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Interview

Ève Leleu-Galland
Ève Leleu-Galland, inspectrice de l’Éducation nationale en fonction dans le département de l’Oise, est chargée de mission départementale « Petite enfance à l’école ». Elle analyse pour nous dans cette interview les diverses pratiques du « cahier mémoire de vie », outil qui s’est généralisé à l’école maternelle.


Qu’appelez-vous « cahiers mémoires de vie » ? Quels sont leurs fonctions et leurs usages ?
Les cahiers de vie, cahiers qui mettent en mémoire la vie de l’enfant, sont utilisés par les enseignants dans les classes depuis de nombreuses années. Les formes en sont multiples ; il n’y a pas de modèle, les pratiques se fécondent les unes les autres. Ils sont issus d’une pédagogie active qui s’appuie sur les expériences de vie dont Célestin Freinet avait montré la voie. Cette pédagogie a développé de multiples usages et fonctions du cahier, donc a inventé des formes nouvelles en recherchant des adaptations au contexte, quelquefois à un projet spécifique. L’AFL (Association française pour la lecture) a « théorisé » l’outil et proposé un cahier d’écrits principalement centré sur la culture écrite, la lecture et les écrits.
Toutes ces pratiques scolaires donnent une place aux intérêts et à la vie de l’enfant. Elles ne repoussent pas ce qui est périphérique à l’école. Elles répondent au projet d’accueillir et d’accompagner chaque enfant selon sa personnalité, son histoire, son identité.
Elles visent à organiser des supports concrets de culture commune. La vie au sein du groupe se construit à partir de la reconnaissance de chacun, de la place donnée à chacun dans son cahier. Parce qu’il ouvre un espace symbolique, le cahier de vie permet d’accompagner l’enfant dans son « métier » d’écolier.
Il appartient à l’enfant et voyage entre l’école et la famille. Les parents peuvent ainsi prendre connaissance de ce qui se passe à l’école : l’enfant dessine, colle des textes, des photographies, des images et d’autres traces des activités de la classe. Le cahier donne une place aussi à la vie de l’enfant ailleurs qu’à l’école : l’enfant y dépose des photos, des images, des écrits et des objets prélevés autour d’événements de sa vie et qui en portent le témoignage. C’est un support de verbalisation et d’échanges dont le centre est l’enfant ; la famille peut parler avec lui, le solliciter sur la vie à l’école qui est conservée dans le cahier. C’est aussi une mémoire qui joue un rôle important de repère pour la structuration de l’enfant parce qu’il concrétise les différentes étapes de son développement.

Quels sont les enjeux de leur utilisation en classe pour le développement de compétences liées à des pratiques de l’oral et de l’écrit ?
Le cahier de vie est une démarche qui peut être rapprochée de pratiques ordinaires d’écriture qui s’observent dans la vie courante à travers les habitudes de prises de notes, de mise en mémoire. Les listes, les agendas, les correspondances, les journaux intimes – dont la version contemporaine se développe sur Internet par les blogs –, les carnets de bord ou les carnets de voyage construisent l’expérience par le langage, en sollicitant ce que Jack Goody a appelé la « raison graphique », qui est un trait marquant de notre manière de penser le monde. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle qui vient contredire toutes les prédictions erronées de la mort de l’écrit. C’est pourquoi l’école doit être encore plus soucieuse de développer des habitudes authentiques d’écriture et une culture vivante de l’écrit. Si elle ne le fait pas, elle contribue à creuser encore plus les inégalités entre les élèves. L’expérience de vie médiatisée est la matière première de ces pratiques. Les cahiers sont des objets personnels dans lesquels viennent prendre place, selon le choix de l’enfant, des fragments écrits ou imagés prélevés. En cela, ils constituent un support concret d’échanges et d’apprentissages langagiers. Ils favorisent la communication et soutiennent les verbalisations, les apprentissages de lecture et d’écriture.
On observe dans les classes des moments spécifiques, souvent le matin sur le tapis, où les enfants peuvent, chacun leur tour, présenter leur cahier. C’est là une occasion qui permet de raconter, de décrire, d’évoquer des événements dont la trace est visible pour tous. Les échanges sont nourris, les questions fusent, l’enseignant intervient pour étayer les descriptions ou les explications. On sait bien que c’est difficile d’aider les enfants qui parlent peu à prendre la parole dans le cadre scolaire. Ils osent parler, c’est-à-dire petit à petit utiliser le « je » de l’énonciation, quand ce qu’ils ont à dire renvoie à un moment réel et fort pour eux. Le rôle de l’école est de donner une place aux intérêts et aux curiosités de l’enfant, d’exploiter l’expérience de chacun pour nourrir les apprentissages nécessaires à tous.
Le cahier regroupe des écrits familiers qui ont une fonctionnalité en dehors de l’école, et il faut dire que notre société en produit à profusion : faire-part de naissance, ordonnance du médecin, carte postale reçue de la « tata » en vacances, menu du restaurant, étiquette du pot de confiture ou paquet de cigarettes vide, ticket de transport ou de spectacle... Ces écrits ont tous une finalité que l’enseignant va préciser. Il va faire découvrir comment s’organise l’information selon le support et sa destination ; il va aider les élèves à faire des remarques sur le code graphique, à prélever des indices de lecture et à se construire un répertoire mental de mots courants.
Les activités conduites sur le cahier vont aussi permettre de produire des messages et des textes courts écrits en dictée à l’adulte. Cette démarche mérite un tout petit développement méthodologique, pour éviter de passer à côté de ses enjeux didactiques. Elle se déroule en plusieurs étapes dans une situation d’interaction langagière privilégiée où l’enseignant se rend disponible pour un étayage maîtrisé.
1er temps : définir avec l’enfant l’objectif du texte à produire, ce que le texte va dire (une légende sous une photographie, un commentaire sous un dessin fait en salle de motricité, l’expression d’un sentiment sous une image collée...).
2e temps : l’enfant fait des propositions à l’enseignant qui prend en note ; il doit ralentir son débit de parole, préciser ce qu’il veut dire.
3e étape : l’adulte relit les idées notées puis propose une mise en mots écrite qui peut faire l’objet d’ajustements et de révisions en cours d’élaboration.
4e étape : le texte produit est lu à l’enfant qui peut demander des ajouts ou des modifications.
5e étape : le texte écrit est lu pour validation finale.
Certains textes de classe collés dans le cahier de vie, compte rendu d’une visite chez le boulanger ou d’une sortie en forêt, peuvent être élaborés en groupes plus importants.
Le cahier est un support de mise en mémoire et de repérage de la vie. Il construit un univers de référence où prennent place à la fois des traces de l’expérience individuelle et des événements partagés au sein de la communauté scolaire. Il est mémoire des faits, organisés en chronologie, mémoire des progrès et des évolutions, mémoire des textes appris ensemble, mémoire des événements clés conservés. Il faut dire que dans un monde où la tendance générale est plutôt au zapping ou au surfing, ce cahier vient offrir quelques repères utiles et structurants pour les jeunes élèves de maternelle.
Le cahier de vie est aussi un bon outil pour sélectionner, conserver et ordonner des collections d’images et pour se construire un petit « musée personnel ». Lors des échanges, les enfants verbalisent les raisons de leur choix, esthétiques ou affectives. Les images renvoient à ce qui fait plaisir au regard, apaise ou, au contraire, excite. À une époque, je me souviens d’une discussion avec un enseignant qui regrettait la présence trop envahissante à ses yeux des images de Pokémon® dans le cahier d’un élève. Elles cohabitaient avec une carte postale rapportée de la visite au musée, qui représentait une œuvre de Paul Klee, et l'on aurait pu trouver des résonances entre les figures représentées.

Que peut-on attendre d’un tel apprentissage dès l’école maternelle pour la prévention de l’illettrisme ?
Le cahier de vie est un support concret et affectif qui facilite et permet de contextualiser les apprentissages des programmes de l’école. L’école donne alors une place, pour les apprentissages complexes de lecture et d’écriture, à ce qui constitue la culture de vie des élèves. On sait bien que, pour un jeune élève, il est plus facile d’apprendre quand on se sent accueilli et reconnu et que l’on est animé par une réelle motivation. La confiance qui s’établit autour du cahier va influencer durablement la qualité de la relation, du dialogue, y compris avec les parents. Les activités de langage doivent s’ancrer dans des situations vécues pour inciter l’enfant à préciser et enrichir ses compétences langagières, à donner forme à ses représentations mentales. Le langage construit aussi le lien entre les êtres, la maîtrise de la langue est un outil de cohésion sociale. Pour passer pas mal de temps à observer le fonctionnement des classes, je suis persuadée que la prévention de l’illettrisme se joue sur les apprentissages langagiers et fondateurs de l’école maternelle, qui est bien la première école nécessaire. À condition que les enseignants y enseignent des contenus précis et ajustés, régulièrement évalués pour garantir les appropriations individuelles. Il faut aussi que cette école de langage et de culture s’appuie sur un dispositif qui donne toute sa place aux expériences et aux projets qui permettent aux enfants de comprendre comment et pourquoi apprendre. Ainsi, il faut délaisser les fiches et les fichiers où l’action et le sens sont fortement réduits, au profit d’une pédagogie d’acculturation qui s’organise autour d’apprentissages concrets et qui responsabilise les enfants.
Je voudrais aussi insister sur les fonctions « méthodologiques » du cahier de vie qui conserve la mémoire des étapes du développement de l’enfant et de ses apprentissages. Il favorise l’autonomie et la prise d’initiative, il organise l’appropriation progressive de l’univers de l’écrit dans sa diversité de formes et d’usages, il incite à être curieux vis-à-vis des autres et vis-à-vis du monde, il permet d’articuler la double dimension d’appartenance des enfants/élèves en rassemblant sur le même support des expériences familières et privées et des moments de vie de la communauté scolaire. À partir de la pratique du cahier de vie peuvent se décliner des fonctions plus spécifiques, le carnet de dessins et de croquis, le cahier d’expériences, le journal de bord du projet, le carnet de voyage...
En définitive, il a une fonction assez unique de rencontre entre la réalité consignée, l’imaginaire auquel il renvoie et la construction symbolique qu’il permet.

Interview réalisée pour le site BienLire. Mise en ligne en octobre 2005.

Pour en savoir plus :
- Consulter les références bibliographiques.
- Voir la bibliographie d’Ève Leleu-Galland.
- Voir un extrait sur les cahiers de vie paru dans Fenêtre sur cours du SNUipp, supplément au n° 229, octobre 2002 (fichier PDF – 340 Ko).
- Quelques exemples de cahiers de vie :
. Cahier de vie (1999 à 2001) de la classe de CM1 du groupe scolaire Anatole-France de Blain.
. Le cahier de vie des élèves de l'école des Lônes, sur le site Écho-Lônes.
. Objectifs du cahier de vie, par une enseignante de maternelle.


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