 |
 |
Interview
|
|
|
Danièle Manesse, linguiste, maître de conférences à l'université Paris V–René Descartes, a mené des recherches à l'INRP sur les pratiques effectives de l'enseignement du français. Co-auteur de l’ouvrage Orthographe, à qui la faute ?, elle répond à nos questions.
À 20 ans de distance, vous avez donné un même test orthographique à des élèves entre 10 et 16 ans. Quels sont les principaux constats que vous faites après avoir analysé les résultats ?
Une baisse notable de la compétence orthographique des élèves de l’école obligatoire (CM2-3e). Elle peut se mesurer ainsi : les acquisitions orthographiques ont pris un retard de deux classes : les élèves de 5e de 2006 sont au niveau des CM2 de 1987 ; si les élèves progressent de classe en classe, maintenant comme naguère, cet écart est constant.
Nous parlons de moyennes car les résultats sont très hétérogènes, évidemment, comme tous les enseignants le savent, y compris à l'intérieur d'une même classe d'élèves.
Les élèves de ZEP comme ceux du système non ZEP progressent, et de manière régulière, sauf durant la classe de 5e dont ils ne profitent pas. Mais ils sont, en moyenne, de manière obstinée aussi, à partir de la 5e à deux ans de distance de leurs pairs ; puisque les résultats de tous les collégiens ont reculé en 20 ans, les classes de ZEP ne font qu’accuser ce recul. Ce n’est, en première analyse, pas fait pour étonner puisqu’on sait que les résultats moyens des élèves de ZEP aux évaluations nationales sont, de manière marquée en français, inférieurs à ceux des élèves non ZEP.
Cette chute dans les résultats est due surtout à une baisse de l'orthographe grammaticale, accords, conjugaison. En ce qui concerne l'orthographe lexicale, on peut observer des tendances : ainsi les formes erronées « plausibles » se multiplient sensiblement, comme *abrit... L'analogie, comme pour la langue orale, est un moteur de l'évolution orthographique... L’analyse qualitative des erreurs montre d’ailleurs que tous les élèves ont des « comportements orthographiques » semblables : ce qui plombe les résultats des élèves, en ZEP et hors ZEP, ce sont essentiellement les erreurs grammaticales. Il faut signaler que les élèves sont un peu plus jeunes en moyenne dans les classes qu’il y a 20 ans : les redoublements et les orientations précoces (SEGPA, etc.) sont moins nombreux.
Si certains résultats sont très préoccupants, vous pouvez sans doute souligner aussi des aspects positifs : lesquels vous semblent les plus significatifs ?
En matière d'orthographe, non ! Je pense qu'il est inutile de chercher à se rassurer : il se passe quelque chose d'important, qui interroge l'enseignement, les priorités de l'école, la conception du socle commun, etc. Cela dit, on peut discuter de l'importance de l’orthographe, ou du poids de cette régression face à des avancées qui ne sont pas mesurées, sans doute en matière d'oral, d'expression à l'écrit, et d'autres savoirs ! Mais je n’ai rien d’autre à vous proposer là-dessus que des opinions !
L'enseignement de l'orthographe n'a pas pour seul objectif d'écrire correctement. Que peuvent révéler des capacités d'un élève ses résultats en orthographe ?
En gros, toute l’acquisition de l’orthographe du français est en soi une activité métalinguistique : à partir du moment où la transcription de l’oral ne se fait pas mécaniquement, par le jeu de correspondances régulières sans exception entre son et graphèmes (lettre ou groupe de lettres), il faut réfléchir à la manière d’écrire un mot, plus encore un mot dans son environnement : réfléchir au sens (ancre/encre), réfléchir à la fonction des mots pour leur appliquer les règles d’accord, trancher entre des formes possibles (porté, portées, porter, portais, etc.) en les sélectionnant avec des critères qu’on doit être capable d’expliciter, même si la régularité et la fréquence de certains (l’accord sujet-verbe par exemple) permet, avec l’expérience, d’économiser en automatisant certaines graphies. En tout état de cause, l’orthographe est en fait bien plus que l’orthographe, parce qu’elle exige la mobilisation de capacités métacognitives, celles que l’école cherche à développer. C’est vrai tant de l’orthographe lexicale, qui exige de départager des graphies en fonction du sens (cour, cours, court) que de l’orthographe grammaticale qui exige d’analyser les catégories du langage et les fonctions dans l’énoncé de toutes les unités (cours, cours, courre ; courts/court), etc. Certes, une partie des lettres muettes (doubles consonnes, lettres étymologiques) pourraient n’avoir plus cours, mais ce n’est pas à nous d’en décider maintenant.
Être « bon » en orthographe signifie donc qu’on sait mettre en en œuvre des pratiques réflexives de la même nature que celles qui interviennent en mathématiques par exemple. Le sentiment populaire diffus que l’orthographe est un révélateur de la réussite scolaire est par là fondé : en 1989 avec André Chervel, nous avions pu attester la corrélation régulière qui existait entre les résultats en orthographe des élèves et l’échec scolaire ; dans la première enquête que nous avions alors menée sur le niveau orthographique à l’école obligatoire, dans la dictée de 80 mots, les élèves « à l’heure » de 6e faisait quatre erreurs de moins que ceux qui avaient un an de retard, huit fautes de moins que ceux qui avaient deux années de retard, etc. Attention, il faut toujours le rappeler : nous traitons de scores moyens, et chacun sait qu’il existe d’excellents élèves qui sont de piètres orthographieurs… Quoi qu’il en soit, les activités orthographiques à l'école, bien au-delà de l'acquisition du savoir orthographique, constituent un des aspects du rapport à la langue écrite, versant complémentaire de la lecture dans l'ensemble de compétences souvent nommé littératie.
Quelles propositions feriez-vous pour que les élèves apprennent plus efficacement l'orthographe française ?
En premier lieu, y consacrer du temps ; varier les approches, et du point de vue pédagogique, cesser de tourner autour du pot : s’il est intéressant de travailler avec les élèves dans une dynamique de découverte, il faut aussi mettre en pratique sans scrupule des méthodes économiques et systématiques, car il y a dans l'orthographe, plus que dans d'autres champs de connaissance, une part de choses à connaitre par cœur, d'autres qui s'apprennent et se stabilisent par des entrainements répétés; il faudrait aussi expliquer la nature et l'histoire de l’orthographe aux élèves (André Chervel va sortit un petit livre bien utile là-dessus, conçu comme un instrument de travail pour les maitres !) pour que la complication de l'orthographe française ne soit pas vécue seulement comme un arbitraire intolérable...
Interview réalisée pour le site BienLire. Mise en ligne en octobre 2008.
Sur le site BienLire
- Enseigner la langue : orthographe et grammaire, journée organisée par l'Observatoire national de la lecture le 8 mars 2006 à Paris.
- Interview de Jean-Pierre Jaffré, qui s’est intéressé à la linguistique, et plus spécialement à l'orthographe et à son apprentissage.
|
|
|