux donnent lieu à une communication, plus tard viendra le langage, écrit J. Bruner.
Les élèves de petite section écoutent puis parlent quand ils peuvent y trouver un plaisir immédiat lié à un support attrayant et ludique et à la qualité de la relation offerte par l’adulte (le temps d’animation de la marionnette est perçu comme un cadeau). L’enseignant, avec l’aide du personnage de la classe, crée la nécessité d’éprouver le besoin, le bénéfice, le plaisir de communiquer. Le langage naîtra de ce besoin. L’apprendre, c’est l’utiliser pour communiquer et non posséder un code élaboré. Viendra ensuite la conquête du goût de dire.
Objet transitionnel
Transitionnalité affective
Comme pour un doudou, l’enfant transforme la marionnette en un être qu’il aime et qui l’aime. En classe, elle reçoit tendresse et affection. Sa manipulation peut apaiser quelques enfants violents. Ce personnage habité fonctionne comme un double du maître, mi-poupée, mi-enseignant. Il peut se permettre des choses que les enfants ne feraient pas avec l’adulte : parler sans timidité, invectiver, contester, affectionner et agresser. Les élèves lui font souvent la leçon. Certains, chez les plus jeunes, cherchent aussi à le frapper pour vaincre leur inquiétude ou pour vérifier « si ça vit vraiment ».
Espace transitionnel
Le jeu a pour effet de situer la frontière entre le réel et le faire-semblant, l’imaginaire, le fictif. L’espace transitionnel de la marionnette est celui du jeu de Winnicott.
Transitionnel avec le monde
Conformément au rôle de l’école, la marionnette permet aux enfants de faire des essais en toute sécurité dans des situations réelles liées aux relations sociales et au monde extérieur.
Objet déclencheur et catalyseur
Passant pour lever les inhibitions, quelques premières prises de parole en sa présence ont été observées en classe. Avec elle, l’ensemble des enfants (faibles parleurs compris) écoutent mieux et parlent davantage. Leur attention se trouve plus soutenue. Mais il s’agit de rester prudent, nous sommes en présence d’un outil, pas d’une solution universelle.
Objet fédérateur
Le personnage de classe donne une identité collective. Emblème, signe, il crée un « nous » associé à des idées de fantaisie, d’invention et de plaisir.
Objet d’anticipation
En retrouvant régulièrement la marionnette, les enfants de petite section anticipent le déroulement de l’animation. Avant son arrivée, il peut être même envisageable de prévoir ensemble l’entretien en lui préparant une fête pour son anniversaire, en lui demandant quelque chose de nouveau…
Objet permettant la prise de recul
Parler avec un objet animé, pour de très jeunes enfants, c’est déjà abandonner le matériel à toucher et entrer dans des premiers dialogues sans support matériel.
À partir de la grande section, la magie ne fonctionne plus avec le même charme. D’autant plus que les inhibitions que lèvent les marionnettes sont en bonne partie estompées. C’est en prévoyant l’entretien que s’exercera la capacité à prendre conscience de ses actes, à s’abstraire d’une tâche. Notons qu’une classe qui décide d’apprendre à sa marionnette une comptine se pose collectivement de vrais problèmes pédagogiques de transmission de savoir.
À cet âge, c’est le regard du personnage que l’on va solliciter. Il devient un témoin de la vie de la classe permettant la réflexion : « Vous êtes sortis de la classe pour faire des jeux, dit-il. À quoi jouez-vous ? Comment ? Expliquez-moi ! »
Il peut être également un conseiller ou un moyen détourné pour réfléchir ou affirmer ses positions sans s’engager : « Et que dirait-il si on lui demandait son avis ? ». Par ailleurs son intervention peut avoir pour effet d’attirer l’attention de l’enfant sur la communication et sur la manière de s’exprimer.
Objet liant pédagogie et didactique
Cette pratique a pour but également de structurer et d’étayer le langage.
Comment utiliser une marionnette ? Quelques pistes de mise en œuvre ?
Le choix
Attirante pour les enfants et plaisante pour l’enseignant, elle ne doit être ni trop petite ni trop encombrante. Sa proximité avec le corps du manipulateur facilitera l’animation (marionnette à gaine ou marotte, éviter les marionnettes à fils). Il y a des avantages à ce qu’elle puisse attraper des objets.

Les enfants en présence d’une marionnette

Le manipulateur
La manipulation en classe se fait à vue. Les enfants font la synthèse entre le corps, l’expression, le visage, la voix du manipulateur et l’action, le physique, les messages de la marionnette. Dans ce type de langage complexe, le regard des enfants effectue un va-et-vient entre marionnette et enseignant. Ils cherchent sur l’un ou sur l’autre ce qu’il leur est nécessaire pour comprendre, s’amuser, se rassurer. Certains, parmi les plus jeunes, ont besoin d’un peu de temps pour intégrer le contexte de cette nouvelle communication. Dans ce type de pratiques, la recherche d’une manipulation au plus près de la réalité n’est pas nécessaire. Nous sommes bien au-delà.
Le manipulateur aura pourtant avantage à transformer sa voix quand il fait parler son personnage. Ainsi les enfants identifieront mieux le locuteur. On cherchera une voix de personnage très simple à produire en jouant avec les paramètres suivants : la hauteur (grave, aigu) ; la vitesse (pas trop rapide pour les classes de petite section) ; les accents (nationaux, régionaux, classe sociale) ; les états (fatigue, nervosité, timidité…) ; des particularités « anatomo-physiologiques » (voix nasale, avec un Chamallow dans la bouche, léger zézaiement…) ; les voix de bouffons ou des stéréotypes de personnages (sorcière, ours, ogre…).
Le manipulateur doit prendre le temps de trouver sa tonalité et sa couleur de personnage. Les enfants sont nettement plus sensibles à la présence physique de la marionnette qu’à sa voix (cela a été vérifié en changeant de manipulateur pour un même personnage). Le plus important reste de croire en elle, d’être sincère et de lui transmettre son énergie en étant dans son regard.
L’animation
En petite section, son arrivée peut être très ritualisée : elle se réveille sur une musique ou une comptine spécifique. Elle sort de sa maison. On peut également utiliser des jeux de réveil basés sur la voix, la respiration ou des rythmes corporels.
Animation directe
La marionnette s’adresse aux enfants. Elle raconte une histoire, présente une comptine, une poésie, chante, danse, anime des jeux, propose des sujets de discussion…
Animation indirecte
L’enseignant s’adresse aux enfants à propos de la marionnette présente mais non animée ou absente.
- On peut anticiper sur le déroulement de la séance et préparer son arrivée avec les enfants : « Que va-t-on lui demander ? Que s’est-il passé la dernière fois ? ».
- On lui fait effectuer une action ou on lui fait vivre un événement : elle va manger, se laver, faire du collage, se déguiser et toutes autres actions quotidiennes de la maison, de la classe… On lui prépare son anniversaire… Lors de ces séances, l’accent sera mis sur le travail lexical.
- On cherche à l’aider, à lui expliquer quelque chose ou à résoudre un problème qu’elle pose : elle part en voyage à la mer, les enfants doivent préparer sa valise. Un personnage de sorcière a cassé son balai, il faut le lui réparer…
Animation avec des dialogues entre marionnettes
Deux marionnettes en interaction se parlent, se disputent, posent un problème (lié au partage…). L’une d’entre elles peut prendre à partie les enfants. Ce type d’animation favorise le dialogue, les jeux de mots, quiproquos et malentendus.

Voici un schéma de l’intéraction entre la marionnette,
les enfants et l’enseignant

L’enseignant peut utiliser des marionnettes pour raconter des histoires ou pour représenter différemment un récit déjà connu (tiré d’un album) dans le souci d’une meilleure compréhension.
La marionnette de classe, en dehors des périodes d’animation, pourra être rangée dans un lieu spécifique qui permettra ou non aux enfants de jouer avec elle.
L’inventaire de situations
Nous proposerons trois types d’entrée :
Situations liées à un sujet ou au contenu du discours
Situations liées à la tâche linguistique
Situations de structuration du langage

La rentrée des classes d’une marionnette en petite section, ses douze premières interventions
- Lors du premier regroupement, la marionnette apparaît par surprise sous le bras de l’enseignant. Elle se présente et demande à chaque enfant de faire de même. Elle apprend les prénoms.
- Elle croît connaître les prénoms des enfants mais est amnésique, fait des erreurs que les autres enfants doivent rectifier. Cela permet à chacun de mémoriser le prénom des autres. Puis s’engage une discussion à son propos : comment va-t-on la réveiller la prochaine fois qu’elle viendra ? Comment réveille-t-on quelqu’un ? Où va-t-on la coucher quand elle s’en ira ? Les enfants proposent la boîte à doudous.
- Le rituel de réveil est mis en place. Il s’agit d’une chanson douce. La marionnette apprend aux enfants La Souris verte et leur donne le texte illustré de cette chanson. Puis elle les questionne : « Pourquoi va-t-on à l’école ? ».
- Elle questionne de nouveau les enfants : « Pourquoi va-t-on à l’école ? ». Puis demande : « Pourquoi les parents ne sont-ils pas là ? ».
- La marionnette reprend le chant de La Souris verte puis demande ce que l’enseignant fait ici . À quoi sert-il ?
- Elle apporte à la classe une valise remplie d’habits de poupée pour le coin chambre de la classe. Ces habits sont sortis un à un, nommés et décrits. Elle écrit son prénom au tableau puis l’enseignant fait une photo d’elle pour le cahier de vie de la classe.
- Elle observe les textes des chants appris. La classe lui apprend l’un d’eux. Elle a beaucoup de difficultés à le mémoriser.
- Après une pratique d’activité physique sur des parcours aménagés, la marionnette restée en classe demande aux enfants de lui expliquer ce qu’ils ont fait (les réponses des enfants restent assez limitées ; cette activité sera très régulièrement reprise en cours d’année).
- Suite à la proposition d’un élève, la marionnette demande de nouveau à chacun son prénom. Mais un enfant donne volontairement une réponse fantaisiste. Elle propose alors un jeu où chacun s’appellera différemment. Ceci fait, elle chahute le maître puis distribue des bonbons en attendant le « merci » d’usage.
- Elle veut raconter un récit bien connu des enfants mais devient amnésique. Ces derniers vont l’aider en prenant en charge le récit et en le restituant en intégralité.
- L’enseignant l’utilise avec d’autres marionnettes pour représenter dans un court spectacle l’histoire tirée de l’album sur lequel la classe travaille.
- Elle demande à la classe : « Que faites-vous quand vous sortez dans la cour en récréation ? ».

Bilan du dispositif
Les arts de la marionnette ont une influence croissante dans l’évolution du théâtre et de la représentation contemporaine. Ils peuvent être également un formidable outil pour la maîtrise du langage à l’école primaire. Chacune des pratiques mises en place ou observées a abouti à des résultats significatifs. De la maternelle au CP, l’enseignant, en manipulant un personnage médiateur, pourra conduire une pédagogie de la marionnette. L’aménagement d’un « coin marionnette » en classe ouvrira également un nouvel espace où chacun pourra s’exprimer librement, communiquer, réinvestir et créer des énoncés, des dialogues.


Pour en savoir plus
- Parler, penser, grandir, Nathalie Berthé, CRDP de l’académie d’Amiens, coll. « Première école », 2004.
- « Le langage en situation pour une communication active » paru dans Parler, penser, grandir, CRDP de l’académie d’Amiens, p. 53 à 58 (fichier PDF – 400 Ko).
- « Le voyage de la poupée » paru dans Parler, penser, grandir, CRDP de l’académie d’Amiens, p. 110 (fichier PDF – 110 Ko).
- Pour consulter d’autres bonnes feuilles de ce même ouvrage.

 
Christophe Lecullée, maître formateur à l’IUFM
Groupe scolaire José-Maria-de-Hérédia à Créteil (94)
4 allée Tristan-Bernard
94000 Créteil
 
Mise en ligne en février 2005. Mise à jour avril 2005.


En savoir plus :

Acteur ou témoin, vous pouvez réagir

Retour à la liste