Rencontrer et faire témoigner un résistant ou un déporté
Source du document : musée de la Résistance nationale
Tout témoignage est intéressant, mais recueillir un témoignage nécessite de suivre quelques méthodes qui permettront d’éviter certaines erreurs ou maladresses.
Préparer le recueil du témoignage
Entrer en contact avec le témoin, prendre quelques renseignements préalables avant l’entretien sont nécessaires afin de le préparer
- sur le plan technique (savoir si le témoin accepte d’être enregistré, d’être filmé, s'il présentera des documents à reproduire, s’il doit être interviewé à son domicile, s’il peut accueillir une équipe d’intervieweurs, s’il peut se déplacer jusqu’au lieu d’enregistrement, etc.)
- sur le plan historique (se renseigner sur son groupe de Résistance, sur son unité, sur son type d’activité, afin de maîtriser le vocabulaire de base ; connaître quelques noms de résistants, voire d'occupants ou de collaborateurs ; préparer une carte, un plan ou plus simplement quelques questions sur des thèmes particuliers).
Le témoin et le témoignage
Au tout début de l’interview, il est nécessaire de préciser qui le réalise, où et quand, dans quel cadre, et de présenter le témoin.
Lors de l'interview, le témoin dispose de la plus grande liberté possible. Le plan ci-dessous peut éventuellement lui être adressé quelques jours avant afin qu’il réfléchisse à son parcours, qu’il envisage des points auxquels il n’avait pas forcément songé, qu’il prépare pour l’entretien des documents de l’époque.
Le témoin est invité à rester dans son rôle de témoin et de ne pas se placer en historien (sauf s’il a fait des recherches précises sur les faits qui le concernent). Le témoignage recueilli n’en sera que plus authentique.
Il faut éviter de couper le témoin inutilement, le temps de réfléchir lui est laissé. Rien n’empêche de noter au fur et à mesure quelques questions et de les poser en fin d’entretien. Si le témoin peine à parler, les questions peuvent être utiles, mais peut-être faut-il ne pas insister. Le témoin a aussi droit au silence et à l'oubli.
De manière générale, l’équipe qui recueille le témoignage sera la plus réduite possible : deux à quatre personnes doivent suffire. L’une, au moins, doit s’occuper exclusivement des aspects techniques (noter les paroles du témoin, surveiller le déroulement du temps, donc prévoir des cassettes de longue durée... ) afin de ne pas avoir à constater que les efforts ont été fournis pour rien (il est prudent, au début d’un enregistrement, de vérifier que les appareils fonctionnent bien... )
Le travail d’historien
Une fois le témoignage recueilli, vient l’exploitation. Malgré sa bonne volonté, le témoin peut faire des erreurs, se tromper dans les dates (il n'est pas nécessaire de le lui faire remarquer lors de l’interview, si cela n’a pas de conséquences). Les informations recueillies doivent être comparées avec d’autres si possible (d’autres témoignages, des ouvrages d’historiens, des documents d’archives, etc.). Le témoignage pourra ainsi être replacé dans son contexte et enrichir la connaissance de la période.
En cas de nécessité, avec toute la modestie nécessaire, le témoin peut être sollicité pour apporter des précisions, pour confirmer ou infirmer tel ou tel fait qu’il n’a pas évoqué ou qui est en contradiction avec ce qu’il a dit. Les modifications sont ajoutées au témoignage original, mais de manière distincte.
Un travail pour l’avenir
Tout témoignage est un document d’histoire précieux. Il est important de déposer le ou les témoignages recueillis, sous une forme audiovisuelle ou écrite, avec les documents d’accompagnement éventuels, dans un lieu où ils pourront être utilisables par les chercheurs (musée ou centre de documentation local, archives municipales ou départementales, ou musée de la Résistance nationale évidemment).
L’autorisation du témoin est indispensable pour effectuer un tel dépôt et, si possible, on recueille son accord écrit qui sera joint au document déposé (demander les conseils du responsable de la structure où sont déposés les témoignages).
Proposition de plan
Questionnement possible
Si chaque témoignage est différent des autres, il apparaît important d’aborder les quelque grands thèmes indiqués (qui suivent un déroulement chronologique).
La situation du témoin avant-guerre :
- état-civil de l’époque ;
- situation familiale ;
- situation scolaire ou professionnelle ;
- engagement politique, religieux ou associatif.
L’engagement dans une action de résistance, les motivations ou ce qui apparaît insupportable dans la situation de la France et pourquoi :
- la présence d’un occupant (allemand ou italien) ;
- le régime de Vichy et l’État français ;
- les appels de la France libre ;
- l’occupation de toute la France en novembre 1942 ;
- la suppression des libertés et la répression de la Résistance ;
- les mesures xénophobes et antisémites ;
- les menaces de réquisition de la main-d’œuvre (Relève, STO) ;
- les difficultés de la vie quotidienne ;
- autres.
Les voies de l’entrée en Résistance :
- recherche de contacts avec une organisation existante avant-guerre et devenue illégale ;
- entrée dans une organisation clandestine n’existant pas avant-guerre (mouvements, réseaux, etc.) ;
- filières de passage pour la France libre ;
- autres.
Les conditions du contact :
- lieu, personne, date, moments de la décision de prise de contact et de la réalisation du contact ;
- contact sur le lieu du travail, le lieu d’habitation, par relations personnelles, par l’intermédiaire d’associations subsistantes (professionnelle, de solidarité, sportive, confessionnelle) ou créées par Vichy, tels les Chantiers de la jeunesse, etc.
L’itinéraire :
- faire raconter au témoin le plus concrètement et le plus précisément possible son itinéraire personnel.
La Résistance intérieure :
- résistance dans un seul ou dans plusieurs groupes de Résistance ?
- conditions de vie quotidienne et personnelle (légalité, clandestinité) ;
- contraintes et risques pour le témoin et son entourage durant tout le temps de l’action résistante ;
- type(s) d’activité(s) résistante(s) et responsabilité(s) ;
- changements de lieu d’activité éventuels et explications ;
- perception des autres résistants de l’intérieur ;
- perception de la Résistance extérieure, contacts et actions communes éventuels ;
- perception de la population, de son comportement, de ses opinions.
La Résistance extérieure :
- résistance dans une seule ou dans plusieurs unités ?
- conditions de vie quotidienne et personnelle ;
- contraintes et risques pour le témoin et son entourage durant tout le temps de l’action résistante ;
- type(s) d'activité(s) et responsabilité(s) ;
- changements de lieu d'activité éventuels et explications ;
- perception des autres combattants de l’extérieur, des combattants alliés ;
- perception de la Résistance intérieure, contacts et actions communes éventuels ;
- perception de la population hors de France et en France, de son comportement, de ses opinions.
La répression, l’arrestation :
- situation du témoin au moment de son arrestation ;
- circonstances de l’arrestation : pourquoi, quand, où, comment, par qui ?
- conséquences de l’arrestation (interrogatoire, jugement, détention, etc.).
L’internement en France :
- noms des camps (Argelès, Gurs, Pithiviers, Compiègne, Drancy, etc.) ou des prisons (Les Baumettes, La Santé, Fontevrault, etc.) dans lesquels le témoin est passé (dates d’arrivée et de départ, si elles sont connues) ;
- situation matérielle, physique et morale (faire préciser les facteurs déterminants) ;
- relations avec les autres détenus (dont les prisonniers de droit commun) ;
- relations avec les gardiens (français ou allemands) ;
- relations avec l’extérieur (entourage familial, amical, professionnel, etc.) ;
- différences constatées dans le temps entre les différents camps ou prisons ;
- événements survenus dans le camp ou la prison (exécutions, rebellions, évasions, etc.) ou événements extérieurs connus dans les camps (en 1944, par exemple, débarquement en Normandie, attentat contre Hitler, libération de Paris, etc.) ;
- conditions et circonstances de la libération.
Si le témoin a été déporté, le convoi de déportation et l’arrivée au camp :
- camp de transit (Compiègne, Drancy, etc.) ;
- dates et étapes du transport ;
- conditions du voyage (aides, difficultés) ;
- situation matérielle, physique et morale lors des premiers jours au camp ;
- découverte du camp, de son organisation, de son fonctionnement lors des premiers jours de détention.
La vie dans les camps ou dans les prisons hors de France :
- noms des camps ou des prisons dans lesquels le témoin est passé (date, d’arrivée et de départ, si elles sont connues) ;
- situation matérielle, physique et morale (faire préciser les facteurs déterminants) ;
- relations avec les autres détenus (dont Kapos) ;
- relations avec les gardiens (en particulier les SS de tout grade) ;
- relations avec l’extérieur (prisonniers de guerre, requis du STO, population civile) ;
- différences constatées dans le temps entre les différents camps ;
- événements survenus dans le camp (évasions, visiteurs extérieurs au camp, sélections, etc.) ou événements extérieurs connus dans le camp (en 1944, par exemple, débarquement en Normandie, attentat contre Hitler, libération de Paris, etc.).
Les évacuations et la libération :
- Noms et localisation des étapes (s’ils sont connus) ;
- dates d’arrivée et de départ pour chaque étape (si elles sont connues) ;
- circonstances et événements vécus par le témoin lors des évacuations ou lors de la libération ;
- situation matérielle, physique et morale du témoin lors des évacuations ou lors de la libération.
La libération de la France :
- situation du témoin au moment du débarquement allié en Normandie, interprétation personnelle et conséquence éventuelle sur son action résistante ;
- situation militaire dans la région dans laquelle se trouve le témoin (rapports de force, entre occupant et collaborateurs, d’une part, et Résistance, d’autre part) ;
- mode de participation aux combats de la Libération (lutte armée, grèves insurrectionnelles, manifestations, milices patriotiques, etc.) ;
- participation aux nouveaux pouvoirs (Comité local et départemental de Libération) ;
- participation aux institutions républicaines rétablies (conseil municipal notamment) ;
- vision de la situation de la France à la Libération.
La mémoire
- participation à une ou plusieurs associations d’anciens résistants (motivations, activités, responsabilités éventuelles) ;
- évocation des actions de mémoire concernant le ou les groupes de résistants dont le témoin a fait partie, les amis, compagnons, camarades victimes de la répression (stèle, plaques, monuments, manifestations commémoratives, conférences, ouvrages, etc.) ;
- évocation du travail d’histoire réalisé sur les actions de résistance ayant concerné le témoin (nature et références des travaux, appréciation du témoin) ;
- intervention du témoin dans les établissements scolaires : pourquoi, depuis quand, quel bilan ?
Quel regard soixante ans après les faits sur la Résistance, hier et aujourd’hui ? Quel message pour la jeunesse, aujourd’hui et demain ?