Concours National
de la résistance et de la déportation

Des ressources pour participer
Utiliser ressources et documents

Sur les murs j’écris ton nom…

Source du document : TDC N°750, CNDP, du 15 au 28 février 1998

 Durant l’Occupation, l’affiche a été avec la radio l’instrument de propagande privilégié du régime de Pétain et de l’occupant allemand. Les chiffres de tirage, en cette période où le papier est rare, sont souvent surprenants : plus de trois millions d’affiches célébrant la fête du Travail ont été imprimées le 1er mai 1941 ! La Résistance intérieure, elle, n’a pas eu les moyens de beaucoup en produire : seules des feuilles ronéotées, parfois même manuscrites, reproduisant souvent l’Appel du 18 juin, ont été clandestinement apposées sur les murs de France.

Mais à partir de 1944, les affiches « résistantes », en plus grand nombre, couvrent les murs français. Les imprimeurs abandonnent peu à peu la clandestinité, les dessinateurs engagent leurs pinceaux dans la cause des FFI, les uns venant du Service d’information mis en place à Londres, les autres sortant de leur attentisme ou mettant leur talent au service de la Résistance après avoir œuvré pour Vichy.


Affiche : « Paris se libère »

Paris se libère : 18 au 25 août 1944.
Affiche anonyme des résistants communistes éditée par l'Avant-Garde, le journal des jeunes.
(Musée d'Histoire contemporaine, B.D.I.C., Université de Paris.)
Ph. J. J. Hautefeuille © Archives Larbor


 

Affiche « Vive les F.F.I. de Toulouse », 1944

Vive les F.F.I
Année : 1944
Dimensions : 75,2 x 51,7 cm
Artiste : J.-P. Le Verrier et R. Pagès


http://concours-restiance-gassendi.fr.gd/Les-affiche-de-propagande.htm


 

Les héros FFI

À la Libération, les images des résistants, dans les journaux ou sur les murs, sont bien là pour marquer la victoire d’une France qui s’est libérée d’elle-même. Observons deux d’entre elles, réalisées au second semestre 1944. La première est une affichette éditée dans une revue pour les jeunes, L’Avant-Garde, publication de la mouvance communiste. La seconde, d’un format un peu plus grand, a été conçue, comme l’indiquent son slogan et sa signature, à Toulouse par Pagès et Le Verrier.

Dégageons d’abord leurs similitudes. Les deux affichettes mettent en scène le résistant FFI, la première dans une évocation des combats pour la Libération de Paris, la seconde en statufiant un FFI dans une posture virile et martiale.

Jusqu’à la Libération, les Français imaginaient le résistant FFI de façons très diverses. Anonyme, clandestin, son image était alors déformée par les propagandes vichyste et gaulliste. La première en faisait un « bandit », proche dans sa représentation du gangster des films d’avant-guerre, silhouette félonne tapie dans l’ombre ou « terroriste » étranger manipulé par Londres ou Moscou (cf. l’Affiche rouge). La seconde lui attribuait toutes les qualités du jeune héros d’aventure. C’est cette dernière conception du courageux soldat de la liberté qui prévaut sur nos deux affichettes. Elle rejoint l’image que les FFI de la Libération ont donnée d’eux-mêmes ou, en tout cas, l’image que les Français « libérés » s’en sont faite : « Hérissé de révolvers, ceinturé ou cravaté de cartouches, décrit Claude Jamet dans son roman Fifi roi en 1947 ; on a un brassard tricolore ; on est formidable, et la chemise ouverte jusqu’au ventre. Parisiens des faubourgs, comme vous ne changez pas ! Je revois ceux de la Commune, les fédérés des fonds d’assiettes et des images populaires. Ce sont les mêmes. […] Il a une mitraillette, deux grenades à manche passées dans la ceinture, les pantalons rentrés dans les chaussettes de laine rouge, de gros souliers, une chemise à carreaux aux manches retroussées. Il sort d’un film américain. » Encore une représentation cinématographique. Ce sont en effet des scènes de films qui viennent à l’esprit quand on observe l’affichette communiste : ces hommes et femmes retranchés derrière leur barricade, contenant un assaut de panzers et de soldats allemands, n’évoquent-ils pas les colons d’un western encerclés par des Peaux-Rouges ? L’image s’accorde toujours à l’imaginaire de ceux auxquels elle est destinée, en l’occurrence ici celui de jeunes lecteurs. En faisant dominer la scène de deux portraits en « vignettes » de héros communistes de la Libération, Rol-Tanguy (et non « Roll-Tanguy ») et Fabien, elle s’inscrit déjà dans la tradition des albums d’images qui illustrent les grands faits de l’histoire de France pour les enfants. Moins en mouvement, plus stylisée et dépouillée, la seconde affiche met en valeur, de la même manière, une idée de résistant plutôt qu’une représentation réaliste : l’uniforme, le brassard FFI, la mitraillette Sten, le collier de barbe (attribut de tous les résistants dans l’imaginaire de l’Occupation) le caractérisent à grands traits. L’homme est un soldat, comme le sont les tenants de la barricade communiste et ses colonels tutélaires. En 1944, l’image du FFI en arme, appartenant à une armée combattant à découvert, l’emporte sur celle de l’agent de renseignements clandestin, civil de l’« armée des ombres ».

La barricade et la République

Arrêtons-nous maintenant sur les singularités de chaque affichette et leurs différences.

La référence majeure de la première image est le peuple : un rassemblement d’hommes et de femmes sur une barricade révolutionnaire occupe le premier plan et la moitié de la composition. Comme aux plus beaux jours de 1848… ou de la Commune pour reprendre l’idée avancée plus haut. Les hommes portent surtout bérets ou casquettes ; une femme à gauche, qui bandit une bouteille explosive (qu’on appellera plus tard cocktail Molotov), évoque plus une « pétroleuse » de 1871 que la figure républicaine du tableau de Delacroix. Mais de la République il est quand même question, puisque le dessinateur a choisi de placer ses personnages, aux actions somme toute invraisemblables, sur la place de la République, dont la statue triomphante, encore tenue par l’ennemi, guide leur élan. La barricade, au croisement de la guerre et de la fête révolutionnaire, est une image incontournable de la Libération : située ici en un lieu doublement symbolique (la « délivrance » collective de l’idée républicaine et le combat près des quartiers populaires du Nord-Est parisien), elle diffère des représentations habituelles de la Libération de Paris, majoritairement situées près de la Seine et de Notre-Dame. En ce sens, elle exprime un point de vue idéologique plus ancré à gauche. Sa dominante, en outre, est le rouge, celui du combat passionné et sanglant, mais aussi celui du parti auquel appartiennent sans conteste tous ces héros.

Victoire et croix de Lorraine

Par les symboles qu’elle arbore, la seconde affiche se réfère plutôt au thème de la nation. Trois couleurs uniquement, les bleus, blancs et rouges, ne laissent aucun doute sur le choix « national » du dessinateur. Le brassard tricolore lui-même tranche par son évidence démonstrative sur la silhouette du FFI. Ce qui n’était pas le cas des personnages du « spectacle » communiste.

Mais deux autres symboles se surajoutent en se complétant. Le V de la victoire, grandi et souligné dans la première lettre du mot VIVE et projeté en une ombre gigantesque ; la croix de Lorraine, ombre surgie d’entre les barres du V et rappelée plus discrètement sur le brassard du FFI. Or ces symboles ne sont pas innocents. Le premier est un signe de ralliement et de résistance « impulsé » par Londres : Churchill en a fait son emblème et une efficace campagne instrumentée par la BBC l’a imposé dès 1941 dans toute l’Europe. Le V, en dépit des efforts des Allemands pour se le réapproprier, demeure le signe de victoire des Alliés occidentaux. Le second a une histoire curieuse. Cette croix double faite, dit-on, du bois de la Sainte-Croix était devenue l’emblème de la Lorraine jusqu’en 1870 où, à l’instar de la province elle-même, elle fut symboliquement brisée, puis rassemblée à nouveau en 1918 et choisie enfin par le colonel de Gaulle comme emblème de son régiment de chars. La croix de Lorraine est donc le signe de ralliement des gaullistes ; il est l’emblème de la nation réunie, celui aussi de la croisade menée par les Français libres pour reconquérir la Sainte Patrie.

L’affiche qui célèbre l’action des FFI toulousains est donc manifestement placée sous l’égide du général de Gaulle, alors président du GPRF (Gouvernement provisoire de la République française).

Parole au peuple

Habitées de tant de symboles, les représentations, même les plus enfantines, comme la première des affiches, ou les plus dépouillées, comme la seconde, recouvrent des intentions politiques qui demandent à être élucidées. Ces images populaires contiennent des thèmes de propagande de la Libération.

Rappelons ici le contexte politique de cette fin d’été 1944 : l’essentiel du territoire français a été libéré, de Gaulle a imposé son gouvernement, mais le parti communiste pèse de toute son importance numérique pour influer sur l’évolution politique du pays. L’idéal glorieux de la Résistance devient un enjeu essentiel dans la conquête des partisans immédiats et de l’électorat à venir.

Même publié dans un périodique pour les jeunes, quel est donc le message véhiculé par la première affichette ? La libération de Paris (et par extension sous-entendue, la Libération tout court) a été le fait du peuple : « Paris se libère » proclame l’affiche, qui omet de faire figurer les Français libres de Leclerc et les soldats alliés. En s’identifiant à une masse populaire dépeinte dans un acte éminemment révolutionnaire, le Parti communiste veut incarner à lui seul le patriotisme résistant. Mais le « parti des 75 000 fusillés » le fait dans un grand souci de légalité : la restauration de la République est son idéal, et le combat est mené sous le brassard FFI et sous l’uniforme en ce qui concerne les « colonels » Rol-Tanguy (cosignataire, avec Leclerc, de l’acte de capitulation allemand à Paris) et Fabien (auteur du premier attentat visant un officier allemand en 1941, initiateur donc de l’action armée, et participant à la libération de l’est, où il trouvera la mort en décembre 1944). La France nouvelle à venir est, comme la barricade qu’il défend, le bien du peuple tout entier. En filigrane de cette image édifiante se lisent donc toute la stratégie politique des communistes de l’immédiat après-guerre, tout le problème des milices patriotiques qu’ils ont mises en place, tout le dilemme des responsabilités à partager au sein des institutions nationales et locales.

« Une certaine idée de la France »

De Gaulle, lui, est un homme de symbole. Il incarne la victoire (le V), la France éternelle bleu-blanc-rouge, l’unité nationale retrouvée (la croix de Lorraine). Pas de référence utile à la République : celle-ci n’a jamais cessé d’être. En revanche, ce qui doit être proclamé, c’est le retour à l’ordre et à l’unité. L’affiche des FFI de Toulouse (mais la référence à Toulouse est de moindre importance : il n’y a pas de particularismes locaux) rend visible ce programme : un résistant soldat monte la garde, archétypal, synthétique, presque abstrait, tandis qu’au travers de moirures bleues, l’élan ascendant de la croix de Lorraine trace le chemin à suivre vers l’avenir. Dans la région toulousaine toutefois, ce message n’en prenait que plus d’importance : l’ordre et l’unité n’y régnaient pas. Les résistants communistes verrouillaient les pouvoirs et gênaient l’action du préfet de la République mis en place par de Gaulle. Il faudra un voyage du président du GPRF en septembre 1944 pour restaurer une autorité républicaine malmenée. Sur les murs donc est alors exprimée « une certaine idée gaulienne de la France ».

Loïc Joffredo