Y a-t-il aujourd’hui une définition de l’illettrisme qui s’impose à tous ?


Se questionner sur la définition de l’illettrisme oblige à prendre en compte une série de mots « voisins », qui, chacun à leur manière, se retrouvent autour du même sujet : l’importance de la capacité à lire et à écrire dans la vie quotidienne en incluant, ou non, la capacité à compter, et à utiliser un ensemble plus large de savoirs de base. Tous ces mots parlent d’un socle essentiel qui garantit à chaque citoyen l’accès à l’autonomie et conditionne sa participation active à la société. Tous renvoient, de manière explicite ou implicite, au risque d’exclusion contenu en germe dans la non-maîtrise de ce socle et par voie de conséquence, au devoir d’agir pour l’éviter.

Ces mots peuvent se regrouper en trois familles à partir des mots-clés : alphabet, lettre, base.
- autour d’alphabet se regroupent alphabétisation, alphabétisme, alphabète, alphabétisé, analphabétisme, analphabète ;
- autour de lettre : illettrisme, illettré, littératie ;
- autour de base : savoirs et compétences de base, éducation et formation de base.
Ces mots sont lourdement chargés de sens. Ils portent l’histoire et la culture de chaque pays mais aussi les conceptions des acteurs 1, leur vision de la société actuelle et en devenir. C’est souvent le contexte ou les choix de communication qui en déterminent l’emploi plus que le « contenu » lui-même. Nous privilégierons ici une approche pragmatique en tentant de trouver des passerelles entre les mots et leurs usages.
Un ancrage traditionnel et universel
C’est avec les mots de la famille « alphabet » que l’on a parlé, en premier, de l’enjeu de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture par toute une population. La connaissance de l’alphabet n’étant, qu’un premier élément au service du décodage, de la compréhension et de la production de textes écrits.

Les pays industrialisés ont développé aux siècles précédents des plans de scolarisation de masse pour réussir l’alphabétisation de tous. Alors que les systèmes éducatifs se sont construits autour des objectifs d’alphabétisation, le mot « alphabétisation » s’est effacé peu à peu pour laisser la place aux discours sur l’instruction et l’éducation. Son emploi s’est progressivement limité aux pays en développement et aux populations qui en sont issues. Or, depuis une vingtaine d’années, un fait trouble profondément les pays industrialisés : ils prennent conscience que l’alphabétisation les concerne de nouveau, directement, sur leur propre territoire, à travers les populations du Sud nouvellement accueillies mais aussi à travers les populations autochtones pourtant formées par des systèmes éducatifs solides et considérés comme performants. Ils découvrent que la scolarisation obligatoire ne débouche pas, pour tous, sur une alphabétisation réussie et durable. On savait que l’échec scolaire existait, mais, de là à prendre conscience de son impact sur les compétences en communication écrite de la population adulte, il y avait un pas à franchir, c’est fait ... le choc est rude ! Chaque pays réagit à sa manière.

La France, en adoptant le mot « illettrisme », a choisi de distinguer deux types de situations : l’illettrisme pour les personnes francophones scolarisées en langue française, qui n’ont pas acquis une maîtrise suffisante de la communication écrite ; et l’analphabétisme pour les personnes étrangères ou d’origine étrangère n’ayant jamais appris un code écrit. Si dans les deux cas, il y a bien une absence ou une insuffisance de la capacité à lire et à écrire en langue française, les causes du problème, le vécu des personnes et les modalités d’accompagnement diffèrent. Ainsi est née la lutte contre l’illettrisme qui s’est développée à côté de la politique de formation linguistique des migrants.

D’autres pays ont réagi différemment. Le Canada ou la Belgique ont choisi une approche plus globale. Poux eux, l’alphabétisation concerne tout le monde, quelles que soient les causes qui conduisent à la non-maîtrise de la langue écrite. Ce sont les démarches d’accompagnement des personnes qui sont différenciées alors que la politique, la communication et les services d’appui sont communs. Les organisations internationales vont, elles aussi, vers une approche globale, en évitant de distinguer plusieurs « sortes » d’alphabétisation qui accréditeraient l’idée qu’il y a un phénomène différent selon les pays et leur niveau de développement.
Dans ce contexte, le vocable « alphabétisation » et les mots associés sont donc des termes de référence pour la plupart des pays.
L’irruption de nouvelles problématiques
Les mots de la famille « lettre » ont un point commun : ils se distinguent de la famille « alphabet » pour mettre l’accent sur un aspect de la problématique pour l’illettrisme, c’est le poids d’un passé scolaire difficile en lien avec des situations de vie fragilisées et les exigences de l’environnement ; pour la littératie, c’est la montée en puissance du traitement de l’information et ses conséquences sur les individus et l’économie. Dans les deux cas, ce n’est pas le choix des mots qui est intéressant, mais le message qu’ils portent ainsi que les champs d’action qu’ils invitent à investir.

Côté illettrisme, l’action entreprise en France depuis près de vingt ans s’est déroulée avec, en toile de fond, des débats animés sur la part de réalité du phénomène et la part de construction sociale, sur l’intérêt ou non de le médiatiser, sur les causes et les effets de l’illettrisme et la manière d’en parler, sur le seuil d’exigences minimales et le champ de savoirs à prendre en compte, sur l’estimation du nombre de personnes concernées, sur les modalités d’action et leur efficacité, sur les méthodes et les outils, sur la manière de s’organiser et sur la conduite de la politique nationale, etc. La définition de 1995 est sous le feu de ces questionnements mais il ne faut pas lui faire jouer un rôle qui n’est pas le sien, car les choix stratégiques relèvent d’un autre registre. C’est une balise précieuse pour nommer une réalité, la décrire, la circonscrire 2.

Avec la littératie, concept adopté par l’OCDE, apparaît une autre façon d’aborder les compétences en communication écrite, en les référant à la société de l’information et à ses enjeux économiques : les compétences en littératie, axées sur la compréhension et l’utilisation de l’information, sont inscrites dans un continuum avec cinq niveaux de capacité. Les situations d’illettrisme et d’analphabétisme fonctionnel correspondent au premier niveau, voire au deuxième niveau selon le seuil retenu. Il est à noter qu’au Québec c’est le mot « alphabétisme » qui a été retenu pour traduire le terme anglais literacy.
Vers un socle de base élargi
Ce socle associe à la communication écrite la communication orale, les bases de la « numéracie », la mise en œuvre des opérations intellectuelles et relationnelles nécessaires à la vie quotidienne ainsi que la capacité à se situer et à agir dans son environnement. La communication écrite occupe une place stratégique dans cet ensemble, car elle est à la fois l’objet et le véhicule des apprentissages, tout en se conjuguant avec d’autres composantes jugées indispensables pour garantir l’autonomie dans la vie quotidienne. On parle alors de savoirs ou de compétences de base mais aussi d’éducation et de formation de base. L’alphabétisation et la lutte contre l’illettrisme tendent à se situer dans cette perspective car le développement des compétences linguistiques va de pair avec le développement d’autres compétences.

En France, les actions de lutte contre l’illettrisme sont de plus en plus affichées sous l’appellation « savoirs de base » ou « formation de base ». Aujourd’hui, peu d’actions contiennent le mot « illettrisme » dans leur intitulé. Ce phénomène reflète un choix de communication non stigmatisante et surtout un élargissement de la problématique vers le développement des compétences de base. C’est un enjeu majeur, mais aussi un droit inscrit dans la loi de lutte contre les exclusions et dans les perspectives de formation tout au long de la vie.
L’approche de l’ANLCI
Le conseil d’administration de l’Agence a choisi de ne pas prendre de décisions hâtives sur ces questions d’appellation et de définition. Il a privilégié l’élaboration d’une vision partagée (consultable en ligne www.anlci.gouv.fr) permettant de dégager les points de convergence sur lesquels s’appuyer pour rassembler les acteurs et faire progresser les politiques et les pratiques.

Cette vision s’est nourrie, tout au long de l’année 2002, des travaux du plan national d’action concertée, des apports de la rencontre internationale du 24 octobre au Conseil économique et social, des contributions des membres et partenaires de l’Agence. Elle évoluera en 2003 vers un cadre national de référence (fichier PDF - 923 Ko).

Christiane Cavet
Chargée de mission à l’ANLCI (Agence nationale de lutte contre l’illettrisme)
Article paru dans la revue Économie & Humanisme, n° 363, décembre 2002
dans un dossier « Vaincre l’illettrisme »


Mise en ligne en septembre 2003.



© CNDP       http://www.bienlire.education.fr