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Interview

Marie-Aude Murail est auteur de nombreux livres pour la jeunesse, mais aussi d'ouvrages qui nourrissent la réflexion sur la lecture, le rôle de la littérature et des écrivains.

Marie-Aude Murail
Quand on vous pose la question : « Que me conseillez-vous pour que mon fils lise tout seul ? Il a six ans », vous racontez dans votre livre récent Auteur jeunesse. Comment le suis-je devenue, pourquoi le suis-je restée ? que vous avez envie de répondre : « Faites-le opérer des végétations », en vous demandant comment on peut espérer qu'un petit garçon lise tout seul à six ans. Finalement, vous dites : « C'est à vous de lire. De lire à haute voix des trucs intéressants qu'il suivra par-dessus votre épaule. Tous les soirs, vous vous y collez et ça va durer des années. Je suis désolée, c'est comme ça, je ne peux pas vous en dispenser. »


Pour qu'un enfant prenne le goût des livres, tout le monde doit s'y mettre. On confisque trop souvent leur rôle aux parents pour le confier aux seuls spécialistes. Or, ils peuvent intervenir à un moment clef : dans le petit âge, quand l'enfant ne sait pas lire. Je ne peux pas garantir que tout enfant qui aura bénéficié de la lecture à voix haute dans ses jeunes années va devenir un lecteur acharné. Mais je peux vous dresser la liste de tous les avantages qu'apporte à un jeune enfant la lecture à voix haute faite régulièrement par les parents (avec le relais des grands-parents, frères, sœurs, etc.).
On développe très tôt chez cet enfant une curiosité de la chose écrite, un désir de savoir ce que cachent « les écritures », désir qui n'implique pas un apprentissage précoce de la lecture. Mais l'enfant formule des hypothèses sur les albums qu'il regarde seul, et quand il tourne les pages, il respecte le sens de la lecture.
Il apprend de bonne heure à se pacifier en face d'un livre, à canaliser son énergie, à fixer son attention. René Diatkine et Marie Bonnafé ont montré tout l'intérêt qu'il y a à faire percevoir aux bébés la stabilité du texte écrit par rapport à la variabilité de la parole. C'est un facteur de sécurisation.
De plus, avec la lecture à voix haute ponctuée de rires et de commentaires, les parents font découvrir à leurs enfants que l'interactivité du livre n'est pas le zapping de la télé, mais bizarrement, ils en font aussi de meilleurs téléspectateurs, capables de récupérer le meilleur de la télévision. La télé, ça apprend des choses à ceux que le livre a formatés. Je me souviens que ma fille, toute jeune, formulait des hypothèses sur les scénarii des séries B et m'expliquait la psychologie des méchants, faisant fructifier des connaissances acquises grâce aux livres lus et commentés.
La fréquentation précoce des livres offre à l'enfant des modèles et des références qui ne lui servent pas seulement à décoder les séries B, mais qui l'aident à comprendre le monde et à en surmonter les difficultés. Les albums les plus contemporains comme les contes de fées les plus anciens permettent de dédramatiser bien des situations. L'humour est un long apprentissage et c'est bon, le jour où l’on a fait pipi dans sa culotte, de se dire que c'est « comme la princesse au petit pot qui a demandé à faire pipi un tout petit pot trop tard »...
L'enfant à qui on lit des histoires se constitue un stock de personnages qu'il réinvestit dans le jeu et qui lui permettra de mieux comprendre les autres, plus tard, par les vertus de l'identification. Et puis, à force de fréquenter les fées, les ogres, les fantômes et les animaux qui parlent, il apprend à faire la différence entre le réel et l'imaginaire. Plus on est tôt imprégné de culture populaire et enfantine, plus on a d'épaisseur d'imaginaire, moins on sera perméable aux faux enchantements, que ce soit ceux des politiciens fascisants ou des gourous sectaires. Avoir la tête dans les étoiles à trois ans, c'est avoir les pieds sur terre à vingt ans.
Mais il y a des bénéfices plus immédiats. Un enfant qui écoute des histoires s'habitue à la musique de l'écrit qui ne ressemble à aucune autre et qui déroute, au moment des premiers apprentissages, celui qui n'y a jamais été confronté. L'enfant tôt frotté aux livres grâce à ses parents acquiert ce que Christian Poslaniec appelle joliment « des petits savoirs », il fait la différence entre un documentaire et un roman, un auteur et un dessinateur, une librairie et une bibliothèque, il découvre qu'il a des goûts, qu'il aime avoir peur ou trouver des livres rigolos. Voilà, entre autres, pourquoi il faut lire à celui qui ne lit pas (ou qui apprend à lire) !

Toujours dans votre livre Auteur jeunesse, vous dites que lorsque des enseignants vous demandent : « Comment inciter nos élèves à écrire ? Vous ne voudriez pas faire un atelier d'écriture chez nous ? », vous pensez : « Ça me gonfle » et « Je ne suis pas pédagogue ». Mais en fait, vous êtes très souvent dans les classes, pourquoi ?
Mon refus est d'abord un réflexe de survie ! J'ai déjà eu du mal à m'accorder le droit d'écrire, à faire comprendre à mes contemporains que c'était un vrai travail, à exiger de ma famille une petite marge de manœuvre pour accomplir ce désir. Une mère a tant de choses à faire, le désir d'écrire est si facile à escamoter... Un atelier d'écriture est un prétexte de plus pour ne pas se retrouver soi en face de ce désir. Par ailleurs, je ne suis pas dans mon rôle quand je me substitue au pédagogue ou quand je lui sers d'auxiliaire. Lorsque je viens dans une classe, le travail pédagogique a été fait en amont. On a lu mes livres, préparé une interview, réalisé des affiches, écrit une histoire, inventé un sketch, une nouvelle quatrième de couverture, une nouvelle illustration, réfléchi sur la notion de héros, d'ellipse, de point de vue narratif, etc.
Je viens « valider » ce qui a été fait, non pas pour juger, noter, mais pour donner du sens. On l'a fait pour moi, parce que j'allais venir. Mon premier mouvement est donc de remercier, de féliciter, d'encourager. Puis je viens témoigner, je parle de mon métier, de l'écriture, mais aussi de livres, de lecture, et enfin, de la vie, de ma vie. Les jeunes n'ont pas si souvent en face d'eux un adulte qui leur parle de sa vie d'adulte et de sa vocation. Et tant pis si vous trouvez mon propos présomptueux, mais j'espère que je leur donne envie de grandir. De toute façon, c'est pour moi la vertu première de la littérature de jeunesse !

Dans Continue la lecture, on n'aime pas la récré, vous êtes sans pitié avec certains enseignants. Vous racontez, par exemple, comment vos romans sont parfois « soumis à un acharnement pédagogique qui tourne vite au grotesque car ils n'ont aucune valeur "instructive" ». « J'ai vu, dites-vous, des CM1 qui s'échinaient à faire des statistiques sur les termes maritimes dans mon Chien des mers et des collégiens qui m'ont récité leur cours de géographie sur la Charente, son beurre et ses vignes, à propos du Trésor de mon père" ». Si vous aviez des conseils à donner aux enseignants concernant le recours à la littérature de jeunesse à l'école...
J'ai aussi vu des enseignants se servir de mes livres sans les dénaturer, peut-être parce qu'ils restaient dans le champ littéraire. Encore une fois, je ne suis pas pédagogue. Il est possible de travailler sur un livre de jeunesse sans en dégoûter. Le conseil que j'aurais à donner s'adresserait davantage au ministère de l'Éducation nationale, en ces temps de concertation sur l'école, et ce serait le suivant : puisque vous introduisez la littérature de jeunesse dès l'école primaire, prévoyez une formation à cette littérature en IUFM et des stages pour ceux qui sont déjà en poste. On ne transmet bien que ce qu'on aime. Qu'on fasse découvrir et aimer cette littérature aux enseignants, ce sera bien préférable à quelques consignes, même judicieuses, accompagnant une liste de livres.
Tous les auteurs et illustrateurs qui vont dans les écoles ont vu des choses épatantes faites ici ou là. Malheureusement, ces efforts créatifs d'enseignants n'ont servi qu'à une poignée d'élèves. Et ce sera mon deuxième conseil : pourquoi ne pas prévoir un site Internet où l’on pourrait mettre en ligne telle expérience réussie, telle façon de se servir d'un livre, tel cheminement à travers les livres sur toute une année ? Ce foisonnement pédagogique serait encore préférable à une formation-formatage.

Vous dites de certains jeunes : « Parfois, j'arrive trop tard. Le livre leur a fait trop de mal. Je pourrais me dire : "Ah bah, tant pis, écrivons pour ceux qui en valent la peine". Mais moi qui ai failli passer à côté de l'écriture, qui ai failli être un non-écrivain, j'ai une tendresse particulière pour les non-lecteurs. Je sais que, comme les illettrés, amants toujours déçus, toujours repoussés, ils ont un désir très fort du livre. Quand on me dit d'eux : "Ceux-là ne lisent pas", je réponds : "C'est mon public." ». Alors, que faites-vous pour votre public ?
Vous citez des propos qui ne sont pas récents et qui me font voir que j'ai évolué. J'ai fini par comprendre les limites de ma démarche. Dans Auteur jeunesse, j'écris très exactement ceci : « J'ai voulu comprendre, passionnément comprendre les raisons du désamour entre le livre et l'enfant. J'ai lu tous les pédagos qui pourraient m'expliquer le pourquoi du comment. Et j'en ai fait, moi aussi, des livres. Et des conférences, des stages. Ce que j'ai appris des difficultés du lecteur moyen, j'ai cherché à l'intégrer dans ma pratique d'écrivain. Mais de missionnaire à suicidaire, il n'y avait qu'un pas. J'ai failli oublier celui pour qui j'écris, celui que j'aime. Celui qui m'aime. Le lecteur ! ». Je dois aussi protéger mon écriture, mon plaisir à raconter, et ne pas négliger celui qui me fait l'honneur (et l'effort...) de me lire. Concrètement, j'alterne des récits assez simples, enlevés, proches du lecteur, et d'autres plus sophistiqués, plus construits, nécessitant davantage de compétences de lecture. Mais dans un cas comme dans l'autre, j'essaie – autant que faire se peut – d'être limpide et intéressante. Ça n'a l'air de rien, ces deux petits mots-là, mais c'est tout un art.

Interview réalisée pour le site BienLire. Octobre 2003

Marie-Aude Murail a écrit plusieurs livres à propos des enfants et de la lecture aux éd. Calmann-Lévy :
- Continue la lecture, on n'aime pas la récré... (1993)
aux éd. De La Martinière Jeunesse (coll. " Oxygène ")
- Nous, on n'aime pas lire (1996)
- Je ne sais pas quoi lire (1998)
- Tu t'es vu quand tu triches (2000)
aux éd. du Sorbier :
- Auteur jeunesse. Comment le suis-je devenue, pourquoi le suis-je restée ?

Pour connaître l'itinéraire de Marie-Aude Murail
http://perso.wanadoo.fr/mamurail/1niveau/central/2niveau/12itineraire.htm

et ses 70 livres http://perso.wanadoo.fr/mamurail/1niveau/central/2niveau/21biblio.htm

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