Commenter la « une » d’un journal résistant
Source du document : CNDP
Focus
Durant l’Occupation, jamais les périodiques appelant à la résistance n’ont cessé de circuler sous le manteau. Aux premiers tracts imprimés dès le mois de juin 1940 succèdent à l’automne des journaux qui s’élèvent contre les premiers faits de collaboration avec les Allemands. L’année suivante, presque tous les mouvements de résistance disposent d’un organe de presse clandestin, aussi bien en zone nord qu’en zone sud : Franc-Tireur, Libération, Combat, Témoignage chrétien… D’autres titres liés à des partis reparaissent dans la clandestinité après s’être sabordés en 1940 (Le Populaire), ou s’y maintiennent (L’Humanité). Défense de la France est le seul à n’être pas né d’un mouvement de résistance, mais à avoir été à l’origine de l’un d’eux. Tous pâtissent du manque de papier et d’encre, ainsi que du contrôle vigilant exercé par l’occupant et par la police sur l’activité des imprimeries. Tirés en quelques centaines d’exemplaires par de petites équipes d’amateurs à destination de lecteurs téméraires, les premiers journaux sont ronéotypés ou sommairement imprimés. Leurs articles mènent avant tout un combat de résistance moral et une contre-propagande active. Le tournant des années 1942-1943, avec l’occupation de la zone sud, les premiers revers militaires de l’Allemagne et l’instauration du Service du travail obligatoire, marque un changement de tactique : les appels des journaux à la lutte militaire et aux sabotages s’y font plus explicites. Soumis pourtant à une répression policière toujours plus grande, leur qualité s’améliore et leurs tirages s’envolent, jusqu’à atteindre d’impressionnants records : tiré à 5 000 exemplaires à ses débuts, Défense de la France dépasse les 50 000 en 1943 et atteint le nombre de 450 000 pour son numéro du 15 janvier 1944. L’argent de Londres contribue grandement à ce succès. Mais l’attente toujours plus massive de lecteurs au cours de la guerre ne doit pas être minimisée. Contrepoint d’une presse et d’une radio acquises à la collaboration ou à la Révolution nationale, les journaux résistants entretiennent leur espoir du retour à la liberté.
Méthode
Décrivez l’objet journal que vous avez devant vous :
- le type de papier utilisé ;
- le format ;
- le type d’écriture (manuscrite ou tapuscrite) ;
- la méthode d’impression ou de duplication : presse classique, ronéotype (duplication à l’alcool), cyclostyle (duplication à l’aide d’une feuille micro-perforée), papier carbone, recopie du journal à la main (mais oui, le procédé était même très fréquent !)…
Relevez d’éventuelles indications sur le matériel d’imprimerie qui seraient mentionnées.
Interrogez-vous sur les conditions matérielles dans lesquelles le journal a été imprimé, sur les moyens techniques employés, sur le tirage et la diffusion. Emettez des hypothèses sur l’ampleur de la diffusion de ce journal et son impact sur l’opinion.
Dire ce qu’évoquent :
- le titre du journal ;
- l’exergue (la devise qui souvent figure à proximité du titre) ;
- les éventuelles mentions en marge.
Décrire la mise en page de votre une :
- le colonage ;
- la hiérarchie des titres ;
- la typographie (choix de la police, du corps et de la mise en page) dans le cas d’une une imprimée, ou les effets d’écriture dans le cas d’une une ou d’une partie manuscrite.
- la place éventuelle d’images (photographies, dessins, graphiques) ou de cartes.
A chaque fois, caractérisez l’effet produit sur le lecteur.
Situez cette une dans le contexte historique en relevant :
- la date du journal ou des dates qui seraient mentionnées dans le texte ;
- les informations sur des faits décrits qui les replaceraient dans une chronologie.
Documentez-vous sur la période concernée : événements, situation en France, état de la Résistance, contexte économique ou moral.
A la suite d’une lecture attentive des articles de cette une, dégagez :
- des informations, des idées ou des mots d’ordre essentiels en s’interrogeant sur ce qu’ils révèlent des intentions de leurs auteurs et sur leur portée.
- des termes récurrents, des slogans, des mots ou phrases mises en valeur.
- les termes désignant l’ennemi, les Alliés, les Partisans de Vichy… Certains sont parfois injurieux, en tout cas souvent désobligeants ; d’autres évidemment élogieux, voire héroïques.
Interrogez et critiquez ces informations et termes : n’oubliez pas que leurs rédacteurs étaient mus par un souci de faire poids à la propagande de Vichy ou du IIIe Reich par une contre-propagande aussi peu sourcilleuse de vérité et souvent délivrée de toute censure et autocensure.
Résumez en quelques lignes le propos général de cette une ou de son principal article. Si ce dernier se poursuit en pages intérieures, lisez-le jusqu’au bout pour accomplir l’exercice. Le gros titre employé en une traduit-il le propos général que vous avez dégagé ?
Comparez avec d’autres unes de journaux :
- des journaux « officiels » de l’Occupation, en veillant à ce qu’ils aient paru à peu près au même moment, de manière à opposer les points de vue sur les mêmes faits relatés ;
- d’autres journaux résistants de la même période, de manière à discerner des similitudes dans la rhétorique et la phraséologie ;
- du même journal (un ou des numéros précédents et/ou suivants), de manière à suivre l’évolution du traitement d’un fait dans une séquence et mesurer la permanence de l’opinion ou son inflexion.
Conseils
En raison des conditions dans lesquelles sont réalisés ces journaux ou dans lesquelles ils nous sont parvenus, leur lecture se révèle parfois visuellement difficile : faible encrage, papier fin qui laisse ressortir le verso, déchirures dues à la mauvaise qualité du papier, à son stockage ou à son transport… Des coquilles ou erreurs d’impression peuvent apparaître. La datation et surtout la numérotation sont quelquefois incertaines et donne souvent l’impression d’une parution discontinue (on trouve par exemple un numéro 23 qui suit un numéro 21 sans qu’il y ait eu d’intermédiaire). Soyez ainsi indulgent et prenez conscience des difficultés éprouvées par ceux qui ont réalisés et diffusés ces journaux sous l’Occupation.
Prenez contact avec les Archives de votre département pour consulter les journaux résistants locaux qui y auraient été déposés. Certains d’entre eux, numérisés, sont parfois en consultation sur Internet. Enfin la base Gallica, produite par la Bibliothèque nationale de France, propose en libre accès un grand nombre de journaux résistants restaurés et numérisés sous les cotes RES G-1470, RES P-G-26 et RES ATLAS-G-1
Une partie de ces titres fait également l’objet d’une exposition virtuelle sur le site de la BnF. La Fondation de la Résistance, partenaire de la BnF, a mis en ligne une fiche pratique d’aide à la recherche pour ce corpus.
Les pages des journaux de la base Gallica peuvent également être importées sur votre site ou dans votre blog. Il est néanmoins recommandé de rédiger une légende et de mentionner la source du document.
Gros plan
< Le Franc-Tireur, février 1943. On peut l’importer sur le site depuis Gallica
Le Franc-Tireur, un petit journal au tournant de la guerre
Le journal est de petite taille (21 sur 30 centimètres environ). Comme l’attestent les marques de sa republication (le cartouche dans la partie supérieure et la pagination en bas), il n’est pas un original mais l’extrait détaché d’une compilation de journaux résistants effectuée à Londres à des fins de propagande : on distingue encore sur les côtés les déchirures de la page. C’est sous cette forme d’extrait qu’il a fait l’objet d’un estampillage lors de son dépôt légal à la Bibliothèque nationale (le petit tampon ovale en bas au centre), puis d’une cotation (l’immatriculation manuscrite en bas à gauche). Ce fac-similé nous autorise toutefois à analyser dans toutes ses dimensions l’une de ces nombreuses feuilles clandestines tirées à peu d’exemplaires pendant l’Occupation.
Mais s’agit-il là d’un journal ? Réduit à un recto-verso, constitué d’une série de textes monocolonnes, tapé à la machine, encadré par un filet vertical continu et des tirets tapuscrits horizontalement, le document, anonyme, ressemble encore à ces nombreux tracts diffusés par les résistants depuis les débuts de l’Occupation. Pourtant, à l’imitation des usages de presse de l’époque, Le Franc-Tireur s’affiche comme un périodique. Son titre, dessiné (mais veut-il représenter quelque chose ?), occupe ce qui tient lieu de « manchette ». Une citation de Victor Hugo, dans l’« oreille » du journal, imite là aussi les journaux de son temps qui se plaçaient souvent sous les auspices d’un grand homme d’idées (qu’on se souvienne de la citation de Beaumarchais encore dans Le Figaro d’aujourd’hui). Un gros titre manuscrit, « A l’action pour libérer la France ! », attire l’attention du lecteur sur un fait majeur. D’autres « articles », démarqués par des limites tapuscrites parfois naïves (des séries de tirets, de X ou de 6) et introduits par des titres, se succèdent les uns aux autres selon une forme de «hiérarchie de l’information » là aussi propre à la presse d’information de l’époque : un éditorial, des brèves d’informations, etc., jusqu’à un rappel de fréquences radio en fin de journal. Daté (de février 1943), Le Franc-Tireur semble donc un périodique même s’il n’a pas de numérotation. Mais le fait est courant dans la presse clandestine.
Enfin, sous son titre, le journal se désigne comme « l’organe des Francs-Tireurs et Partisans du Centre ». Cette mention nous informe donc sur l’aire de diffusion du journal et sur son appartenance politique. Le « centre de la France », qu’on prendra soin de ne pas assimiler à notre seule actuelle région Centre, débordait aussi sur l’Auvergne, le Limousin et la Bourgogne. Les FTP (Francs tireurs et partisans) forment un mouvement de résistance créé par le Parti communiste après la rupture du pacte germano-soviétique en juin 1941. Dans l’orbite du Parti, ils s’ouvrent cependant à des groupes non-communistes et se déclinent en un grand nombre de mouvements locaux ou autonomes (les FTP-MOI –Main d’œuvre étrangère – où s’est notamment illustré le groupe Manouchian).
L’appartenance au PCF est très lisible à la une du Franc-Tireur. Le rédacteur de « l’éditorial » héroïse l’Armée rouge, s’indigne de l’exécution du communistes Gabriel Péri et des « martyrs de Châteaubriant » (27 otages, majoritairement des militants communistes parmi lesquels Guy Môquet, fusillés le 22 octobre 1942), se réfère au « peuple » et aux « patriotes ».
Le texte se démarque très violemment d’autres acteurs de la résistance révélés lors du débarquement allié en Afrique du Nord au cours duquel ils ont « retourné leur veste » : Marcel Peyrouton, ministre du gouvernement Laval nommé par le général Giraud gouverneur de l’Algérie ; Alphonse Juin, commandant en chef des forces d’Afrique du Nord, le préfet d’Alger Emmanuel Temple, membre du Conseil national de Vichy, Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur et « inventeur » des Sections spéciales, Pierre-Etienne flandin, ex-ministre des affaires étrangères de Pétain, se sont eux aussi ralliés à la dernière minute à Giraud. Les qualificatifs qui leur sont associés sont pour le moins péremptoires.
Au moment où paraît Le Franc-Tireur le contexte est favorable à la résistance communiste. Le journal s’en fait l’écho. En février 1943, les troupes de Staline sont en passe de remporter la bataille de Stalingrad, les actions de résistance se multiplient en France, l’idée de l’ouverture d’un front à l’ouest est ardemment défendue par le PCF. Le Parti crée un mouvement de masse, le Front national, dont les FTP deviennent à ce moment-là le bras armé : l’avant-dernier paragraphe y fait allusion. L’heure est « à l’action » comme le clame le titre. Le ton du journal traduit le renversement de situation en cours.
Le Franc-Tireur apparaît donc à la jonction du tract, par son appel solennel à l’action, et du périodique qui délivre sur les faits de résistance des informations dont sont privés les Français.
Loïc Joffredo