Le concept des 3C: expérimentations fonctionnelles et organisationnelles entre vie scolaire et centre de documentation.
Le concept des 3C : expérimentations fonctionnelles et organisationnelles entre vie scolaire et Centre de documentation.
LE ROUSIQUE Gwénaël, Professeur documentaliste certifié, 8 avril 2013.
Introduction :
I°) Vers un changement de concept : du C.D.I. au C.C.C ?
A°) La pertinence du concept de centre :
B°) Les questions soulevées par la terminologie de Centre de Connaissances et de culture :
II°) Une approche organisationnelle et fonctionnelle du 3C : le rôle central des ASEN :
A°) Le rapprochement entre vie scolaire et 3C :
B°) L’analyse d’une innovation institutionnelle et organisationnelle au sein de l’enseignement agricole :
Conclusion :
Introduction :
Cette contribution reprend les thématiques débattues au cours des ateliers de réflexion des journées départementales organisées par l’Inspection vie scolaire du Rectorat de Rennes le 11 février 2013. Elle s’appuie, par ailleurs, sur des expérimentations menées au collège Max Jacob de Josselin. Ces dernières reposent sur la mise en œuvre d’une politique documentaire élaborée le 1er janvier 2013. Notons au passage que comme toute politique, elle n’est pas figée. Elle a évolué et s’est adaptée depuis sa première formalisation. Des bilans ont été réalisés. De nouvelles actions ont été initiées dans le cadre des interactions singularisant la vie scolaire de l’établissement. Il s’agit de se raccrocher aux projets en cours construit par les enseignants et d’y ajouter une plus value en mobilisant les ressources du C.D.I. ou tout simplement d’en créer de nouveaux. Le concept de politique s’affirme en dépassant celui du simple projet documentaire. Au milieu de ces évolutions, une permanence demeure, les actions découlant de la politique documentaire s’intègrent au projet d’établissement et à ses grandes orientations.
Nous ne reviendrons pas dans le détail sur le contenu de la politique documentaire du collège Max Jacob. Nous examinerons les rapprochements entre vie scolaire et C.D.I. d’un point de vu fonctionnel en mettant en exergue le levier que constitue la posture et les missions dévolues aux ASEN. Dans ce cadre conceptuel, nous analyserons l’institutionnalisation d’une démarche comparable développée au sein de l’enseignement agricole public.
Avant d’aborder ces thématiques, nous questionnons à présent la pertinence des évolutions conceptuelles en cours.
I°) Vers un changement de concept : du C.D.I. au C.C.C ?
A°) La pertinence du concept de centre :
Au cours des « journées départementales Conseiller principal d’éducation/professeur documentaliste de Pontivy » du 11 février 2013, la question de la pertinence du concept de « Centre » a été soulevée.
L’idée qui ressortait était celle d’une multipolarité avec de nombreux intervenants et des domaines d’action variés. Dans ce cadre, pourquoi présenter une vision centralisatrice en conservant le concept de centre alors que l’on présente des services dématérialisés ouverts à toutes les disciplines en multipliant les projets éducatifs avec des acteurs extérieurs à l’établissement ?
Cette remise en question du concept de centre est présente dans le rapport FOURGOUS avec la proposition de « faire évoluer les Centres de Documentation et d’Information des collèges et lycées vers des ECDI ou Espaces de Cultures, de Documentation et d’Information».
Avec le développement des technologies de l’information et de la communication, la multiplication des lieux de consultation et des supports conduit l’établissement a se poser la question de savoir comment gérer l’accès à toutes les ressources ? Par l’intermédiaire d’un centre ou d’espaces multiples ?
La problématique mérite d’être posée car les enjeux sont loin d’être négligeables. A travers un éventuel changement de dénomination, l’aspect symbolique revêt une importance primordiale car le symbole est ce que l’on perçoit au premier abord, en première lecture. Il permet de marquer institutionnellement un changement d’étape, un nouveau mouvement. A ce titre, il est particulièrement intéressant de noter comment les réactions négatives du corps des professeurs documentalistes se focalisent et se cristallisent sur le terme de « Centre de Connaissances et de culture » ou 3C sans en connaître les contours ou le contenu exact. Nous pouvons envisager le même type d’évolution sans changement de nom avec très certainement des oppositions beaucoup moins marquées.
A ce titre, il convient de rappeler les précédentes propositions évoquées autour de l’utilisation du terme de « learning center » et les réactions très négatives qu’elles avaient engendrées. L’utilisation d’une terminologie anglosaxone sonnait comme une dépossession ou la simple importation d’un modèle produit par une autre culture organisationnelle. Le « learning center » est destiné à un public étudiant, à un public adulte ou autonome. Il s’agit davantage de la fourniture de ressources ou de services que d’un accompagnement comme cela est le cas au C.D.I.
Dans le cadre de la problématique d’un éventuel changement de dénomination, nous estimons que le concept de centre doit demeurer. L’analyse des faits et des évolutions actuelles nous conduit à affirmer que l’idée de centre demeure non seulement adaptée mais incontournable.
Même s’il convient de retenir et de favoriser cette idée d’essaimage du CDI de part ses actions pédagogiques et éducatives sur l’ensemble de l’établissement, comme pour tout essaimage, les graines sont produites par une matrice. Et ces ressources sont bien centralisées ou sont proposées par le biais d’un point unique d’entrée.
Au delà de cette image, même si les activités mises en œuvre se dématérialisent, même si le CDI se délocalise, dans le hall pour les expositions, sur les tableaux d’affichage de l’établissement pour le développement d’une politique d’information et de documentation ou d’orientation, sur son « Open Public Access Catalogue » ou OPAC comme vitrine proposé aux élèves et à l’extérieur, l’ensemble des ressources émanent d’un centre et c’est bien à partir de ce centre qu’il y a essaimage.
La volonté de favoriser une évolution du CDI comme interlocuteur incontournable dans la relation pédagogique et éducative, tant au niveau des relations professeur documentaliste – élèves que dans le cadre d’une relation tripartite avec enseignant de discipline, professeur documentaliste et élèves renforce sa fonction de centre.
Ce caractère central demeurera incontournable dans les établissements où il est déjà établi. Il est évident que les relais peuvent se multiplier. Nous pensons ici au mini CDI mis en place par certains enseignants dans leur classe. Mais ces relais pour être efficaces et ne pas demeurer confidentiels doivent s’inscrire dans la politique documentaire initié par l’établissement. A titre d’exemple, nous mentionnerons ici la nécessité de cataloguer les ressources mises à disposition dans ces mini CDI pour en favoriser l’accès et répondre aux besoins de l’ensemble des utilisateurs de l’établissement.
Autour de l’idée de besoins et de centre, se singularise la volonté d’accompagner, de guider, de partager. Et pour ne pas voir ces actions demeurées confidentielles, il s’agit bien de les rendre repérables par le plus grand nombre d’acteurs possible. L’image d’un rayonnement à partir d’un point central clairement identifié est nécessaire. Et l’institution d’une véritable politique de communication est le moyen d’atteindre ces objectifs.
Comme le mentionne Jean-Pierre GABRIELLI en 2009, il s’agit de « relier plusieurs axes ou éléments du projet d’établissement par une interaction fédératrice, en établissant des circulations et en mutualisant des objectifs » .
Comment serait-il possible d’initier une action culturelle et éducative sans utiliser le CDI et ses outils comme vecteur de communication ? Sauf à la cantonner à un domaine restreint loin de l’idée de partage et d’initiation ? Comment valider des actions citoyennes si elles demeurent confidentielles ?
Il s’agit bien de diffuser, et ce faisant de toucher le plus grand nombre possible d’élèves ou d’adultes dans la construction de rapports aux savoirs, aux cultures et aux connaissances.
A titre d’exemple, nous évoquons une expérience menée au collège Max Jacob de Josselin dans le cadre d’une manifestation de type « Printemps des poètes » organisée par la médiathèque Yvonig–Gicquel et la ville de Josselin autour du poème japonais. Les partenariats sont multiples. L’association Haïkouest impulse, les collectivités territoriales valident et proposent des moyens, les établissements scolaires s’approprient et participent à la démarche. Des expositions sont organisées dans différents lieux de la ville.
Comment intégrer ce festival à la politique documentaire de l’établissement ?
L’établissement a invité le responsable de l’association Haïkouest. Les enseignants de français ont construit des séances. Des haïkus ont été produits par les élèves.
Comment positionner le C.D.I par rapport à une telle démarche ?
Sous l’impulsion du chef d’établissement, une exposition est également réalisée au sein du C.D.I. Un petit espace est réservé à la présentation des ouvrages traitant des haïkus. Enfin, pour singulariser l’apport que peut constituer le C.D.I. dans l’accès aux ressources, nous décidons en collaboration avec les enseignants de transformer les haïkus en haïchas en intégrant le bref poème dans une représentation visuelle. Les œuvres seront affichées sur les vitres du C.D.I. Au cours des portes ouvertes de l’établissement une exposition des œuvres des élèves est proposée comme invitation à poursuivre le périple vers le C.D.I.
Derrière cet exemple, l’idée est de montrer comment une politique documentaire de collège peut s’articuler avec les actions culturelles locales. Ne perdons pas de vue à côté de la prise en compte du contexte culturel, le contexte économique et social local. La commune de Josselin s’inscrit dans un cadre rural et une vie économique marquée par la prégnance du secteur agroalimentaire. D’où une nécessaire politique documentaire réactive et imbriquée dans le local.
A cette occasion, il a été particulièrement intéressant de constater l’implication des élèves dans la démarche et les effets induits par l’adoption d’une politique de valorisation de leurs œuvres.
Le C.D.I. s’ouvre sur l’extérieur, les effets d’entraînement se multiplient, des perspectives nouvelles se dessinent. Ces évolutions valident-elles la question d’une nouvelle dénomination ? Le C.D.I. se transforme t-il en autre chose ?
Nous abordons à présent les problématiques engendrées par la question d’un changement de dénomination.
B°) Les questions soulevées par la terminologie de Centre de Connaissances et de culture :
A travers la volonté de changer de dénomination, en passant du « Centre de Documentation et d’Information» au « Centre de Connaissances et de Culture » ou d’un CDI à un 3C, les enjeux, d’un point de vue institutionnel, sont de permettre le marquage d’un nouveau temps, d’une évolution, en définitif d’un nouveau paradigme.
A travers l’utilisation du concept de paradigme, nous entendons ici un nouveau cadre de pensée s’appuyant sur un ensemble d’observations, de constats, de problématiques sous-jacentes, d’approches méthodologiques construites pour les traiter, permettant au final de valider ou d’infirmer des hypothèses en proposant des conclusions (KUHN).
Au premier abord, la terminologie de Centre de connaissances et de culture pose la question de l’utilisation du singulier.
Comment expliquer aux utilisateurs l’utilisation du singulier pour le terme de culture ?
La construction des fonds et les classements ont dès la seconde partie du XIX ème siècle eu pour ambition de présenter la variété des cultures ainsi que le renouvellement des connaissances.
Comment cautionner l’idée d’une culture unique et transcendante ou d’une connaissance unique ou établie mise à disposition par le 3C ?
L’adoption du pluriel dans la conjugaison du terme culture est indispensable.
Au second abord, l’adoption de cette nouvelle dénomination, du point de vu de l’utilisation des sigles fera que l’on passera du C.D.I. au C.C.C. Il est bien évident que le sigle C.C.C. ne sera pas adopté par la communauté éducative. L’usage et tout particulièrement, les élèves, le rebaptiseront 3C comme nous l’avons d’ailleurs déjà fait. L’évolution dans la pratique de l’utilisation du sigle C.C.C. vers celle du sigle 3C, puis du sigle 3C à l’acronyme 3C qui deviendra peut-être chez certains élèves « 3cé », « 3sait » ou « 3ssé » fera que très rapidement la question de l’emploi du pluriel ou du singulier en ce qui concerne les concepts de culture ou de connaissance deviendra complètement caduque car la transformation en acronyme videra le sigle initial de son sens.
L’importance de la question de l’adoption et de l’utilisation d’un nouveau terme et d’un nouveau sigle ne doit surtout pas être sous estimée. Mal choisie, elle se prêtera à la critique et cristallisera de manière exponentielle les formes de rejets.
Sur le fond, se pose donc concrètement la question de l’utilité d’un changement de dénomination : et si les changements ou innovations avaient lieu sans changement de la dénomination du lieu ?
Le C.D.I. continuerait à se dénommer C.D.I. mais on y ferait des choses nouvelles et surtout on y mettrait en œuvre des outils et des méthodologies nouvelles, directement adaptés aux besoins spécifiques exprimés et repérés au sein de l’établissement.
Dans le cadre de cette problématique, l’hypothèse que nous formulons est que le sigle C.D.I. peut être conservé alors que le changement de sa signification peut être acté. D’un centre de Documentation et d’Information, le concept a indéniablement évolué vers celui d’un Centre de Diffusion et d’Information.
La volonté de favoriser la communication et la diffusion des projets de l’établissement vers l’extérieur s’affirme.
Dans un contexte marqué par plusieurs modes d’accès à l’information, il s’agit d’organiser une mise en réseau des ressources au service de tous les pôles d’enseignement. L’objectif est de sortir de la confidentialité de certaines salles de classe pour diffuser au plus grand nombre en favorisant les partenariats autours de projets.
Comment l’établissement va-t-il organiser l’accès de tous les élèves aux ressources pédagogiques dans l’établissement et hors établissement ?
Avec le développement des outils de diffusion numérique, la mise à disposition de l’information s’est transformée. Il ne s’agit plus en premier lieu de se documenter et de repérer les lieux où récolter l’information mais de repérer les vecteurs de diffusion.
Cette évolution est clairement repérable, depuis plusieurs années, dans la politique de mise à disposition de l’information des grands acteurs institutionnels. L’analyse de l’évolution de la politique de diffusion menée par l’Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques est à cet égard particulièrement éclairante.
L’Institut, à partir de sa gestion des répertoires et des bases de données a, au cours des années quatre vingt dix, organisé une mise à disposition des données pour partie tarifée. Des espaces de vente ont été crées. Des actions de marketing ont été initiées.
A partir des années 2000, une nouvelle politique a été adoptée. A une politique de type documentaire succède une politique radicalement différente. Les nouvelles orientations reposent sur une diffusion étendue et gratuite avec mise à disposition d’outils permettant l’autonomie de l’utilisateur.
Aussi est-il particulièrement intéressant de noter que ce sont ces mêmes évolutions qui sont actuellement en œuvre dans les CDI. Du paradigme de la documentation nous sommes incontestablement passés à celui de la diffusion.
Certes le CDI, notamment au collège, reste un lieu d’accompagnement des élèves. Mais les évolutions en cours s’appuient sur les mêmes facteurs structurants : le développement des ressources numériques et des canaux permettant d’y accéder.
L’objectif est de favoriser le développement croissant de l’autonomie des élèves dans l’accès aux informations numériques.
Le centre de documentation et d’information devient un centre de diffusion et d’information. Ces missions principales s’appuient sur la sélection et la diffusion d’une information validée.
Ces évolutions ont déjà été actées par les diffuseurs institutionnels d’information de premier niveau. A présent, elles pénètrent et commencent à se développer au sein de l’Education nationale. Dans ce contexte, de nombreuses perspectives sont déjà tracées dans l’enseignement mais il n’en demeure pas moins surprenant de constater en quoi le vademecum intitulé « Vers des centres de connaissances et de culture » n’évoque pas le concept de « centre de diffusion ».
Dans ce cadre, « l’élaboration d’une culture commune du pilotage et du développement » demeure contrainte par la volonté des enseignants de sortir de la confidentialité. A titre d’exemple, il est intéressant de noter en quoi l’utilisation d’une plate forme collaborative comme moodle de part sa structuration des cours et les droits associés peut parfois être empreinte de confidentialité. D’où l’intérêt de systématiquement octroyer un rôle d’ administrateur moodle au professeur documentaliste afin qu’il puisse avoir une vue synoptique de ce qui se passe dans l’établissement.
II°) Une approche organisationnelle et fonctionnelle du 3C : le rôle central des ASEN :
A°) Le rapprochement entre vie scolaire et 3C :
Dans le cadre de l’activation des mesures encourageant l’émergence d’une entité dite 3C, deux acteurs sont clairement identifiés au sein de la vie scolaire de l’établissement :
- le conseiller principal d’éducation.
- le professeur documentaliste.
De par leur statut, leurs fonctions et la localisation de leurs actions, ces deux acteurs se rencontrent parfois rarement. Leurs préoccupations peuvent apparaître éloignées. Le premier appartient au corps administratif alors que le second appartient au corps enseignant. Les fonctions administratives de manageur du CPE se développent alors que les fonctions pédagogiques du professeur documentaliste se spécialisent en raison de l’introduction du numérique.
Dans les établissements, ces deux évolutions tendent à éloigner ces deux catégories de personnel dans leur pratique quotidienne. Une spécialisation s’opère de chaque côté. Les CPE deviennent de véritables chefs d’équipe. Ils tentent d’impulser une politique éducative adaptée aux publics de leur établissement. De leur côté, les professeurs documentalistes accompagnent le développement des ressources numériques dans le cadre de l’établissement mais également dans un cadre sociétal plus large à travers l’élaboration et la mise en œuvre d’une politique documentaire locale.
Les compétences développées s’alignent et s’adaptent aux réalités de terrain.
Dans ce contexte, il s’agit de permettre aux élèves d’acquérir autonomie et valeurs citoyennes. Les enjeux ne sont pas systématiquement présentés de manière claire mais ils apparaissent déterminants dans la construction de la société de demain.
Quelles formations proposer aux élèves pour les accompagner dans les mutations en œuvre ?
Comment adapter sa pédagogie, ses pratiques, ses outils, aux besoins repérés sur le terrain en fonction des spécificités des publics ? Comment adapter les outils ou en créer de nouveaux ? Comment impulser institutionnellement un mouvement novateur pour proposer des réponses pertinentes ?
Ces tendances à la spécialisation accentuent l’éloignement entre les deux rôles de par leurs différences fonctionnelles.
Les CPE et professeurs documentalistes sont-ils condamnés à un « PACS institutionnel » organisé par une tutelle hiérarchique commune ?
Quelles stratégies mettre en œuvre au niveau de la vie scolaire pour rapprocher les deux fonctions ? Sur quels fondements s’appuyer pour initier une dynamique de collaboration en faveur de projets novateurs au service de la réussite des élèves ?
La problématique est posée. Une réponse pourrait être proposée à partir d’une analyse de la littérature traitant du sujet. Littérature produite par l’institution, littérature produite par les organisations syndicales, littérature produite par les acteurs des deux professions.
Dans cette réflexion, la méthodologie adoptée ne s’appuie sur aucune de ces publications. Le choix délibéré et clairement énoncé est de s ‘appuyer sur une expérience de terrain. En quelque sorte, un cas pratique passé au filtre de l’expérience d’un acteur de terrain. En l’occurrence un professeur documentaliste.
Dans cette analyse un élément surprenant va s’affirmer : le rapprochement du professeur documentaliste et du CPE ne dépendrait-il pas d’un autre acteur ?
Est-il possible de dépasser l’idée selon laquelle toutes les perspectives et les développements futurs relèveraient d’orientations imposées hiérarchiquement ?
Notre cadre de réflexion prend en compte la prégnance et l’incontournable négociation entre acteurs au sein de l’Education Nationale. L’imposition de nouveaux schémas de fonctionnement est contrainte par la perception des acteurs, notamment lorsqu’ils sont en groupes.
Dans ce contexte, nous énonçons l’hypothèse selon laquelle le rapprochement et la coopération entre CPE et professeur documentaliste reposerait et passerait par le développement des missions d’un troisième acteur : l’ASEN.
Sur le terrain, cette hypothèse peut être testée. Le basculement ne tient finalement qu’à quelques mètres et à une impulsion institutionnelle. Il ne s’agit pas d’opérer un transfert hiérarchique des ASEN vers le responsable du CDI. Il s’agit de raisonner en terme de flux d’un point de vue fonctionnel.
Concrètement, pourquoi l’ASEN accompagnerait-il les élèves au CDI en considérant une limite territoriale qui ferait que, passé la porte du CDI, il peut retourner à ses occupations considérant cette opération comme un simple transfert ?
Pourquoi l’action pédagogique de l’ASEN s’éteindrait-elle une fois l’accompagnement des élèves réalisé ? Pourquoi ne pas prolonger cet accompagnement vers une mise en activité menée en collaboration avec le responsable du CDI ?
Ces quelques mètres, ces activités nouvelles, ne posent pas la question d’un transfert hiérarchique. Tout en restant sous l’autorité administrative et hiérarchique du CPE, les ASEN pourraient accompagner le flux croissant des élèves vers le CDI. Il s’agirait en quelque sorte d’un transfert des moyens humains alloués aux créneaux de permanence en faveur du développement de l’accessibilité au CDI.
Dans ce cadre, d’un point de vue institutionnel, les enjeux s’articulent principalement autour de deux questions :
- le recrutement des ASEN.
- la formation des ASEN.
La mobilité des ASEN, et le développement de leurs missions, tant dans le domaine de la vie scolaire qu’au sein du CDI, conduirait au rapprochement du CPE et du professeur documentaliste.
Sur le terrain, dans le collège, lors des absences du responsable du C.D.I., les ASEN ont opté pour « une tournante » en matière d’occupation du CDI. Alors que le présupposé adopté était que l’un d’eux aurait souhaité s’investir totalement sur ce type de créneau, tous sont demandeurs, bien que leurs niveaux de formation soient très variés.
Cet intérêt traduit-il tout simplement le désir de pratiquer une expérience nouvelle en tant que découverte ? ou s’agit-il d’une attente ancrée souhaitant se révéler ?
Notre perception pencherait vers la première proposition. Le constat posé est le manque de formation ou plutôt l’absence de repérage des enjeux en œuvre au CDI. Un indicateur retenu et particulièrement intéressant à analyser est le taux d’emprunt en présence et en l’absence du responsable du CDI. Bien que le processus d’emprunt ait été simplifié au maximum (en l’occurrence, un enseignant peut emprunter en l’absence du professeur documentaliste) les statistiques attestent de prêts réduits lorsque les ASEN occupent seuls le C.D.I.
Les bilans dressés en réunion avec les ASEN font état de la prégnance des rôles et des perceptions. L’ASEN adopte une attitude de surveillant, il tente de limiter le désordre, au final il investit le CDI et le gère comme une salle de permanence. De leur côté, les élèves ont intériorisé que seul le professeur documentaliste peut leur prêter un document.
Dans ce contexte, quelles solutions adopter ?
D’un point de vue expérimental, la solution est d’inaugurer des séquences où les deux acteurs sont présents. Cela permettrait dans un premier temps au professeur documentaliste d’initier l’ASEN à certaines missions de front office ce qui permettrait ultérieurement au professeur documentaliste de développer des fonctions de back office.
Par missions de front office, nous entendons ici les missions d’accueil, de prêts, de service alors que le back office comprend les missions de veille, de préparation des séquences pédagogiques, de propositions des projets éducatifs.
Au cours d’une formation au sein du lycée agricole du Rheu, nous avons repéré une forme d’institutionnalisation en faveur du développement de ce type de pratique. Le contexte est différent car relevant du Ministère de l’agriculture, mais la problématique sous jacente est bien la même.
B°) L’analyse d’une innovation institutionnelle et organisationnelle au sein de l’enseignement agricole :
Au sein de l’enseignement agricole, la circulaire du 5 mai 2004 (DGER/SDACE/C2004-2004) traitant de l’organisation du service et des missions des techniciens des établissements publics de l’enseignement technique agricole ou TEPETA encadrant la branche d’activité professionnelle intitulée « documentation et vie scolaire »(tout un symbole !) est particulièrement intéressante à analyser. L’article du décret n° 2002-2017 du 30 septembre 2002, définissant les missions des TEPETA mentionne que dans la branche « documentation et vie scolaire », « les techniciens exercent leurs missions de documentaliste sous l’autorité du professeur de documentation et participe à l’organisation et à l’animation de la vie scolaire sous l’autorité du conseiller principal d’éducation ».
Une double autorité hiérarchique est officiellement reconnue.
Sur le terrain, les acteurs affirment que la mise en œuvre n’a pas été totalement effective. Les agents se sont vus attribuer l’une ou l’autre des fonctions. Surtout, lorsqu’ils ont rempli les deux fonctions, cela s’est concrétisé par un mi-temps. A titre d’exemple, nous nous référons ici à l’établissement d’enseignement agricole de Fontenay le Conte.
Concernant le développement des 3C, une tentative de comparaison peut être établie entre TEPETA et ASEN. Cette double autorité pourrait être envisagée d’un point de vue fonctionnel en référence à la nature des créneaux d’activité des ASEN. Au collège, d’une façon très simple, à partir du croisement entre planning des permanences et planning d’occupation du CDI, les temps et les formes d’activité des ASEN pourraient clairement être identifiés. Ce type d’approche aurait le mérite de prendre en considération deux contraintes structurelles et structurantes : les moyens humains à niveau constant et les domaines hiérarchiques respectifs des CPE et des professeurs documentalistes.
Le raisonnement repose sur une approche fonctionnelle par flux en partant des acteurs de terrain pour remonter les champs de responsabilités au niveau des CPE et des professeurs documentalistes, jusqu’au chef d’établissement qui acte ou arbitre les situations en fonction des spécificités de terrain.
Dans ce contexte, le développement des actions et des missions des ASEN encouragera le rapprochement entre vie scolaire et centre de documentation.
Comment envisager des recrutements ou la formation de personnels sur le terrain sans une participation commune du CPE et du professeur documentaliste ? Comment ne pas envisager la tenue de bilan régulier sur l’activité des deux services qui inexorablement se rapprocheront et construiront ensemble des projets éducatifs à destination des élèves ?
La fluidité des rapports humains conditionnera la réussite d’une telle démarche. Sans une communication adaptée, sans une diffusion et un partage collectif autour des projets, les résultats resteront faibles. Dans ce contexte, l’élaboration d’une politique éducative incluant et s’articulant avec la politique documentaire prendra tout son sens dans le rapprochement du CPE et du professeur documentaliste. Le tout sous l’autorité et la conduite du projet d’établissement validé par le chef d’établissement.
Conclusion :
Cette analyse s’appuie sur des actions expérimentales menées en collège. L’observation des pratiques développée en Lycée nous conduit à séparer clairement les deux types d’établissement. Les professeurs documentalistes rencontrés et exerçant en lycée semblent adopter une posture critique par rapport aux orientations proposées dans le cadre du 3C alors que le fonctionnement de leur C.D.I. est déjà calé ou régulé par les orientations préconisées dans les développements en cours.
Les modes d’accès au lieu, de nature très différente au collège et au lycée, conditionnent des modes de fonctionnement différents. Notre propos doit donc être appréhendé comme traitant en particulier des C.D.I. des collèges.
Dans un premier temps, notre analyse a mis en perspective les effets induits par un éventuel changement de dénomination. Des précautions ont été énoncées, aucune solution n’est proposée, une idée est projetée.
Dans un deuxième temps, à partir d’une analyse fonctionnelle des réalités du terrain, nous avons proposé une voie possible du rapprochement entre vie scolaire et centre de documentation, et donc entre personnel CPE et professeur documentaliste, par le biais d’un levier : le rôle des ASEN.
En lycée, ce levier ne pourra pas être utilisé pour œuvrer au rapprochement entre CPE et professeur documentaliste. Comme cela a été présenté par le biais d’un bref reportage vidéo diffusé au cours de ces journées départementales. Au lycée, le levier à mobiliser sera le développement du rôle pédagogique du CPE.
Sur le modèle des TPE qui associent enseignant de discipline et professeur documentaliste, nous pouvons imaginer des séances CPE – professeur documentaliste autour de d’étude de cas, de quizz, de campagne de sensibilisation aux formes de harcèlement ou autre. En définitif, construire des séquences en mobilisant des outils nouveaux autour des questions citoyennes.
Chaque établissement suivra une voie différente, en fonction de ses publics, de ses modes d’organisation et de fonctionnement interne, les leviers de rapprochement entre CPE et professeur documentaliste existent : il suffit de les expérimenter, de les rendre visibles et de démontrer leur utilité.
Le rapprochement entre vie scolaire et CDI doit être considéré comme un moyen. Fondamentalement, l’enjeu est tout simplement de transformer les CDI en véritable lieu de vie scolaire. Certes, de nombreux CDI le sont déjà mais la dynamique en œuvre se traduit par la transformation du centre de documentation en centre de diffusion.
Bibliographie :
- ARNOU Sandrine, « Diagnostic, analyse et perspectives : étude préliminaire à l’élaboration d’une politique documentaire dans un lycée intégré à une cité scolaire », IUFM Orléans – Tours, Mémoire professionnel, 2004 – 2005, 62 pages.
- BARILLE Eric, JESTIN Sylvie, « L’élève acteur dans l’établissement », http://cpe.spip.ac-rouen.fr/spip.php?article912
- FOURGOUS Jean-Michel, « Réussir l’école numérique », Ministère de l’Education Nationale, La documentation française, 15/02/2010, 328 pages. http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/104000080/index.shtml
- GABRIELLI Jean-Pierre, « Résumé. Animations départementales », mars-avril 2009, 3 pages.
- Groupe de travail Cellule Vie Scolaire, Académie Orléans-Tours, « La politique documentaire des établissements scolaires. Guide méthodologique », 27 pages.
- Inspection pédagogique régionale, Académie de Nantes, « la politique documentaire d’établissement », Nantes, 30 mai 2002, 7 pages.
- LE ROUSIQUE Gwénaël, « Du C.D.I. au C.D.I. ou du Centre de Documentation et d’Information au Centre de Diffusion et d’Information? », avril 2013. http://www.cndp.fr/blog-savoirs-cdi/?p=1470
- LE ROUSIQUE Gwénaël, « Formation au Webclasseur Orientation », avril 2013. http://www.cndp.fr/blog-savoirs-cdi/?p=1458
- « Vie scolaire – CDI / CPE – professeur documentaliste. Astuces de fonctionnement, idée de travail en commun », http://documentation.ac-orleans-tours.fr/fileadmin/user_upload/docu/28/11-12/Vie_sco-CDI_28_2012.pdf.
- VRECH Jean-Philippe, « Le professeur documentaliste et le conseiller principal d’éducation : un partenariat au service de la réussite des collégiens », dossier CAPES interne documentation, Académie de Montpellier, session 2010, in « Savoirs CDI », http://www.cndp.fr/savoirscdi/metier/le-professeur-documentaliste-textes-reglementaires/le-documentaliste-dans-letablissement-scolaire/cdi-et-vie-scolaire/memoire-de-stage.html.
Posté le 18 avril 2013
Catégorie(s) : Keskisspasse ?, Les aventures de PolDoc, Les débats du MOI, PédagoDoc
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